‹ Le théatre de l'âmeChapitre 20 sur 77 · MARTHE, STÉPHANE · texte numérisé non relu

MARTHE, STÉPHANE

MARTHE entre pensive et sérieuse par la porte de fjauche. Elle s'arrête près de la table, s'assied dans le fauteuil et baisse la tète, puis la relève subitement.

Jl 10 Ici Lit . (Elle marche précipitamment vers le bahut et en retire une cassette sculptée en bois de chêne. Elle se rassied dans le fauteuil, ouvre la cassette et en sort un paquet de lettres enveloppées d'un ruban

bleu.; Oui. ce sont bien mes lettres de jeune iîUe. Elles sont là, toutes. Comme elles ont jauni ! Et voilà les pervenches desséchées comme son amour éphémère. Dire que tout cela n'est plus qu'un souvenir. Ah ! si on pouvait mettre le bonheur en

cage comme un oiseau. Mais le bonheur c'est Foiseau du printemps qui chante une saison, et puis s'envole pour toujours.

STÉPHANE entre par le fond; en apercevant Marthe, il dépose sa canne et son chapeau près du bahut, s'avance vers elle et pose doucement sa main sur son épaule.

Marthe, qu'as-tu ?

MARTHE pousse un cri, sursaute et serre la cassette sous son bras d'un geste de défense.

Pourquoi m'effrayer comme cela ? Que me veuxtu?

STÉPHANE

Tu as pleuré, chère Marthe. Qu'est-ce qui t'arrive? Cette cassette, je la reconnais. C'est celle qui renferme tes lettres de fiancée. Pourquoi l'astu retirée de mon bahut ?

MARTHE

Ces lettres m'appartiennent, c'est moi qui veux les garder désormais.

STÉPHANE

Tu es injuste, Marthe, ne sais-tu pas que je les conserve comme un pur témoignage de ton amour de jeune hlle et comme un souvenir sacré de cette époque déjà lointaine.

MARTHE

Oh ! Stéphane, comme en toutes choses nous sentons autrement ! Tu l'appelles lointaine cette

époque; pour moi, elle est toujours présente. Nous ne sommes mariés que depuis six mois et tu ne sais pas à quel point tu es changé!

STÉPH AN E

Changé en quoi?

MARTHE

En tout, dans tes habitudes, dans ton visage et dans ton être intime.

STÉPHANE, s'asseyant.

C'est vrai, et je ne sais comment cela est arrivé. Parle-moi donc de ces jours limpides et paisibles, où nous allions porter les cithares fabriquées par ton père, aux montagnards des Alpes... Oui. parlemoi du temps de nos fiançailles.

MARTHE

J'étais heureuse alors. Tu ne m'avais jamais parlé d'amour, mais je me sentais aimée. Nous ne nous étions rien promis, mais nos moindres regards disaient tout. Je t'accompagnais au piano et tu jouais tes compositions nouvelles. Père nous écoutait en travaillant. Il était si heureux, lui aussi. Quelquefois il quittait son établi pour faire sa partie de violoncelle avec nous. — Un soir de Noël, j'avais recueilli un rouge-gorge, mourant de froid dans la neige, et je l'avais mis en cage pour le soigner. Tu me dis : « Marthe, je suis comme ce

pauvre oiseau, qui n'avait plus de nid. Votre père et vous m'avez donné un nid, dans le froid de mon hiver, pour que je puisse chanter. »

STÉPHANE

Et je disais vrai, Marthe. Ce nid tu l'as chauffé de ton amour fidèle. Crois-tu que je l'oublierai jamais ?

Eh bien, maintenant il me semble parfois que ce nid est devenu une cage pour toi et que tu voudrais t'envoler bien loin, bien loin. Tu es comme mon rouge-gorge, là-bas, qui se tait derrière ses barreaux. Que de fois n'ai-je pas été sur le point d'ouvrir la cage et de dire à l'oiseau : « Si tu regrettes ta forêt, va-t-en, tu es libre ! »

STÉPHANE se lève.

Comment peux-tu avoir de telles idées?

MARTHE se lève.

Je lis dans tes pensées.

STÉPHANE

Tu vois des fantômes.

MARTHE

Je juge par tes actes. Tu ne me joues plus tes nouvelles compositions. Plongé dans tes rêves, tu vis d'une vie à part.

STÉPHANE

Le créateur a besoin d'être seul à l'heure de la création. Tu ne sais pas ce que c'est que d'enfanter une œuvre, quels sacrifices elle exige. L'idée despotique vous tourmente parfois comme un être vivant, qu'on poursuit jour et nuit sans pouvoir l'étreindre, et, quand on veut dormir, elle vous réveille. Quelquefois je me promène comme un fou dans cette chambre... puis je retombe dans ce fauteuil... avec la sensation d'un fer chaud sur le front.

(Il se louche le front/i

MARTHE le regarde fixement.

Le baiser d'une femme peut-être?

STÉPHANE, tre.-;saillant.

Pourquoi dis-tu cela?

MARTHE

Stéphane, il y a une femme entre nous.

STÉPHANE

Allons, encore cette idée ! Tu sais bien que je ne vois pas d'autre femme que toi. Je ne sors que pour aller au théâtre de l'Archiduc. Le reste du temps, mon travail m'absorbe.

MARTHE

N'importe, cette femme est là. Au crépuscule, je

la sens passer devant cette fenêtre et marcher dans cette chambre. Je la vois dans tes regards fixes, dans tes silences farouches. Quelquefois tu te lèves de ton fauteuil, comme si la porte s'ouvrait, et tu vas à sa rencontre. Quand je veux toucher des lèvres ton front qui brûle, quelqu'un me retient par le bras.. Quand je travaille tard dans la nuit à mon ouvrage, et que tu écris ta musique, son ombre passe entre nous, et, sous le souffle de cette ombre ennemie, je vois pâlir la lampe familiale, la pauvre chère lampe de nos veilles, que j'allume pour toi tous les soirs!

STÉPHANE

Tu es une grande rêveuse, Marthe, toute pleine d'imaginations fantastiques. Si ton regard de somnambule aperçoit les fantômes de ma création, ne t'en inquiète pas, ce ne sont que des ombres.

MAUTIIK

Oh ! c'est une femme bien vivante qui te préoccupe. Je ne l'ai jamais vue, je ne connais pas son nom... Mais toi... tu la connais... tu l'appelles... vous vous parlez... Un jour... elle entrera ici... et tu jiartiras avec elle... J'en suis si^ue!

STÉPHANE

Quelle folio ! Ma pauvre enfant, calme-toi et ne t'inquiète pas de mes rêves d'artiste. Laisse le

nouveau Stéphane, le créateur, vivre avec son peuple d'ombres. Le Stéphane que tu as connu, le pauvre violoniste est bien à toi. 11 t'appartient, il t'aime tendrement comme la plus douce des compagnes et la plus chère des sœurs.

(Il veut l'eiiibrasser au front.)

MARTHE, le repoussant.

Je ne suis pas ta sœur !

STÉPHANE

Tu es ma femme aussi. Tu le sais bien.

MARTHE

Non! Je ne suis plus ta femme. Je ne veux pas de ton baiser ; quand tes pensées vont à une autre !

stI':phane

Si tu continues à te tourmenter ainsi, tu m'empêcheras de travailler. Voyons, chère Alarthe, hnissons-en, et comme gage de réconciliation, rends-moi tes lettres de liancée.

MARTHE

Quand tu m'auras rendu ton cœur, pas avant.

(Elle va poser le cotïret sur l'établi de son père. Stéphane reste muet et pensif.')

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