‹ Le théatre de l'âmeChapitre 47 sur 77 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

KOXRAD, SIEGWART CHŒUR DE CHASSEURS, derrière la scène dans l'éloignement.

Le chasseur fringant et superbe Chevauche au bois de grand matin, Il cherche les beaux cerfs dans l'herbe Et les frais chevreuils dans le thym.

Au bord de la forêt épaisse, Il voit grande joie et liesse.

Au mois d'amour, sur les gazons, Tourne la ronde Vagabonde Tournent fillettes et garçons.

(Aux derniers vers Konrad sort du château et descend Tescalier de la terrasse en costume de chasseur, une arbalète à la main. Il marche droit à la chapelle, dont la fiorte est fermée et la pousse pour l'ouvrir, puis il fait un geste d'impatience et tombe dans une rêverie profonde.)

KONRAD

0 sombre sanctuaire où ma mère repose,

Où sourit un ange divin, T'ouvriras-tu jamais? Hélas, la porte est close

Et le pommeau la frappe en vain !...

(Il se laisse tomber sur un banc de pierre, placé à côté de la porte, contre le mur de la chapelle.)

CHŒUR DES CHASSEURS, derrière la scène, de plus près.

Coucous joyeux, coqs de bruyère, Ramiers roucoulent de désir.

Et le cheval frappant la terre Hennit d'orgueil et de plaisir.

Et le chasseur en rêve et pense :

0 chasse folle, ù joie immense!

Au mois d'amour, sur les gazons, Tourne la ronde V^agabonde Tournent fillettes et garçons.

(Konrad a prêté une oreille avide à la seconde strophe de la chanson. Il se lève et regarde autour de lui.)

L ANGE ET LA SPUIiNGE 163

KONRAD

Le bon Siegwart récite un Oremiis ; Pour aujourd'hui, j'échappe à mon Argus. En chasse donc !

iXw moment où il s'aiiiiroche de la petite porte du fond, elle s'ouvre et Konrad se trouve en face de Siegwart.)

S^IEGWART, en costume d'écuyer de chasse, une lance à la main.

Es-tu prêt, Konrad; le cornons appelle.

KONRAD, furieux, jette son arbalète à terre.

Non, je n'irai plus en chasse avec toi !

SIEGWART

Pourquoi cette parole au compagnon fidèle,

Au vieux Siegwart, au serviteur loyal? Pourquoi?

KONRAD

Ici, j'accepte ta tutelle :

Maître d'armes au château, soit.

Mais dans la forêt oii la feuille vibre.

Où le vent bondit par-dessus les bois,

Ah ! dans la forêt je veux être libre,

Libre et seul comme im roi 1

SIEGWART

Depuis qu'elle mourut, ta sainte et noble mère. J'ai veillé sur toi comme un père.

Maudis mes cheveux gris dans ton gai nonchaloir Mais Siegwart fera son devoir

KO.NRAl)

Je ne veux plus d'entrave!

Suis-je donc un enfant? Un Felsenek est brave.

SIEGWART niL't son l)ras autnui' du cou de Konrad, d'uu geste paternel.

Trop brave !... Mais j'ai peur des terribles instincts Qui poussent ta jeunesse aux sentiers incertains. Quand ton cheval couvert d'écume fend l'espace,

Quel est le gibier que tu chasses

Avec tes hallalis discords?

Non, ce n'est plus le cerf dix-cors.

Jadis la douce châtelaine

Berçait ton innocent désir,

Puis, ce fut la Bohémienne

Qui dans les bois sut te saisir.

Tu rôdais sous les fiers ombrages

Autour des belles des villages.

Mais aujourd'hui tu cours la plaine en casse-cou. Poursuivant ta chimère à travers les campagnes. Sorcière des marais, démonne des montagnes,

Quelle femme t'a rendu fou?

KONRAD, dune vnix mystérieuse et passionnée.

Sous les sapins où l'onde est brune Je veux, je veux revoir La Nixe qui se baigne au clair de lune, Et peigne ses cheveux sur le sombre miroir... Je veux la Nixe au clair de lune, Je veux la Nixe du lac noir I...

SIEOWART saisit Kuiiiail jiar If bia? et le leganle avec teneur.

Chimère! Illusion démoniaque!...

Tu te serais jeté dans la fangeuse llaque L'autre soir. Grâce à Dieu, mon bras fa retenu !

KONRAD

Oh ! ce corps diaphane et nu!...

Et la fleur jaune et vénéneuse, Qui caresse les flancs nacrés de la baigneuse !...

SIEcaVART, le secouant.

Malheureux ! quel démon est venu t'asservir ?

KONRAD. revenant à lui.

Oui, je suis un maudit... rien ne peut m'assouvir!

il\ .se laisse aller duu air sombre sur le banc de la chapelle.)

Ah ! que vous êtes loin, frais matins de Tenfance, Jours d'azur et d'argent de mon adolescence, Où mon rêve hantait ce triste souj)iraiI. La chapelle dormante au merveilleux vitrail !...

(.■^iegwart fait un geste à la fois ému et imiuiet. Konrad continue comme dans un rêve.)

Dans la chapelle solitaire,

Où dort le tombeau de ma mère

Brille un vitrail étincelant.

Il parle, il sourit, il s'avive...

ti'est une viero-e dans l'ogive

Aux longs cheveux d'or ruisselant.

En robe pourpre, triomphale,

Elle porte dans sa main pâle

Gomme une fleur son cœur flambant !

(Sa figure se contracte. Il porte ses deux mains à son cœur comme s'il y ressentait une torture aiguë.)

Pourquoi me ferme-t-on cet asile que j'aime ?

SIEGWART

Rupertus, l'astrologue, ton maître suprême,

L'ami de ta mère et le tien, le veut ainsi.

Il en garde la clef. Tu n'entreras ici

Que le jour oii Wilfried, frère à l'ordre du Temple,

L'aîné, le compagnon dont tu suivras l'exemple.

Au nom du Commandeur de tous les Templiers

Viendra dans ce château te faire chevalier.

KONRAD, dans un violent ncchs de colère.

Chevalier, que m'importe?

Sur l'heure j'entrerai.

Je saurai le mystère De mon doux sanctuaire.

Qu'on m'en barre le seuil.

J'en briserai la porte.

Fût-ce mon cercueil !

(Il frapjie à coups redoublés du pommeau de son éjK'e sur la porte.)

Page 1