CI^A.RA
Quel goût singulier !
L'ARCHIDUC
Il y a un an, quand vous débutiez sur mon théâtre, n'étiez-vous pas de mon avis ? On était venn des quatre coins du monde entendre une grande dame russe chanter le rôle de Donna Anna dans le u Don Juan » de Mozart. La société vous blâmait, vos rivales escomptaient votre échec. — Quand vous parûtes, ce fut une stupéfaction et un triomphe. Jamais on n'avait entendu cette puissance de voix, ni vu cette fougue de jeu. En Donna Anna, vous n'étiez pas seulement le génie de la vengeance, mais votre amour tragique pour Don Juan grondait comme un volcan, sous vos imprécations. Quant à moi, j'ai compris pour la première fois, en vous écoutant, la fille du Commandeur et le génie de Mozart.
CLARA
Mon Dieu, que tout cela est loin de moi!
L'ARCHIDUC
Et le lendemain de cette victoire, quand tout le monde s'attendait à vous voir choisir la carrière pour laquelle la nature vous a créée, prise de je ne sais quel caprice, vous plantez-là vos couronnes et vos admirateurs pour disparaître dans vos steppes. Et la Rosalba, ma première chanteuse, exaspérée de votre triomphe, me jette sa démission h la tète !
CLARA
Votre maîtresse ! (Riant.) Quel dommage. Vraiment, Altesse, j'en suis désolée.
LARCIIIDUC
C'est ainsi, comtesse, que vous me récompensez. Pourtant vous revoilà, bel oiseau de passage. Le cygne mystérieux du Nord est revenu. Eh bien, ce que je n'ai pas osé vous dire alors, je vous le dis aujourd'hui. Voulez-vous être la reine de mon lh('àtre, et ma femme ?
CLARA
Votre femme... morganatique?
L'ARCIIIDUG
Pourquoi non? Aucune reine ne serait plus reine que vous. Je vous promets que tous les souverains suivraient mon exemple et seraient à vos pieds.
CLARA, tondant la main à lArcliiduc.
Merci, Altesse, Voilà des preuves d'amitié qu'on n'oublie pas. Mais brisons-là, je vous prie. J'ai dit adieu au théâtre et à ses faux mirages. C'est la vie que je veux avec tous ses risques et sa mâle beauté. Je vous l'ai dit : le sort en est jeté, mon choix est fait.
L'ARCHIDUC
Alors décidément vous épousez Fédro ?
CLARA
Je suis sa fiancée depuis trois jours. Le mariage se fera dans un mois à l'église de mon domaine.
L' ARCHIDUC
Me croyez-vous un véritable ami ?
CLARA
Un ami à toute épreuve et un prince digne de sa race.
LARCIIIDUC
Eh bien, je vous en supplie, épousez qui vous voudrez, mais pas cet homme.
Qu'est-ce à dire ?
L'ARCHIDUC
C'est un aventurier qui ne vous aime pas, qui vous exploitera et vous dépouillera sans vous laisser une loque.
CLARA, enjiiuée.
Votre Altesse est un peu jalouse. Je lui pardonne, car cela me flatte. Mais où prend-elle l'audace de parler ainsi de Serge Fédro, mon fiancé?
L'ARCHIDUC
J'ai sur lui les plus mauvais renseignements. Le jeu et les femmes sont ses moindres défauts. Il
est ingrat, perfide, hypocrite, et de plus capable des plus basses intrigues. Ce grand séducteur est le plus rusé et le plus implacable des tyrans.
CLARA, fâchée.
La preuve ! La preuve de tout cela ?
L'ARCHIDUC
Il s'est vanté, il y a trois jours, devant plusieurs officiers, qu'une fois votre mari il vous dominerail et ferait de vous sa très humble servante dans votre propre château.
CLARA, haussant les épaules.
Et vous écoutez ces contes de corps de garde? (Avec énergie.) Maudits soicut les hommcs qui ne trouvent leur plaisir que dans le mal et n'ont pas honte de toucher de leurs mains ignobles à ce qu'il y a de plus pur et de plus sacré ! Grâce à eux, sachez-le, ma foi en cet homme est devenue inébranlable. Voilà ce qu'ils ont obtenu par leurs calomnies !
L'ARGHIDLG
Comme vous croyez à vos chimères !
CLARA, tressaillant.
Voici Fédro.