‹ Le théatre de l'âmeChapitre 58 sur 77 · GERTRUDE, KONRAD · texte numérisé non relu

GERTRUDE, KONRAD

(IKRTRUDE, en costume de chasse apjjarait au fond ; sa silhouette se dessine sur le lac. Elle se retourne, puis fait quelques pas encore, i

Il me suit... je le sais.»

Elle s'avance et s'arrête au milieu de la grotte.)

Malgré sa passion, malgré mon charme même, Je n'ai pu le dompter... Voici l'heure suprôme.

(Elle étend sa main droite.)

Démons du feu, de l'air, de la terre et de Tonde,

Race rehelle et vagabonde,

Esprits errants, chimères et fantômes,

A moi, peuple fuyant de mes royaumes !

Oui, il faut que Konrad soit à moi tout entier,

Ame et corps, sang et vie, avec son cœur altier,

Ou bien que je périsse !...

(Elle marche vers l'issue de la caverne.)

Je l'entends qui se glisse A travers les roseaux... Vite, préparons-nous.

(Elle disparait complètement dans renfoncement ténébreux qui forme la partie droite de la caverne. A ce moment, le lac et le château de Hohenstein se teignent en violet-pourpre, tandis que les montagnes du fond s'embrasent d'un feu rouge au soleil couchant.)

KONRAD entre lentement i)ar le fond et regarde autour de lui.

Elle doit être ici.

(Il s'avance encore et reste pensif. i

Ktrange femme !

Je possède son corps, mais j'ignore son âme. Insensé, quand je crois la saisir — chaque fois Elle biaise, elle échappe et fuit entre mes doigts. Elle est comme ce lac, œil vivant de la terre,

Oui mêle ses reflets mobiles.

Vert et bleu, le matin; fauve et pourpre, le soir. Et que sillonne lentement un cygne noir.

ni regarde autour de lui.)

Si c'est là ton asile, Gertrude, allume ton mystère.

(Le paysage a pâli au crépuscule et la grotte s'est encore assombrie. Mais, subitement, la lampe en forme de dragon s'allume. Une lumière intense jaillit de sa gueule ot illumine la caverne. Nuit noire au fond. Gertrude, vêtue d'une simarre jaune, les bras nus, apparaît sur le lit de la Chimère. Derrière elle, un trophée d'armes reluit comme un soleil blafard. Accoudée au dossier, elle regarde Konrad.)

KONRAD reste un instant comme frapjié de stupeur, puis s'avance vers Gertrude dans un frisson de terreur et de désir.

Que me veux-tu, fauve magicienne.

Dans la grotte au mystérieux miroir?

Pourquoi tous ces apprêts ? Quoiqu'il advienne, C'est ton énigme que je veux savoir!

GERTRUDE

N'essaye pas, car nul ne me terrasse, Il faudrait briser mon harpon.

(Elle désigne un javelot dans le trophée d'armes derrière elle.)

Mais obéis et regarde la glace; Ton bonheur rit au fond.

KONRAD

Quel bonheur ?

GERTRUDE. insinuante.

Oh ! laisse-moi guider ta force et ta candeur. Konrad, tu ne sais pas la fête où te convie Mon pouvoir qui commande aux sources de la vie. L'air est plein, le sais-tu, des ombres du passé? Fantômes inquiets au rêve inexaucé.

Les femmes (rautrefois, les illustres amantes,

Qu'un désir éternel et sans espoir tourmente,

Tu peux les évoquer au merveilleux miroir.

— Sous l'incantation, la lourde léthargie

Me prendra. Mais soudain, par ma forte magie,

Tu me verras revivre, à ton gré, tour à tour,

Médée ou Cléopàtre, au cri de ton amour!...

Car ce peuple léger, luxurieuse armée,

Regrette ses plaisirs et boit notre fumée.

La pâle légion, qui rude dans mon air,

A soif de mon sang chaud et s'incarne en ma chair. ..

KONRAD, avec un frisson.

J'y consens, (a part.) Mais je veux, à ce jeu téméraire, 0 Femme, te saisir en ta forme première. Et, plongeur intrépide, audacieux vainqueur, Deviner ton énigme au tréfonds de ton cœur !

GERTRUDE, de plus en plus tentatrice, rayonne d'une volupté sinistre.

Sur ce trône de magicienne.

Si tu veux, je serai tienne...

En toi de nouvelles ardeurs S'allumeront pour mes splendeurs...

Pourvu que tu l'ose ou le veuilles, En te laissant choir dans mes bras.

Etonné, tu posséderas Mille femmes en une seule!...

KONRAD, fasciné.

Mille femmes en une seule!...

Tentation du cœur pervirs...

Etre broyé sous cette meule...

Ou posséder tout l'univers!...

GERTRrDK, halot:into.

Prends la fiole d'or... Sur l'ardente torchère

Verses-en l'élixir.

Et, dans le bleu miroir, comme une ombre légère, Paraîtra la femme de ton désir...

KONRAD jirond un giand livre appuyé contre le tréjued, l'ouvre et le feuillette.

Que de noms ravissants! Laquelle évoquerai-je? D'abord la vierge... aux yeux d'azur... au front de

[neige...

(Il jirononce la formule en versant la lifiueur sur le brasero.)

« Enide, Enide, au chaste mantel.

Sors du miroir profond comme un ciel. »

(l'ne fumée blanche s'éclia]ipe du brasier et cache un instant le niiniir. Au même instant. Uertrude disparait dans une obscurité profonde.)

KONR.VD, rej,'arde dans le miroir, à travers la fumée.

Gomme un blanc nénufar dans l'eau verte se lève, Elle apparaît... la douce Enide... aux yeux de rêve. Mais la voici déjà qui s'efface et s'enfuit Gomme un frisson de lune, au profond de la nuit.

(11 se retourne et fait un geste d'étonnement, en apercevant Gertrude de nouveau en pleine lumière, étendue et accoudée sur sa couche. Ses cheveux, au lieu d'être révulsés, forment de chastes bandeaux. Elle jiaraît sortir du sommeil dans une attitude virginale et tient une rose à la main en baissant les yeux.)

l'ange et la SPHINGE 203

C'est Gortrudo, à coup sûr... et pourtant c'est

[Enide!

Son sourire de vierge... et son geste fluide.

(Il se rapproche.)

Parle-moi, belle enfant!

r.KRTRrni-:, d'une voix douce.

Ah ! jai longtemps dormi.

(Elle l>ve se.s yeux sur Konrad.)

Te voilà revenu, chevalier... doux ami, Toi qui m'as repoussé si durement... Ecoute ! C'était mal de t'aimer et j'avais tort, sans doute.

(Elle lui montre la rose ([u'elle tient entre ses doi;xls.)

Mais regarde eu ma main la rose au cœur de ieii, Cette rose cueillie au jour de ton adieu. Elle est fraîche toujours et pleine de rosée De s'être si longtemps sur mon cœur reposée. Prends-la ma fleur gardée en son chaste dormoir... Que la fleur de l'adieu soit la fleur du revoir.

(Konrad la fixe et croise ses bras immobiles sur sa poitrine. Dans un mouvement de subite impatience, Gertrude s'écrie d'une voix railleuse.)

Prends-la donc 1

KONR.VD. à i)art. sans bouger.

Je vois dans son charmant visag-e Me railler la Nixe sauvage.

^Ilaut./

Garde la fleur. Je n'aime pas Enide.

Un autre amour brûle mon cœur languide.

GERTRUDE sursaute vidloniiiipnt. Sun visage se contracte comme si elle se réveillait. Elle passe sa luaiu dans ses cheveux et les ébouriffe, puis d'une voix rauque.

Evoque une autre femme!... Va! va donc!

KONRAD verse de l'essence dans le brasier et ]irononce une autic fnrmule qu'il lit dans le livre.

c< Genièvre, douce amante, ô reine détrônée. Reviens, belle adultère, aux larmes condamnée! »

(Une fumée noire, éclairée de reflets rouges, sort du feu. Konrad regarde dans le miroir.)

Quelle âpre odeur de rose et de cyprès funèbre, Mélange ici la mort aux sombres voluptés? Ah ! je vois émerger de l'épaisse ténèbre, La reine pénitente aux grands yeux dilatés.

(Il se retourne et ayierçoit Gertrude en robe | grise de pénitente, une cordelière à la ceinture. La robe déchirée aux épaules, les bras à moitié nus, les cheveux épars, la tète enfoncée dans un coussin, elle se traîne sur sa couche dans une attitude désespérée. 8es mains crispées froissent et tordent un voile bleu. Elle relève la tète et |iousse un gémissement.)

KONRAD. à part.

Un monde de souffrance a creusé sa pâleur...

(Il s'approche de Gertrude. — Haut.)

Belle fut ta fierté, plus belle est ta douleur, Pécheresse d'amour, ô reine pénitente, Quel vent a convulsé ton âme palpitante? Parle-moi ! Parle-moi !

GERTRUDE se met sur son séant.

Bien-aimé, est-ce loi ?

Comme tu m'as fait peur... Je t'attendais, la nuit, Le jour. . . depuis des mois. . . dans mon affreux réduit.

Toujours et malgré tout, je t'aime et te pardonne. J'étais reine, jadis, et ne suis plus que nonne Enfermée et maudite. — Ah! pom^quoi revenir? 11 n'est plus de bonheur, il n'est plus d'avenir. Pour toi j'ai tout perdu... mon honneur... mon

[royaume Mon époux est tué... je ne suis qu'un fantôme. Va-t-en,je t'en supplie!...

(Elle sanglote dans son voile. Konrad se prend les tempes avec une visible émotion. Gertrude relève son visage en pleurs et reprend d'un accent passionné.)

Oh non, ne t'en va pas !

Ils viennent me chercher... Entends, entends leurs

[pas...

Reste un moment encore. . . Car il faut me défendre. . .

(Elle déploie le voile.)

Et ce voile! Vois-tu ce voile d'azur tendre? Nousnous ycacheronscommeaucœurbleu desbois.

Car, lorsque tu m'aimas pour la première fois, Souviens-toi de quel œil supppliant et farouche, Ami, tu l'arrachas pour rencontrer ma bouche? Ohl ces temps sont bien loin, mon triste bien-aimé. Nous pleurons maintenant... Prends ce voile em-

[baumé, Brûlé de mes baisers et trempé de mes larmes ; De notre amour coupable il suinte les charmes. Oh ! ton baiser!... une heure encor... de notre ciel... Eternité d'amour pour l'enfer éternel!...

(Elle lui tend le voile d'un geste suppliant.)

KONRAD. troublé.

Remords pleins de tendresse, affres de l'adultère, Vous êtes tout-puissants. — Serait-elle sincère ? La souffrance au désir môle un relent vainqueur Et son poison mortel s'infiltre dans mon cœur.

(Il est sur 1p point de toucher le voile que lui tend Gertrude — quand, tout d'un coup, le fantôme de Berthe apparaît derrière elle, dans les profondeurs du rocher. Il étend ses mains jointes : l'étoile violette brille sur sa tète. Konrad pousse un cri, recule et reste les yeux fixés sur la vision qui disiiarait au bout de quelques secondes.)

GERTRUDE, haussée au bord de sa couche, d'un j^cste de Putiiihar et d'une voix rauque.

(Ju'as-tu donc? viens-tu?

KONRAD

Va-t"en ! Non, tu n'es pas Genièvre!

Malgré tes soupirs et ta fièvre,

Malgré tes pleurs fallacieux, Vipère à la langue dorée, Je vois la peau de noir rayée

Et la bouche au dard venimeux 1

GERTRUDE siffle comme un serpent qui se love.

Misérable lâche !

(Elle retombe sur le lit, se tord comme un reptile et murmure dans un râle lourd.)

La troisième 1 appelle la troisième !

Médée... ou Cléopàtre !

KONRAD

Ni Cléopàtre, ni Médée, Mais toi-même !

(IKUTRUDE, (■■puuvautée.

Que vas-tu faire ? Malheur à toi, si tu l'oses. Arrête !

KONRAD

Rien ne peut m'arrèter que le mot de l'énigme !

(Il étend sa main dioitp qui pnite l'anneau de Rupertus.)

Par mon maître, je te conjure :

Montre ta forme et ta figure !

iLa lampe pAlit. On entend un sourd roulement de tonnerre. La grotte est repliin^i'-e dans une obscurité presque tidale, puis s'illumine d'une lumière crue — et Gertrude reparait en Sptiinge, comme dans « Le rêve de Kiinrad dans la ruine » cambrée sur le dossier du lit. Son corps de femme sort d'un corps de bête fauve. Le serpent vert se love sur sa tète en guise de diadème. Elle brandit un javelot dans sa main droite. Ses yeux étincellent de colère.)

KONRAD recule de sur|irise.

Mon cauchemar vivant! La Sphinge, atïreux pro-

[dige !

La Sphinge !... avec ses yeux de gouffre et de ver-

[tige !

(Il reste immobile et la contemple.)

Voilà ta face, enfin, dt^voratrice infâme. Monstre, Femme-Vampire à l'œil libidineux ! Fleur charnue, échappée au gouffre vénéneux. De notre sang gorgée, ô Sphinge, corps sans âme !

GERTRUDE

Jai la tienne, insensé; car, toi, tu m'appartiens. Par ton passé maudit, je le tiens ! je te tiens I

208 LE TIIÉÀTKE DE l'ÀJIE

Ma griffe est sur ton cu'iir, ta chair va me repaître, A moi ton àme ! A moi ton sang ! Enfin je vais

[renaître !

KONRAD

Non, non, c'est moi qui suis ton maître, Tu vas le voir.

Je brise ta puissance en brisant ton miroir!...

(Du pommeau de son épée, Konrad fait voler la glace en éclats. Au même instant, Gertrude lance le javelot contre Konrad. Le projectile le frappe, mais tombe à ses pieds.

Eclair et coup de foudre.

Konrad et la Sphinge disparaissent dans la nuit noire. On entend le motif de la chasse infernale, d'abord formidable, puis se perdant dans le lointain. Quand le jour se refait par degrés, sur la scène, on aperçoit Konrad évanoui au pied du miroir brisé, la tête appuyée au siège de pierre.)

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