VITZ
Vous ne connaissez pas notre capitaine. Il aime la tempête, c'est son élément. Le tour des bassons arrive. Je joue VAir de l'irojtir et (Je la haine et je soigne mon pizzicato à la satisfaction du maitre. Seidier, qui conduit les violons sur un dessin à contretemps, me répond d'un rythme saccadé, insolent. 11 fait trop liion son affaire et donne des crocs en jambe à la mesure. Un vent d'inquiétude et de rébellion passe sur tous les instruments. Notre navire oscille et se penche. Sté{)hane rabroue
Seidler avec une injure, et, d'un geste violent, remet l'orciiestre sur sa quille. L'Archiduc prend une prise, sa voisine rit ; mauvais signe.
HEILER
C'est à cela que mène la folie en musique !
LORENSKI
Mais la fin... la fin... voilà le terrible. Je reprends Y Ai?' du désir. Les violons doivent répondre par un galop furieux que Stéphane appelle la course au bonheur. Coup perfide, vengeance de Seidler. Il retarde son entrée d'une mesure. Au grand étonnemenl de tout le monde, Stéphane arrête la symphonie, interpelle Seidler et le fait recommencer. Alors, Seidler, hors de lui, repart d'un mouvement si endiablé que toute la masse des violons s'embrouille. L'orchestre se débande. Stéphane luimême perd la tète. Les trompettes affolées se précipitent dans le tumulte et les contrebasses essoufllées gambadent en arrière. Sauve qui peut! Naufrage! On vocifère dans la salle, et tout finit dans une effroyable cacophonie, sans que personne ait entendu un accord final, pas même nous !
IIEILER
Seigneur Dieu, quel châtiment ! Mais qu'a fait Stéphane après ce fiasco?
LORENSKI
11 a jeté son bâton à la tête de Seidler en l'appe-
lant ((misérable traître»! Seidler s'est levé, tout pâle, en disant : (( C'est bien, nous réglerons ce compte », et il est sorti. Cela ne peul finir que par un duel.
MARTHE
Un duel?
(Carlos se précii>ite dan? la chambre avec des gestes d'indignation.) TOUS
Qu'y a-t-il?
CiVRLOS. d'une voix saccadée.
Je suis muet d'étonnement et de rage. Figurezvous que Seidler, au lieu d'envoyer ses témoins à Stéphane, est allé trouver l'Archiduc dans sa loge en se plaignant de son collègue. L'Archiduc, qui ne veut pas d'un scandale, a défendu à Seidler de se battre. 11 donne tous les torts à Stéphane, à sa musique impossible et saugrenue, et, pour infliger une leçon à l'outrecuidance de son protégé, il nomme Seidler maître de chapelle à sa place!
^VITZ Un coup de génie Seidlérien.
i.oren>;ki Une lâcheté !
CARLOS
Une infamie !
70 LE TFIÉÀTRE DE l'ÀME
WITZ
Seidler, savonnier de la musique!
LORENSKI. AVITZ, CARI.OS
Seidler! Seidler!
IIEU.ER
Le châtiment! Le châtiment! Mais Stéphane lui-même qu'est-il devenu?
LORENSKI
Une fois sa provocation lancée à son perfide rival, il a pris tranquillement sa partition sons le bras, et s'en est allé sans rien dire à personne.
CARLOS, di' la fi'iiPtrc.
Le voilà qui revient.
\vnz
En ce moment, il battrait ses meilleurs amis. Allons-nous-en par la porte de derrière. Vous permettez, madame Stéphane?
MARTHE
Oui, dépêchez-vous. Par ici.
LORENSKR AVITZ, CARLOS, levant le poing ensemble.
Seidler!
(Ils sortent par la gauche.)
IIEILER
La leçon est rude, mais du châtiment viendra le repentir.
MARTHE
Espérons.