I.iii 1 enfin
HUNOLD, d'un ton sec et méprisant, à loreille de Konrad.
Ne t'y frotte pas ; la dame est maligne.
HARTWIG. d'un ton irrité, à lantre oreille de Konrad.
Gare à toi, l'ami, si tu prends son signe!
(Il se tourne d'un air étourdi et galant vers Gertrude qui ne le regarde ])as, pince les cordes de sa guitare et fredonne.)
GERTRUDE
Ce soir sous le balcon, Dans le jardin, écoutez ma chanson...
I Hunold et Hartwig sortent ensemble, en haussant les épaules et en ayant l'air de se moquer de Konrad.;
KONRAD, qui est resté immobile jusqu'à ce moment, se tourne enfin vers Gertrude qui le fixe avec persistance. Konrad fait un geste d'ptonnenient et de terreur.
D'où sort ct^tte femme.
Qui me prend aux entrailles.
Et soulève ma chair d'horreur, de volupté?... Ces cheveux révulse's... ce torse léonin... Splendide bête fauve au buste féminin?...
Mon cauchemar vivant... la Sphinge!...
Gt:RTRUDE, Souriante et enjouée.
Approchez donc, seigneur Konrad.
N'êtes-vous pas le favori de mon cousin?
Je serai donc votre cousine,
C'est le destin !
Ne croyez pas que je badine,
Nous serons grands amis ; Mon petit doigt me Ta promis.
Car nous servons un même maître !
KONRAD, s'incline cérémonieusement.
Ce serait trop d'honneur pour moi, Madame, Mais je n'ai pas l'heur de vous connaître.
GERTRUDE
Tu ne me connais pas, vraiment?
Mais, moi, je te connais !
KONRAD
Tu mens !
Je connais tes exploits, chasseur triste et nomade. Qui fais de grands serments et pars pour la croi- 0 rôdeur inquiet, partout, je t'ai suivi. [sade,
Tu hantes, dans les bois, la Bohémienne brune, Epiant, près des lacs, la Nixe, au clair de lune; Ton cœur, ton pauvre cœur, demeure inassouvi. Je ne te connais pas? vraiment?
KONRAD
Qui t'a dit?
l'ange et la spiiinge 193
gertrude Je sais tout, je vois tout!
KONRAD
Xon, tu mens !
J'ai quitté les bois noirs et les lacs pleins de fange, Dans mon cœur a sonné la fanfare des preux, Et je n'obéis plus qu'à la voix de mon Ange Qui clame aux monts sacrés les combats généreux!
(Il regarde la bague d'améthyste qu'il porte au doigt et la baise silencieusement.)
GERTRUDE
Va donc, beau pèlerin, suis ta route ancienne; Tu trouveras partout Nixe et Bohémienne, Mais tu n'auras trouvé la Femme qu'une fois!
KONRAD
Que veux-tu dire?
GERTRUDE
J'ai mille âmes. Konrad, la Femme est toute en moi. Qui me fuit ne sait rien, et qui me dompte est roi.
KONRAD
Femme aux paroles insensées, 0 toi qui lis dans mes pensées, Qui donc es-tu ?
GERTRUDE
Près d'un lac sombre et solitaire, J'habite un château de mystère
Sur rocéan de la forùt.
Je suis puissante, mais jalouse, Gertrude sera ton épouse Si tu veux savoir son secret.
KONRAD, sous le charme «le la voix de Gertrude, reste immobile et fasciné, les yeux perdus dans le vide et rivés sur une vision voluptueuse. — 11 répète machinalement et à voix basse les derniers mots de Gertrude :
... Gertrude sera ton épouse Si tu veux savoir son secret...
KUNZ, d'une voix sifflante et railleuse.
Gare au château maudit ! Sourdes sontles murailles. Oui franchit ce ponl-Ui ne peut le repasser I...
(;krtui:l)K
Près du lac vert s'ouvre une grotte, Où la chair jubile et sanglote En d'innombrables paradis.
Là, j'apparais, savante reine, Dans ma splendeur de souveraine, Aux yeux des fiers et des hardis !...
K0NK.V.1). do iilus en plus fasciné par les visions qu'évoque la voix de
... Elle apparaît, savante, reine, Dans sa splendeur de souveraine.
Aux yeux des fiers et des hardis!...
Kl'NZ. miMiie jeu.
Gare à la châtelaine et gare aux e'pousailles !... Les époux de Gertrude au lac vont trépasser!...
KONRAD. d'une résolution subito.
Un sauvage désir me saisit aux entrailles De connaître le mal... et de le terrasser !...
(Il se tourne vers Gerliude.)
0 yeux de goulFre et de vertige, Je sonderai votre prodige!...
GERTRUDE élève sa main droite en forme de grifî'e. conime pour les offrir à Temprise.
Konrad. ta main... je suis à qui me brave.
KO.NRAD saisit la main de Gertrude. entrelace ses doigts aux siens et la regarde fixement.
Je te défie... ot je serai ton maître!
(Ils se regardent silencieusement dans une lutte magnétique de la volonté. — Enfin. Konrad, suljmergé d'un lourd effluve, tombe à genou.x, la tète en arrière.)
GERTRUDE
Ou mon esclave !
(Eille plonge ses yeux triomphants dans les yeux de Konrad, et. ses deux mains, comme des griffes, dans sa chevelure.)
Je t'apprendrai la volupté suprême De succomber à mon pouvoir.
KO.NRAD. les yeux mourants, dune voix suffoquée.
Je t'aime !
KUNZ. qui a suivi la ycène d'un œil lubrique et railleur, jiousse un cri, s'élance sur l'estrade et grimpe sur la table avec une agilité de gnome. Là, il saisit un hanaps et le brandit en chantant.
Versez-moi l'onde purpurine.
Du vin à Ilots! Du vin du Rhin ! Regarde, Comte Palatin,
Les beaux exploits de ta cousine, Et salue ton nouveau cousin.
Versez-moi Tonde purpurine, Du vin à flots ! Du vin du Rhin !
(Les seigneurs éclatent de rire et l'épètent en cliœur la chanson à boire de Kunz en entrechoquant leurs hanaps. Kunz redescend de la table, court au fond de la scène et appelle les danseurs en agitant sa marotte.)
Il est à bonne école
Notre croisé !
Une farandole ! Une farandole !
Et vivent les fiancés !
(La farandole des damoiseaux et des damoiselles arrive du fond de la galerie. Elle se déroule, serpentine, puis envahit la scène en cercles grandissants et tumultueux.)
CHŒUR DES DAMOISEAUX ET DES DAMOISELLES (en dansant la farandole.)
0 farandole,
0 course folle, Emporte-nous, en avant! en avant!
Par monts et plaine,
Roule ta chaîne De couples fous gig^antesque serpent!
Ivresse et joie,
Suivre sa proie.
Qui tord ses charmes dans le vent...
Forme lluide,
Femme ou sylphide, Multiple en ses anneaux vivants!...
Désir de vie,
0 frénésie,
Qik; n'arrêtent ni monts, ni mers...
La farandole,
La course folle, Va jusqu'au bout de l'univers!...
(A]ir('>s Ipur eiupiisf. Koiirad et GPitnide sont rostos dans la même l)osturo, lui à genoux, elle agitant son éventail sur les boucles du jeune homme. Pendant le crescendo de la farandole, Konrad se lève lentement et s'assied sur le divan, buvant toujours la magicienne du regard. Au moment où la danse atteint sa violence extrême, ils tombent dans les bras l'un de l'autre. — Kunz referme brusquement le rideau du boudoir, en agitant sa marotte avec un rire sardonique. La toile tombe sur le tourbillon de la farandole, au comble du délire.)
RIDEAU