‹ Le théatre de l'âmeChapitre 22 sur 77 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

xMARTHE, HEILER

MARTHE est restée debout, la main appuyée sur le coffiet, près de rétabli de son père.

La Symphonie de la Vie sur le Thème du De'si?\.. Mais quel est l'objet de ce désir immense, effréné, insatiable?...

IIEILER, accourant.

Est-ce que Stéphane est parti?

MARTHE

Oui, à l'instant même.

HEILER

Mon Dieu, quel malheur ! Cours après lui! Rappelle-le ! Ne peux-tu pas le rappeler ?

MARTHE

Pourquoi donc?

HEILER

Il ne faut pas qu'il dirige cette symphonie ! J'en ai vu la partition. C'est elfrayant, c'est scandaleux, c'est injouable. Je frémis de tous mes membres que de pareilles choses soient imprimées. Que serait-ce, si je lés entendais?

LA ROLSSALRA 59

MAKTHE

Il est trop tard. L'Archiduc est dans sa loge, les dilettantes sont réunis, la symphonie va commencer.

HEILER

Alors sa réputation est perdue, et Christian Heiler est déshonoré, oui, déshonoré par son élève î

(Il se laisse aller sur le banc, près du poêle, dans une grande agitation.) MARTHE se place devant lui et fixe tristement ses yeux à terre.

Si encore ce n'était que cela!

HEILER

Et tu trouves que cela n'est rien?... L'organiste Christian Heiler, trahi et déshonoré par son meilleur élève ?

MARTHE

Vous vous lamentez sur un concert manqué, sur l'insuccès d'une heure ? Qu'est-ce que cela auprès de ce que je soutire ? Un succès etTace un échec, mais rien n'elTace les grandes douleurs. On refait une réputation, on ne refait pas un cœur brisé.

HEILER

Qu est-il donc arrivé ?

MARTHE

Il s'agit de la paix du foyer et du bonheur de toute ma vie.

IIKII>ER

Cela veut dire?

MARTHE

Que Stéphane aime une autre femme... et cette femme, il faut que je la découvre. Aidez-moi, maître Heiler, vous, l'ami de mon pè're. Aidez-moi, je vous en supplie !

IIEILER

Je le veux bien, chère enfant. Voyons, assiedstoi près de moi, et parle-moi à cœur ouvert.

MARTHE s'assied près de lui, sur le banc.

N'avez-vous pas observé que Stéphane n'est plus le même depuis plusieurs mois?

HEILER

C'est vrai. Il a perdu sa bonhomie, sa gaîté.

MARTHE

Il n'est plus le même avec personne... surtout pas avec moi. Nous vivons côte à côte, mais séparés par un abîme. Plus de (confidences, plus de musique à deux, plus d'abandon. Farouchement muré dans une idée fixe, il travaille, il pense, il vit seul. Il a des violences subites et sa tendresse même est comme voilée d'un crêpe, elle ne se montre plus qu'en deuil. A toutes mes questions, il répond que son travail le préoccupe, mais der-

rière ce travail mystérieux... je sens l'Ennemie, toujours présente... la Femme... l'Inconnue!..

IIEILER

Tu dois avoir raison. Peut-être est-ce la l'origine de ce mal singulier qui le ronge. Nous sommes sur la pisle. Mais quels sont les indices?

M ARTllK

J'ai surpris une conversation entre Stéphane et Josy, le Tsigane.

HEILER

Le mauvais compagnon, le tentateur.

MARTHE

Stéphane lui parlait d'une étrangère et lui disait : « Je ne l'ai vue qu'une fois, et je l'aimerai toujours! » Cette étrangère, qui est-ce?

HEILER

Une étrangère?... Cherchons bien. 11 n'a pu rencontrer cette femme que chez l'Archiduc, avant son mariage. J'y suis. C'est cela! Ce doit être la comtesse russe.

MARTHE

Qui s'appelle?

HEILER

J'ai oublié son nom. L'Archiduc lui donnait une

sérénade, le soir même de la mort de ton père. Stéphane a dû la voir au pavillon du lac. C'est pour cela que je l'ai trouvé perdu dans ses rêves.

MARTHE

Qu'est-elle devenue depuis?

HEILER

Mariée à un seigneur russe, sur les bords du Volga, à cinq cents lieues d'ici...

MARTHE, respirant.

Dieu merci... à cinq cents lieues... elle ne reviendra pas.

HEILER

Qu'en sait-on?... Ces femmes riches et fantasques sont capables de tout. On les croit fixées, elles partent ; on les croit parties, elles reviennent. Celle-là est des plus dangereuses. C'est une cantatrice. Elle a été sur le théâtre, c'est tout dire.

Alors que faire contre un tel pouvoir, contre une femme sans religion, sans pilié et capable... de tout... même de me voler à distance le cœur de mon mari ?

HEILER

Il faudrait saisir le germe du mal dans le cœur de Stéphane et l'extirper jusqu'à la racine. Il fan-

drait s'assurer du corps du délit pour mettre le coupable en face de sa conscience et le confondre par la preuve de sa faute.

MARTHE

Si je savais seulement le nom de cette femme... un jour, je le prononcerais brusquement devant lui... et je le forcerais à l'aveu!

HEILER

Ce nom?... Attends... le nom... je ne puis pas le retrouver... Mais je me souviens d'un sobriquet qu'on lui donne en Russie. On me Fa raconté. Ils ont, là-bas, dans leurs superstitions bizarres, un nom singulier pour désigner ces ondines qui sortent des grands fleuves, et ensorcellent les hommes... J'y suis... On l'appelle : La Roussalka!

MARTHE, frappée d'épouvante, se prend la tète avec les mains.

La Roussalka ! Maintenant je comprends tout, il n'y a plus d'espoir, Stéphane est perdu pour moi !

HEILER

Que dis-tu là?

Le manuscrit ! le manuscrit qu'il cache est écrit pour elle... pour cette magicienne... qui de loin

l'attire... et me l'arrache! (EIIb court au bahut, en retire une partition de musique et revient la montrer à Heiler.) \ olla la

preuve de son amour criminel ! Voilà, les pages où il use sa vie pendant des nuits entières ! Voilà le vampire qui le tue !

IIEI1;KR met gravement ses lunettes.

Voyons cela. (Il prend la partition et lit le titre de la couverture.) « La Roii^sa//ia, légende russe, grand opéra en trois parties. Acte 1^' ». Sur un tel sujet, et pour une telle femme! C'est monstrueux!... (ii se met à feuilleter la partition.) Un grand Opéra !... rien que cela... et orchestre déjà? Tout cela en cachette, sans crier gare, sans m'en souffler un mot et sans ma permission?... C'est inouï! Je ne reconnais plus mon Stéphane... Le sournois, le traître! C'est égal, ma chère Marthe, nous le tenons maintenant. Car voilà le germe du mal. Nous possédons le corps du délit.

MARTHE

Hélas ! à quoi cela nous servira-t-il ?

IIEILER

Il faut me laisser cette partition. Je m'en vais l'éplucher. Demain je reviendrai parler à Stéphane, lui démontrer ses fautes, une à une, lui prouver sa folie. Il faut qu'il reconnaisse la voie de perdition dans laquelle il s'engage. Car il ne se doute pas du tort qu'il se fait à lui-môme en pensant nuit et jour à cotte femme qui l'a ensorcelé, en vivant sous cette inspiration satanique !

LA ROLSSALKA 65

MARTHE

Vous ne ferez que l'exaspérer contre moi.

HEILER

C'est mon devoir de maître de ramener l'apostat dans le droit chemin.

MARTHE

Vous n'y pouvez rien. Notre ennemie trône à mon foyer. La chasserez-vous du cœur de Stéphane?

HEILER, montrant le manuscrit.

Voilà la citadelle où elle se cache, voilà le repaire oii elle se défend. C'est avec ce maudit grimoire qu'il évoque toutes les nuits le fantôme qui boit son sang et te vole son àme. Tuons le fantôme avec le grimoire, brûlons le manuscrit !

MARTHE reprend la partition d'un geste calme et solennel.

Je ne veux pas. Que mon destin s'accomplisse. Ces pages contiendraient mon arrêt de mort, que je ne vous permetlrais pas de les détruire. C'est l'œuvre de Stéphane... elle m'est sacrée...

(Elle reporte le manuscrit dans le bahut et le referme.) HEILER, la regardant faire.

Avoir une telle femme... et aimer une chimère î

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