CLARA, L'ARCHIDUC
L'AKCIIIDTJG, regardant Clara accoudée à la table.
Malheureuse! Qu'avez-vous fait?
CLARA se lève brusquement, l'œil ba^jard.
Je sais ce qui me reste à faire... Adieu!
(Elle se retourne sans regarder TArchiduc et veut s'en allei.) L'ARCHTDUC lui saisit le bras et la ramène.
Clara, regardez-moi en face!...
CLARA baisse la tète, puis s'arrache violemment et le regarde d"un air (le défi.
Laissez-moi!
L'ARC lUDUC
Vous voulez vous tuer?... Vous n'avez pas ce droit !
CLARA
Pas ce droit? — L amour est juge souverain de la vie comme de la mort. Rien, sachez-le, n'empêchera Clara Smirnova de rejoindre celui qu'elle aime... la oîi il est... fût-ce dans les ténèbres éternelles !... (Klle se tourne vers la chaise longue.) C'est ici qu'il
est mort, sous ma première étreinte... et l'Autre me l'a repris (ont entier... et de ce grand amour.
d'où devait naître un monde, il ne reste plus rien que la poussière et le néant. Et de lui, de mon unique aimé... pas le moindre souvenir — rien, rien !...
(Elle se jette en sanglottant sur la chaise longue, la tète contre le dossier.)
L'ARCHIDUC
Vous vous trompez, Madame, il vous lègue ceci.
(Il lui présente la partition.)
CLARA le prend et regarde le litre.
Ln Rous:>alka! — De Lui?
L'ARCHIDUC
Oui, sa dernière œuvre.
CLARA ouvre le volume et lit à la première page.
" A Clara Smirnova, je dédie celte œuvre. » — Son œuvre? — A moi !..
Elle reste un instant coiunie foudroyée, puis se lève debout brusquement, presse le livre sur sim cœur et s'écrie d'un air transfiguré.' Ail .
je suis sauvée!.. Dieu m'a rendu mon Stéphane I...
L'ARCHIDUC, étonné.
Que voulez-vous dire?
CLARA
La mort me tenait tout entière ; maintenant j'entrevois une existence nouvelle...
L'ARCHIDUC
Qu'allez-vous devenir?
CLARA
Je vivrai pour son œuvre. Je deviendrai celle qu'il a voulu que je sois. Je serai sa voix aimée, l'incarnation de son désir, le verbe vivant de son génie !
LARCHIDUC, effrayé.
Comment cela ?
CLARA
Quand je chanterai La Roussalka sur la scène, je ferai connaître au monde ce que fut Zéno Stéphane !
Votre âme royale nest pas faite pour les misères du théâtre.
CLARA
Je veux ceindre le laurier sacré, dont le parfum amer donne la mort lente et l'ivresse des dieux.
LARCHIDUC
Vous serez malheureuse et torturée jusqu'à votre dernier souffle.
CLARA
Tant mieux! Car maintenant je hais le bonheur et je veux soufl"rir. C'est en souffrant que je veux monter les degrés du temple idéal où je ne serai qu'à lui seul. Et quand j'aurai jeté mon cœur
sanglant en pâture à la foule, quand, ruisselante de sueur et pâle d'extase, je tomberai un soir mourante sur les planches, alors seulement, je retrouverai le regard de l'Aimé sous son baiser de créateur !
L'ARCHIDUC
Et vous croyez que vous n'aimerez plus aucun homme, vous, avec vos sens de feu?
CLARA saisit le candélabre placé sur la table, fait un pas vers l'Archiduc, et le regarde en face à la lueur des bougies.
Regardez-moi, et puis osez encore me parler d'amour ! — Sous la blancheur de mon sein, craignez de voir le catafalque noir qui recouvre mon cœur, et de retrouver dans mes yeux la torche funèbre que tient dans sa main la fiancée de Stéphane !
C'est votre décision... irrévocable?
CI^RA replace le flambeau sur la table.
Irrévocable !
L'ARCHIDUC
Alors, adieu, Clara Smirnova.
CLARA
Adieu, prince Adalbert. (On entend dans l'élolgnement le violon de Josy jouant l'air de l'adieu, Clara tressaille.) EcOUteZ ! c'est
le violon de Josy qui dit adieu à son frère perdu,
Ia6 LE THÉÂTRE DE l'ÀME
près du lac devenu solitaire. 11 me rappelle à mon devoir.
(Elle remet bnisqueinent sun chapeau el son manteau et marche vers le fond jusqu'à la balustrade.)
L'ARCHIDUC la suit.
Oii allez-vous ?
CLARA
Dans ma solitude. Vous me reverrez quand je serai devenue la Roussalka.
L'ARCHIDUC
Mais jusque-là, avec qui vivrez-vous?
CLARA, montrant le livre qu'elle emporte.
Avec Zéno Stéphane — et TArt divin!
(EUc descend lentement les marches de l'escalier iieiidant ([u'expire au loin la mélodie de l'Adieu.)
FIN DE LA ROUf^SALKA
Légende de la Forêt Noire