‹ Le théatre de l'âmeChapitre 48 sur 77 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

KONRARD. RUPERTUS

Rupertus, l'astrologue, apparaît au sommet de l'escalier à la porte de la tour. II est vêtu de noir et porte un manteau de fourrure. C'est un vieillard haut et maigre, dos voûté, démarche lente, presque un centenaire. Son visage placide et majestueux a la pâleur de la cire blanche, ses yeux luisent comme des flammes douces sous des globes de verre. 11 porte à la main une petite lampe antique en l'urme d'argile.

RUPERTUS. en haut de l'escalier.

Pourquoi ces cris et cette violence '?

KO.NRAD

Pardonne, maître, à ma souffrance.

Tu m"as fermé le sanctuaire du manoir.

R*ouvre-le-moi.

RUPERTUS

Te sens-tu digne de le voir?

KONRAD

Maître, peux-tu railler mon désespoir?

Si tu ne veux m'ouvrir l'asile de ma mère. Qu'on me laisse partir de ce repaire Où ma jeunesse se morfond.

A moi l'univers, à moi l'horizon!

Que mon cœur jubile ou bien qu'il frémisse, Je veux qu'il palpite et qu'il retentisse.

Riches amours et sauvages combats.

Voilà mon clioix.

Et que nul ne s'avise de me suivre...

Car je veux vivre... je veux vivre!

RUPERTCS, à part.

La nature ed'rénée et l'instinct de sa race. Mais un rayon y tremble, une divine trace.

(U descenil l'escalier et s'apf)roclie de Konrad. liant.)

Pauvre enfant, je te plains... tu veux vivre et jouir, Mais le monde te guette et le démon t'assiège. Lutte et plaisir sans lin ne pourront t'assouvir. Konrad, à chaque pas, tu trouveras un piège.

KONUAI)

Si dans ce tourl)illon je ne puis m'étourdir.

Du moins je veux savoir. . . savoir pour m'allranchir !

(D'une voix suppliante et impérieuse.)

Toi qui connais les maux du corps et les dictâmes. Qui déchilFres le cours des astres et des âmes, Qui sais de l'univers l'origine et la fin, Qui suis-je, au nom du ciel, et quel est mon destin?

Kl PEUT us

Konrad, en l'apprenant tu frémiras peut-être.

KONRAD

Ah ! je ne frémirai pas davantage, maître, Que je ne frémis nuit et jour... dans la forêt... Au bruit du vent... dans ce château... près d'un

[ancêtre

Dont le regard me suit du fond d'un noir portrait.

L anlip: et la sphinge 169

A peine ai-je connu ina mère bien-aimce. Je suis seul au donjon et seul sous la ramée. Pour rire ou pour pleurer je n'ai frère, ni sœur, Point de gai compagnon qui réponde à mon cœur. Autour de moi pourquoi la grande solitude? Et sur mon cœur fougueux la sourde inquiétude. Et sur toute pensée et sur toute action La sinistre, éternelle et noire oppi-ession?

RIPERTrs

Ah 1 tu ne sais pas. — C'est la malédiction.

La malédiction?..,

KOMIAD

RUPERTUS

... qui flétrit ta lignée Et pèse sur ta tète... 0 lourde destinée ! Tu vas savoir... écoute.

'Il dépose la petite lampe d'argile sur le banc de la chapelle, puis sapjiroche tout pivs de Konrad et continue, à voix basse, dans un chuchotement mystérieux qui s'élève jieu à peu à l'accent tragique.)

Il y a trois cents ans, Othon de Felsenek, ton grand ancêtre, Etait le liancé de Berthe de Sept- Vents. Il prit la croix et vint en Palestine. Il brisa mainte lance sarrasine.

Fit voler en éclat maint heaume musulman ; Mais la maie heure.

Qui nous effleure

Au sommet triomphal de Torgueil (éclatant, Fit tombrer ton aïeul au pouvoir du sultan... Et Saladin vainqueur savoura sa conquête. « Tu renieras le Christ ou tu perdras la tête, »

Dit le calife triomphant.

(( La foi que je proclame est à moi seul, »

Répondit ton aïeul.

(( Ma tête t'appartient, elle vaut un royaume.

« Prends-la, mais respecte mon heaume.

« Regarde à son cimier l'étoile du matin

(( Qu'y mit ma douce fiancée

« Et pose-la sur mon tombeau

u Gomme une immortelle pensée ! »

KONRAD, comme absorbé dans un long ressouvenir.

L'étoile du matin...

Sa fiancée...

(Avec une ardente curiosité comme s'il revenait au sentiment d'une réalité présente.)

Et Saladin ?

RUPERTUS

Il salua le preux de son plus fin sourire.

« Tout beau, dit-il, mon noble chevalier, tout beau,

« Mais atteuds pour choisir. »

Au signe du sultan s'ouvrit une tenture ; Et radieuse sous sa sombre chevelure, De gemmes constellée,

L ANGE ET LA SPHINGE ili

Belle comme un jour d'Orient, Qui se lève ardent et tranquille Sous la nuit bleuâtre et voilée...

On vit entrer sa fille.

KONRAD. efl'rayé.

La fille du sultan!...

RUPERTUS

« Sois mon émir et ma fille est à toi, <( Dit Saladin, mais abjure ta foi ! »

KONRAD, haletant d'attente.

Et que fit mon aïeul?

RUPERTUS

Oh ! farouche au combat, lâche devant la femme ! La royale houri le couvait de son œil

Et lui buvait son àme.

Il résista longtemps... puis roula foudroyé D'un furieux désir... sous ce torrent de flamme, Comme au fleuve bourbeux... roule un lion noyé,

(Un silence, pendant lequel Rupertus montre du geste les hautes sapinières de la Forêt-Noire que frôle un long soupir de vent comme un frisson de harpe éolienne.)

Et jamais la montagne oîi le sapin murmure Ne revit ton aïeul mécréant... et parjure.

KONRAD a fermé les yeux comme sous une émotion trop forte. Il les rouvre et s'écrie douloureusement.

Et Berthe de Sept- Vents?

UrPERTCS

C'était une âme lière et triste.

Cheveux châtains, yeux d'améthyste, Toute perdue en son amour.

Comme la pâle véronique Tourne son cœur mélancolique Vers le soleil mourant du jour.

Muette au foyer solilaire, Veillant près de l'aïeul austère, Elle broda, broda dix ans.

Et puis, comme la ileur languide Qui sèche sur le sol aride...

Se mourut Berthe de SepL-Vents.

KONRAl) frissonne.

Elle mourut...

RUPERTUS

Mais sur la morte alors l'ancêtre.

Après un long sanglot, mauilit ainsi le traître : '< Un Felsenek a fait mourir ma hlle.

(( Ainsi périsse leur famille.

« D'Age en âge Angoisse et Tourment

« Poursuive la race parjure,

« Et que la Femme la torture

« Comme il tortura mon enfant.

« Et, quand mourra la souche impie,

« Que le dernier pour tous expie ! «

(Depuis le cninmencemenl du récit de Rupertus, la scène s'est assombrie par def,'rés. Maintenant le crépuscule lonilie.)

KONRAU

Un seul doit-il porter le poids de la vengeance?

RUPERTUS

Épuisant son désir, ravivant sa soulFrance, La race entière, en lui, reprendra conscience.

Car 1.' crime s'efface

Dans la pure clarté ;

Au dernier d;^ la race La Vérité.

KONRAD, d'une résolution fière.

Et ce dernier — c'est moi !

(Le vinillanl regarde le ji^une homni'^ avec un peste de surprise et d'attendrissement. Konrad continue.)

Oui, le fond du désir... le fond de la souffrance... La Vérité!... Je veux la Vérité I

RUPERTUS ouvre la chapelle avec une clef. Au fond un vitrail resplendit comme si le soleil se couchait derrière.

La voici... dans ton sanctuaire.

Reconnais-tu limage austère

De ce vitrail d'or chatoyant?

Reconnais-tu la pâle vierge

Dont la main porte comme un cierge

Son cœur sublime et flamboyant?

KONRAI) se cramponne au bras de Rupertus dans une vive émotion.

Oui, c'est Elle toujours...

Va-t'elle me parler la vierge du vitrail, Qui pleure et qui reluit dans son noir soupirail?

Fleurs de songe et d "amour,

m LE THÉÂTRE DE L ÂME

Ses grands yeux violets, ses vibrantes pensées Lancinent mon cerveau de flèches embrasées!,..

(Tout à coup Koniad s'élance clans la chapelle. Aussitôt un rayon rouge ardent part de la tutiiie que la vierge porte à la main et inonde Konrad d'une lumière pourjirée, puis s'éteint subitement. Konrad revient sur le devant de la scène dans une grande exaltation et s'écrie dans un mouvement d'enthousiasme profond.)

0 cruelle douceur...

Un rayon fulgurant

De son cœur flamboyant

A transpercé mon cœur!...

Spectre de feu, mystérieuse fiancée Qui que tu sois, énigme de mes jours,

Quel que soit ton royaume,

Ange, âme ou fantôme,

A toi pour toujours !

(Il reste inrmobile dans une attitude religieuse.) RUPERTUS, à part.

0 prodige étonnant Quel céleste rayon perce la nuit profonde? L'àmc pour s'accomplir revient-elle en ce monde?

J'en suis sûr maintenant...

L'ancêtre dans Konrad renaît pour expier.

(Il place sa main sur la tète de Konrad, haut.)

Mon fils, te voilà mùr pour être chevalier.

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