SCÈNE I
KONRAD, SIEGWART
KONRAD
Mes vassaux sont-ils prêts au départ ?
SIEGWART, sans bouger.
Oui, seigneur I
KONKAD. avec un regard inquiet sur la porte du donjon.
N'as-tii pas entendu la trompe du guetteur Annonçant les croisés de Wilfried?
SIEGWART
Pas encore.
Ils ne tarderont pas longtemps. Voici l'aurore.
(Il lève son bras droit vers le sommet de la tour éclairée par le soleil levant. Le reste de son corps demeure immobile.)
KONRAD
Siegwart, je suis marri. — C'est un chagrin mortel De voir le morne aspect du château paternel.
SIEGWART
Quand le maître est absent, le château tombe en
[ruine.
Et l'àme des aïeux s'en va dans la bruine.
KONILAD
Pourquoi, pourquoi Siegwart, quand je rentre le
[soir.
Sur les portraits de mes ancêtres, ce drap noir?
SIEGWART
Ils ne veulent pas voir l'altière châtelaine Qui vient les mesurer de son regard de haine.
KONRAD
Pourquoi mes serviteurs, en lui baisant la main M'ont-ils tous regardé d'un front sombre et mutin?
SIEGWART
Quand vous aurez quitté votre vieille muraille, On les chassera tous comme de la canaille. Ils le savent.
KONRAD pose la main sur la cotte de maille du vieux serviteur amaigri.
Mais toi, qui portes dans tes yeux, Comme un éclair vivant, l'esprit de mes aïeux, Toi qui mis uneépée en ma dextre naguère. Et qui veux aujourd'hui, vieux compagnon de
[guerre.
Me suivre en Palestine et te hattrc en héros... Pourquoi donc, hier matin, en fourbissant tes armes, A l'écart, t'ai-je vu vi^rser de grosses larmes ?
SIEGWART regarde son niaitre d'un œil sévère, sans quitter répi'e sur laquelle il s'ai)|)uie des deux mains.
C'est d'avoir aperçu dans l'antique donjon. Signe de malélice, un étrange blason.
Au baldaquin de chêne, au lit de votre mère, Se tord insolemment l'orgueilleuse Chimère Et l'on voit se dresser au lieu familial La femelle ambiguë à croupe de cheval!
KONRAD s'assied, accablé, sur le banc, près de la chapelle. — A part.
La Sphinge !... j'ai subi son blason détesté.
(Il se redresse dans un sursaut d'inquiétude, et ajoute à voix haute.)
Mais la chapelle est là, sainte en sa vétusté
Dis-moi, dis-moi, Siegwart, si dans mon sanctuaire Le vitrail pleure encor des larmes de lumière?
SIEGWART
La poussière des ans bouche le soupirail Et l'on n'aperçoit plus la vierge du vitrail.
(Ou entond la tioiiipette lointaine du guetteur sur le mur extérieur du château. Konrad tressaille. Siegwart continuant.)
Pourtant vous y verrez une vieille relique Que j'ai mise à l'autel de la chapelle antique.
Voyez !
(Siegwart ouvre la porte de la chapelle. Dans la pénombre, où se dessine seulement la forme obscure de l'autel, on aperçoit Tacier blafard d'une épée nue dressée veiticalement, la pointe en bas. La poignée, en forme de croix, brille comme un ostensoir.)
KONRAD fait un mouvement d'admiration et de terreur.
D'où cette arme effrayante, de qui?