SCÈNE V
LARGHIDUC, CLARA, FEDRO, ou capitaine russe, bottes à récuyère, iKUiiixiiut à brandebourgs, doluian gris et bonnet (le fourrure.
FKDRO s'incline profondément devant l'Archiduc.
Altesse, je vous rends mes hommages. Excusez ma présence importune. J'ai deux mots urgents à dire à la comtesse Smirnova. Une seconde seulement et je vous laisse.
(L'.Vrchidiic s'incline froidement.)
CI^AR.V tend la main à Kédro.
Bonjour, Serge. Tout d'abord, il faut que vous connaissiez les méchants bruits qui courent sur vous. Voilà ce qu'on vient de rapporter à Son Altesse l'Archiduc, qui n'y croit pas, du reste. Vous auriez dit a des officiers, qu'une fois mon mari, vous me réduiriez en esclavage dans mon propre château. Est-ce vrai ?
FKDRO, sévère et tuiutain.
Le croyez- vous ?
CLARA
Jamais !
FKDRO
Si vous aviez douté, Clara, je n'aurais pas répondu. Mais, puisqu'il en est ainsi, apprenez ce
que j'ai dit k ces messieurs qui me reprochaient de vous sacrifier un an de ma carrière. Je leur ai répondu : « Il n'est rien que je ne sacrilierais pour un amour comme celui de (llara Smirnova. On peut devenir l'esclave d'une femme qui consent à devenir la compagne d'un grand dessein ! »
i;au(^.hiduc Et ce dessein?
CLARA, vivement.
C'est notre secret. (Bas à rédro.) Pourquoi êtes-vous venu ?
FKDRO tire un parchemin lie sa poche, à voix basse.
Pour cette bagatelle. Le contrat que nous devions signer ce soir, chez vous. Mais ce n'est qu'un prétexte pour vous voir un instant.
CLARA
Le contrat de mariage? C'est vrai, je n'y pensais plus. Si ce n'est que cela, je puis le signer ici.
FKDRO. bas.
Devant rArchiduc? Je ne veux pas.
CLARA, de même.
C'est moi qui l'exige. Laissez-moi faire. i:iie prend
vivement le parcliemin de la main de Fédro ([ui fait involontairement un pesle d'effroi iironiptement réprimé. 1 Tonoz, AltCSSe, VOUS
allez voir comment je réponds à mes ennemis. Je
vais signer devant vous mon contrat de mariage.
L'ARCHIDUC met son lorgnon.
Cela m'intéresse hautement. Je suis vraiment curieux de le connaître.
FÉDRO
Ce serait abuser des moments précieux de Votre Altesse. Nous remettrons cette affaire à demain.
(H veut jirendre le parchemin à Clara qui s'y refuse.) CLARA, impatientée.
Vous savez bien que tontes ces paperasses m'ennuient. Puisqu'il faut que cela soit, traitons l'affaire sur-le-champ, et qu'il n'en soit plus question. Je le veux !
FKDRO, payant d'audace.
Alors, c'est bien. Lisez vous-même.
CLARA déploie le parchemin et lit.
<c Le capitaine Serge Fédro, en épousant la comtesse Clara Smirnova, renonce pour un an à son service dans le Caucase, ayant obtenu un congé du tsar pour se consacrer tout entier au bonheur et aux intérêts de sa femme, faute de quoi il perdrait tous les droits qui découlent de son mariage. (A rArchiduc.) Il prend des pré(;autions contre luimême. Voyez comme il est bon!
LARCIlinUG
Ce n"est pas tout, comtesse. Continuez, je vous en prie.
FÉDRO, bas à Clara dune voix insinuante.
Laissez-moi achever pour lui fermer la bouche.
(Il lui dérobe la feuille d'un geste caressant.) CLARA
Soit. Dépêchez-vous.
FKDRO, lisant.
« Par contre, hi comtesse s'engage à suivre son mari, au bout d'un an, au Caucase et n'importe où l'appellera son devoir... »
CLARA
Oh! cela, avec bonheur!
L'.VRCHIDUC
Puisque je suis témoin, à mon tour d'achever.
(Il fait mine de prendre le parchemin.)
FKDRO retire sa main si-chement.
Pardon, Altesse. C'est une affaire entre la Comtesse et moi. Je respecte Votre Altesse impériale qui me fait tort, mais je n'obéis qu'au tzar. (Haut à
Clara.) Voulez-vous sigUCr, mon amie ? (Bas .à son oreille.)
Signez vite, je vous en supplie! Sinon, je vais souffleter l'Archiduc et cela iinira mal.
L'ARCHIDUC
Prenez garde, comtesse, il y a d'autres clauses. Ce sont les plus importantes, j'en mettrais ma tête au feu !
CLARA
Ah ! J en ai assez ! (Elle airaclie le pa|)ier à Fédro, s'approche de la table et trempe la plume dans l'encrier.)
LARCHIDUC
Un coup d'oeil aux dernières clauses, je vous le demande en grâce!...
CI, ARA s'assied et jiose la main sur le contrat.
Regardez-moi, Altesse, vous qui ne croyez à rien. Voulez-vous savoir ce qu'est la foi en amour?
(Elle pose son hras sur le bas de la feuille.) Je ne VCUX paS
savoir ce qu'il y a dans ces clauses. iKiie si-ne,
se lève et rend le papier à Fédro.) Voilà COmmCUt agit
une femme qui sait aimer!
I/ARCHIDUC
Malheureuse !
CLARA
Enfin, je me sens libre ! Dussé-je payer ce moment de tout le sang de mon cœur, je ne le regretterai pas. Dans cette minute j'ai connu le
honheur de croire! (Klle se retourne vers Fédro qui a remis le parchemin dans sa poche. Une joie sauvage éclate dans ses yeux, mais il est blèine de lape et d'une terreur renflée. ■) rcdro, tu CS tout
pâle, qu 'as-tu?
FÉDRO. se reprenant.
Rien, mon amie, rien.
CLARA
Qu'as-tu donc, grand Dieu?
FÉDRO, froidement, à voix basse.
Vous m'avez fait souffrir, avec votre Archiduc. Mais je vous pardonne.
CLARA regarde Fédro dans les yeux.
M'aimes-tu, maintenant? Allons! Je veux le savoir I
FKDRO.avec un feu sombre dans les yeux.
Oui... follement... A demain! (II se retourne verslArchiduc et le toise avec hauteur, puis s'incline profondément.) Al-
tesse, je suis votre humble serviteur!
(R sort par le fond.)
L'ARCHIDUC ôte son lorgnon.
Ou je. ne suis qu'un sot. ou vous venez de signer votre suicide.
CLARA, dans un transjiort de joie fébrile et de déli.
Bah! ne se suicide pas qui veut! Se suicider fièrement, c'est encore une façon d'être soi-même et de braver le destin ! Jirai jusqu'au bout de mon désir et je viderai la coupe de ma destinée !
L'ARCIIIDUC remet snn lorgnon et regarde Clara avec stupeur.
Elle est folle, mais superbe !
(Il laisse tomber sa pancarte.)
CLARA la ramasse et la lui rend avec une révérence.
Altesse, n'oubliez pas le cérémonial.
(Pendant ces derniers mots, .Stéphane apparaît sous la porte. Il marche sans voir personne, comme dans un rêve, vers le piano et prend quelques accords.)
L'ARCHIDUC
Voici le maestro dont vous vouliez faire la connaissance, comtesse.