‹ Le théatre de l'âmeChapitre 67 sur 77 · SIXIEME TABLEAU LA LANDE · texte numérisé non relu

SIXIEME TABLEAU LA LANDE

Une lande sauvage de maigres bruyères avec quelques buissons tordus par le vent. Au fond, un étang noir. Sur 1 autre rive, une sombre forêt de sapins. A gauche, la tente de W'ilfried, haute et large, aux draperies rouges, couronnée dun écusson armorié et surmontée dune grande croix blanche. A droite, lui faisant face, la tente de Konrad, petite et grise. Ses plis écartés laissent voir un lit de camp. Lumière du soir. De grandes nuées noires courent dans un ciel d'orage.

Au lever du rideau, Wilfried armé du casque et de la cotte de mailles, revêtu du manteau rouge des Templiers, avec la croix de Malte en bleu, se tient droit devant sa tente Douze che%-aliers, vêtus de même, sont à genoux en demi-cercle, six par six, à sa droite et à sa gauche. Ils portent tous, comme Wilfried, la croix blanche sur leur poitrine. Ronrad est debout, entre deux valets d'armes, et regarde, immobile, le groupe en face de lui.

LES CHEVALIERS, à genoux.

(Chœur des croisés du Temple.)

Jadis, en Terre-Sainte, à l'ombre du Calvaire,

Au Sépulcre envoûté, On entendit crier un Ange de Lumière :

K Christ est ressuscité ! »

Dans chaque homme, depuis, l'Ange iulgure et crie :

u Ressuscite à ton tour, « Marche, lutte, conquiers l'éternelle Patrie

« Par l'éternel Amour 1 »

(Les chevaliers se lèvent et mettent la main à la garde de leurs épées.)

Mais rinfidèle impur a profané la pierre

Que l'Esprit remuait, Et le tombeau divin oii parlait la Lumière,

Reste sombre et muet.

(Ils tirent leurs épées et les réunissent par la pointe.)

Nous luttons sur la terre inculte et chevelue,

Sous le ciel triste ou beau, Pour qu'un jour en mourant chacun de nous salue

L'éclair de ce tombeau.

Et nous retrouverons au pied de nos calvaires

Un ange de beauté', Pour dire à l'univers : « Tous les hommes sont

(( Christ est ressuscité! » [frères, .,

(Au dernier mot, tous les chevaliers tendent leurs épées au ciel, puis les remettent au fourreau.)

WII>FRIKD s'avance vers Konrad.

Toi qui viens parmi nous, chez les frères du Temple, Combattre en compagnon soumis, pourquoi viens-

[tu ?

Qui te poing? Quel souci? Quel espoir? Quel

[exemple ?

Qui te pousse à quérir la plus haute vertu?

KONRAD

Une fanfare intense Secoua ma torpeur, Et la voix du Silence A chanté dans mon cœur.

L ANGE ET LA SPIllNGR 227

WII.FRIKL)

Veux-tu, quittant pour Dieu toute œuvre fausse et Renoncer sans regret au terrestre plaisir, j vaine, Et, foulant à tes pieds toute faiblesse humaine, Ne plus vivre avec nous que d'immortel désir?

KONRAD

Dans ma nuit, j'ai vu l'Ange, Et j'ai bu sa splendeur; Je lui donne en échange Ma force et ma verdeur.

WILFUIED

Veux-tu, ressuscité dans ta splendeur première. Esclave par la chair, par l'Esprit être roi? Sous le signe du Christ, vaincre par la Lumière, Et sans tache garder le joyau de la foi?

KONRAD

Son rayon m'illumine Pour le combat sacré.

Bientôt en Palestine, Wilfried, jeté suivrai.

AVILFRIED

Notre amitié fut sainte en joie et en soulTrance, Nous voici pour toujours frères par l'Espérance. Célébrons donc ici le rite solennel Des frères d'armes, cimente par l'Eternel.

(Les chevaliers apportent une coupe d'or et y versent du vin.'

WILFRIED ET KONRAD saisissent la coupe ensemble, chacun d'une main et relèvent au ciel, puis ils prononcent d'une seule voix le serment de fraternité.

Dans la coupe où fulgure

Pour toute créature Le sang du Christ avec l'auguste Vérité,

Buvons dans ce calice

Le feu du sacrifice Le vin brûlant et fort de la Fraternité

A la mort ! A la vie !...

Frères, Dieu nous convie Au Temple des élus, infrangible Cité !

{Wilfried boit le premier, Konrad vide la coupe. Ils s'embrassent.)

LES DOUZE CHEVALIERS, rangés en demi-cercle derrière eux, forment la chaîne en se donnant la main et répètent le serment

A la mort ! A la vie !

Frères, Dieu nous convie Au temple des élus, infrangible cité !

WILFRIED

Que le serment t'enflamme et l'Ange te protège. Mais pour le grand départ, frère, où te reverrai-je?

KONRAD

J'assemble à Felsenek les vassaux de mon fief. Le rendez-vous est là.

WILFRIED

Sois prompt, le temps est bref»

KONRAD

Dans trois jours !

Page 1