‹ Le théatre de l'âmeChapitre 26 sur 77 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

HEILER, MARTHE ; STÉPHANE entre lentement, absorbé clans une profonde rêverie. U s'assied près delà table, sans se découvrir, y dépose sa parlilion et s'accoude dessus.

HEILER, s'approchant de lui.

Stéphane, nous savons tout. Mais ton vieux maître est là pour te consoler. 11 a des choses sérieuses à te dire.

MARTHE se penche vers lui et entnure sun épaule de son bras.

Stéphane, si je pouvais te consoler !

STÉPHANE, qui a l'air de ne pas les voir, parle comme s'il continuait un monologue intérieur.

Orchestre ! Orchestre ! Merveille de l'art humain, tu es pareil à l'Océan qui obéit au sceptre de Neptune. Un signe, et tes tempêtes se lèvent en furie ; un signe, et tu t'apaises pour réfléchir l'immensité. Mais pour te commander, il faut être un Dieu, un volcan d'enthousiasme dans un rocher de foi ! Comme une lave ardente, j'avais versé ma volonté

dans toutes ces âmes pour les fondre en une seule et leur faire moduler le chant de la vie. 11 a suffi d'une seule àme mauvaise, d'une seule volonté rebelle pour tout détruire et faire sombrer mon bel univers dans un cataclysme ridicule, (nse lève.) C'est ma faute, après tout. Si j'étais un vrai maître, j'aurais de vrais disciples; si j'avais la vraie foi, je saurais la donner aux autres, (ii jette son chapeau sur la table.) Malédictiou sur moi et sur ma destinée !

HEILER

Tu serais un vrai maître, si tu écoutais le tien et tous ceux qui t'ont précédé. Depuis un an, je te prêche de rentrer dans la bonne voie. Tu as fait fi de tous mes avertissements. En croiras-tu la leçon de l'expérience? Qu'as-tu obtenu par ton obstination? La chute risible de ton œuvre, la défaveur de l'Archiduc et Seidler nommé maître de chapelle à ta place !

STÉPHANE

C'est de lui seul que vient tout le mal. Au premier moment, j'aurais eu quelque plaisir adonner un coup d'épée à travers le corps visqueux de ce reptile. Il a préféré avaler mon outrage pour gueuser un hochet. Si vous croyez que je le lui envie, vous vous trompez. (lest le travestissement de ma pensée, c'est le désastre de mon œuvre qui est irréparable.

TIEILER

Ne vois-tu pas que la raison de ton désastre est l'extravagance de ta symphonie injouable ? Nous ne nions pas ton talent, mon cher enfant, nous t'accordons même du génie. Mais les règles, le bon sens, le respect de la tradition, qu'en fais-tu ? Sois un fidèle observateur des formes immuables et l'on reconnaîtra ta maîtrise. Te rendras-tu enfin à l'évidence ?

STÉPHANE, ironique et triste.

Oui, mon cher maître, j'écrirai de bons oratorios, d'honnêtes cantates, des opéras modèles. Je ferai d'innocentes petites gavottes, des fantaisies raisonnables comme un problème d'arithmétique. Ensuite, j'irai faire mes excuses à Seidler, et, s'il me pardonne, peut-être l'Archiduc me rendra-t-il sa grâce. Est-ce bien ce que vous me demandez ?

HEILER

Quelle mauvaise tête ! Il ne s'agit pas de cela. Sois original, sois toi-même, sois téméraire, si tu veux, mais fais taire l'esprit étranger, le mauvais démon qui est entré en toi. Me comprends-tu?

8TKPIIANK, nmer.

Pour de vrai, j'y songe moi-même. Il me soutient si mal qu'il sei'ait temps de lui tordre le cou.

(Il croise les bras d'un air sombre.)

IIKILER, fi Marthe, bas.

Il s'adoucit. Parle-lui ; c'est le moment.

MARTHE prend doucement le bras de Stéphane.

Ecoute, Stéphane. Si nous allions dans la montagne, où tu allais travailler jadis... dans la vieille forêt, au pied des hautes Alpes... Tu t'en souviens ?

STÉPII.V.NE

Dans la vieille foret, qui soupire comme une harpe éolienne... et qui chante toujours... même dans le silence?...

M.VRTIIE

Oui, dans notre forêt!...

.STÉPII.\NE

Le vent dans les sapins... oui, cela endort tous les maux... comme un chant de nourrice... et comme la mer...

.M.VRTIIK

Quand partons-nous ".'Aujourd'hui?... Demain?,.. Après-demain?

STÉPHANE

Pas encore... J'ai besoin de me recueillir. J'attends Josy qui vient me dire adieu.

MARTHE

Je m'en vais. Nous partirons bientôt, n'est-ce pas?

Oui, l)ientôt...

MAKTIIK. basa Heiler.

Laissons-le.

HEILER. de même.

Il s'amende : nous le sauverons.

MARTHE

Croyez-vous?...

HEILER

J'en suis sûr. Je cours chez l'Archiduc.

(Il sort par le fond. Marthe rentre dans sa chambre.)

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