SCÈNE m
GEKTRUDE, KONRAD
(iKRTRUDE
T'ai-je bien défendu? — Sans moi, le tribunal Déchirait ton blason ! (Caressante.) En tuant ton rival. Tu m'as prouvé, Konrad, que tu m'aimais encore.
KONRAD
Gertrude, je te hais à mort!
GERTRUDE
Je t'adore Dans ta fureur qui prouve un amour plus puissant.
KONUAli
Nous sommes séparés par un ruisseau de sang.
l'ange et la SPHINGE 221
gertrudp:
Il n(3iis lie à jamais. Ce jeune sang qui fume Fouettera ton désir... Très humble, tu viendras Implorer ton pardon au golfe de mes bras. Et le sang- de Hartwig, rouge d'adolescence, Sera pour ton amour comme un bain de jouvence I
KONUAl)
Sphinge terrible, quel enfer brûle ton sein? C'est ton sang que j'aurais dû verser, non le sien !
(Il la menace du geste, mais Gertrude l'arrête aussitôt d'un sourire. Il se détourne, ôte son gantelet de fer taché de sang, le jette à terre avec dégoût, et regarde la bague dont le chaton brille toujours à son doigt, et reste absorbé dans une rêverie profonde.)
GKRTRrnE l'observe avec une curiosité scrutatrice et lui dit euliii.
Ou'as-tu donc, d'un air sombre et triste, A contempler cette améthyste?
KONRAD
Regarde cet anneau magique (jui brille à mon doigt tristement.
Tu ne peux rien sur ma relique, Avec ton noir enchantement.
Rayon du ciel, baiser fluide, C'est ma lumière et mon égide...
GERTRt'DE, inquiète.
Par quel charme, par quel serment.
As-tu conquis ce talisman?
KONRAD, après avoir porté Panneau à ses lèvres.
Je Tai reçu, par un mystère, D'une vierge au cœur flamboyant, Qui resplendit loin de ta sphère, Gomme un soleil au firmament.
C'est l'Etoile de ma pensée, C'est l'Eternelle-Fiancée !
GERTRUDE tressaille sous l'éclair d'une pensée subite.
Son rais est comme un dard subtil.
Par cet anneau que me veut-il ?
KONRAD continue comme en extase.
L'Ange qui règne sur mon âme
Eclaire ma nuit et mon jour.
Son regard perce comme un glaive,
.l'ai pour armure son amour.
Par l'âme que je glorifie.
Par cet anneau, je te défie !
GERTRUDE, à demi intimidée, à part.
Une âme... une ombre... un vain espoir Peuvent-ils briser mon pouvoir?
(Les cuivres font entendre une lointaine fanfare, d'un caractère grave et religieux.!
KONRAD
Entends-tu cette aubade Et son appel religieux?
^Vilfried, mon compagnon, repart pour les saints L'appel pour la croisade [lieux.
Emplit mon cœur silencieux, Avec mon compagnon, je pars pour les saints lieux.
GERTRUDE, >tupéfaite.
Insensé, que fais-lu?
KONRAD
Dans les combats... en Palestine... à Gésarée Je vais chercher mon Eternelle-Fiancée !
(Il sort sans la regarder, coiuine perdu dans ses pensées. Gertrude. interdite, le suit du regard.
Les fanfares du tournoi annoncent un nouveau combat équestre. Les bateleurs, les bohémiens et les danseurs de corde reviennent sur le devant de la scène en gambadant.)
LE PEUPLE
(Chœur.)
Au jour du tournoi.
Le noble travaille et le peuple est roi. Au jour de joie.
x\u jour du tournoi !
Coursiers qui hennissent, Clairons qui frémissent, Les fiers chevaliers sont en grand arroi. Flots blancs de poussière, Pennons et bannières.
Volent dans Farène et friuguent aux toits. Les écus reluisent, Les lances se brisent, Chacun pour sa dame et tous pour le roi !
(Le peuple se i)récipite vers la barrière du fond pour regarder le nouveau combat.)
GERTRUDE est restée absorbée et immobile dans la mêlée iiopulaire qu'elle ne voit pas. Son regard semble chercher intensément la solution d'un problème. Tout à coup, son expression et son geste montrent qu'elle a trouvé ce qu'elle cherchait.
L'anneau ! le talisman ! Oui, c'est par sa magie
Qu'il me bravait hier et qu'or il me délie...
Il ne partira pas pour le combat sacré...
Cet anneau, je le veux; cet anneau je l'aurai!...
(Les accords graves et solennels de la fanfare religieuse se font entendre encore une fois et se perdent dans léloignement. — Gertrude lève le poing au ciel comme pour les suivre de sa menace.)
RIDEAU