‹ Le théâtre de la MonnaieChapitre 143 sur 149 · L. Maes · texte numérisé non relu

L. Maes

Ballet.

Danseurs :

MM

Saracco. MM.

Desmet.

DUCHAMP.

Deridder.

Danseuses :

Mmes

Sarcy. Mmes

ZuLIA LONGHI

Térésa Magliani.

Galvani.

Mme Zuccoli.

A la troupe, déjà si complète, se sont ajoutés quelques noms nouveaux :

Chevallier, que sa voix étendue et puissante fit surnommer le ténor-trompette, et qui, après avoir chanté avec succès plusieurs rôles du répertoire, se fît remarquer dans une belle création : Fidélio ;

M"e Cagniard, artiste distinguée, qui seconda merveilleusement Mme Caron, se contentant pour ses débuts d'un rang secondaire, mais qui ne tardera pas à prendre la place à laquelle son talent lui donne droit ;

M"e Ruelle, engagée pour les rôles de princesses, mais qui résilia après le premier mois, et fut remplacée par M"e Pelosse;

Mlle Rocher, appelée à tenir l'emploi difficile de contralto ;

Gardoni, qui partagea avec Vinche celui de basse profonde ;

Puis, l'administration s'assura, pour la création du Roi d'Ys, le concours de Mme Durand-Ulbach. Cette cantatrice, que les Parisiens avaient longuement applaudie dans les concerts classiques, est la fille du romancier bien connu. Elle se fît vivement apprécier à Bruxelles par sa magnifique voix, son style et sa déclamation.

A tous ces éléments vinrent se joindre parfois des artistes qui ne faisaient pas partie de la troupe : M1Ie Deschamps et Frédéric Boyer, dont le nom est synonyme de succès ; — Talazac, qui faisait, pour ainsi dire, sa première apparition à Bruxelles, car on ne l'avait entendu qu'une seule fois, clans un concert organisé à l'Alhambra; — la célèbre tragédienne lyrique allemande, Mmc Materna; — enfin, les comédiens du Théâtre-Français, dans leurs deux représentations annuelles.

La saison 1888- 1889 est non seulement la plus brillante et la plus prospère de la direction Dupont et Lapissida, mais aussi la plus belle dont on ait souvenance. Elle marquera dans l'histoire artistique du pays, car elle vit — ce qui était sans précédent — le succès de trois musiciens belges : Blockx, Mathieu et Tinel. Et ce ne sera pas un des moindres honneurs de cette administration d'avoir ouvert toutes larges les portes du théâtre aux compositeurs nationaux.

Milenka, ballet en deux actes de P. Berlier et Blockx, inaugure victorieusement l'ère des « premières », suivie de près par Richilde, poème et musique d'Emile Mathieu. Le jeune maître avait débuté modestement à la Monnaie même, en qualité de répétiteur; puis, nous l'avons vu conquérir, pas à pas, ses grandes entrées, et nous le retrouvons aujourd'hui triomphant devant ses compatriotes, qui applaudissent une œuvre magistrale, longuement préparée, dont il avait puisé le sujet dans l'histoire du pays, et où il mettait en scène, avec un double talent de librettiste et de musicien, l'une des plus étranges figures qui aient traversé le moyen âge.

Nadia, charmant opéra comique en un acte, de P. Milliet, musique de Bordier, arrive agréablement entre cette œuvre sérieuse et le Roi d Ys, de Lalo, que Paris avait acclamé, et qui ne souleva pas moins d'enthousiasme à Bruxelles.

A la répétition générale de ce dernier ouvrage, Mauras, qui devait jouer le rôle de Myllo, se trouve subitement indisposé; on le transporta chez lui: hélas ! il ne devait plus reparaître...

Engel se trouvait dans la salle; il consentit à lire le rôle, et il déchiffra la partition avec une sûreté et une vaillance qui témoignaient, une fois de plus, de son magnifique talent.

Talazac, le créateur de Myllo à 1 Opéra-Comique, fut mandé en hâte, et reçut un accueil aussi flatteur que la pièce.

L'emploi de Mauras fut tenu jusqu'à la fin de la saison par Montariol, qui venait de Lille, et qui prit ensuite la « carrière italienne », où il obtient des succès, et par Gandubert, second ténor, dont les fréquentes excursions dans le domaine des premiers ténors étaient très heureuses.

Fidélio, de Beethoven, n'était connu en Belgique que par les fragments exécutés dans les concerts, ou par les quatre représenta-

tions que donnèrent des troupes nomades allemandes en 1844 et 1846. En offrant cette partition au public, MM. Dupont et Lapissida lui assuraient donc tout l'attrait d'une nouveauté.

Les récitatifs avaient été écrits par Gevaert sur la traduction de Th. Antheunis. Celui-ci a suivi le texte allemand de l'édition populaire de Breitkopf et Hârtel, et il a résumé la partie parlée en des récits. (Il en fut ainsi pour Faust, avec cette différence que c'est Gounod, le compositeur lui-même, qui s'est complété.)

Il serait difficile de trouver une œuvre qui eût été l'objet d'une étude plus sérieuse, de soins aussi minutieux — aussi religieux. Pas une phrase, pas une note n'a été négligée. Antheunis s'était résigné à transformer trois, quatre, cinq fois, des textes déjà changés et admis, subordonnant sa collaboration à celle du grand artiste et du savant dont il partageait la rude tâche. Pour que le lecteur ait une idée du culte véritable qui avait présidé à ces travaux, ajoutons que, sur son manuscrit, Gevaert avait annoté même les. respirations ! Enfin, pour l'édifier sur l'effet artistique de cette soirée, il suffira de dire que Mme Caron interprétait Fidelio, qu'elle était entourée de Chevallier, Renaud, Gandubert, Gardoni, M"c Falize, etc. — et que Dupont conduisait l'orchestre.

En décembre, une mauvaise nouvelle surprend le monde des théâtres : Jehin quitte Bruxelles. Le sympathique chef d'orchestre s'en allait dans les contrées ensoleillées ; il venait d'être ravi par M. Gandrey, directeur du théâtre de Monte-Carlo. Jehin n'oubliera jamais — quels que soient ses triomphes futurs — sa soirée d'adieux, où le public et les artistes rendirent si hautement justice à son talent, à son aménité, à sa modestie.

22 janvier, exécution d'un oratorio à trois parties : St-François, de Tinel. Grand succès.

30 janvier. Relâche. Mort de l'Archiduc Rodolphe d'Autriche.

2 mars. Fête de Nuit de la Presse et premier Bal Masqué.

En avril, Mme Materna chante, en allemand, la Valkyrie, et attire le fidèle public de Wagner.

Le 13 et le 16 du même mois, Frédéric Boyer, qui faisait la campagne théâtrale à Bordeaux, traverse la France pour se faire acclamer dans le Barbier. Engel avait repris, à cette occasion, le rôle d'Almaviva, dans lequel il était incomparable, et Mme Landouzy chantait Rosine. Encore un trio d'artistes qu'il est difficile de trouver réunis !

Quelques jours après, le théâtre était en deuil. Le pauvre Mauras, qu'on avait dû transporter à l'hôpital St-Jean, venait de mourir, après avoir subi plusieurs opérations chirurgicales. L'émotion fut profonde à Bruxelles. Outre l'estime en laquelle le tenait le public, et l'amitié qu'il inspirait à tous ses camarades, le malheureux artiste était si jeune, si ardent, si heureux de vivre, qu'on ne voulait pas croire à sa mort...

Les obsèques eurent lieu le 29 avril. Le journal du théâtre, l'Eventail, nous donne une relation détaillée de la cérémonie :

Une foule considérable a assisté, lundi, au service funèbre, célébré dans la chapelle de l'hôpital Saint-Jean, à la mémoire de l'artiste regretté.

Etaient là tous ceux qui appartiennent au monde des arts ; tous les artistes et le personnel complet de la Monnaie, des députations d'artistes des autres théâtres bruxellois, des écrivains, des peintres, des sculpteurs, des musiciens, un grand nombre de dames, tous les médecins et les élèves de l'hôpital, etc., etc.

Dans la cour et les couloirs, ainsi qu'aux abords de l'hôpital se trouvaient réunis des milliers de curieux.

Le cercueil disparaissait sous les couronnes et les fleurs. Notons : celles des directeurs et des artistes, des chœurs, du ballet, des machinistes et garçons de théâtre, des employés de la salle de la Monnaie, des abonnés, de l'Opéra-Comique de Paris, du Cercle des Arts et de la Presse, etc., etc.

A l'issue de la cérémonie, le corps a été conduit à la gare du Midi en attendant son départ pour Marseille où aura lieu l'inhumation.

Le cortège a pris par le boulevard Botanique, la rue Neuve, passant ainsi devant le théâtre de la Monnaie, la rue Grétry et les boulevards du centre.

Les cordons du poêle ont été tenus alternativement par MM. Dupont et Lapissida et tous les artistes de la Monnaie.

La foule a accompagné le cortège jusqu'à la gare, les dames artistes suivaient en voiture.

A la gare, au moment où le corps allait être déposé dans la voiture mortuaire, M. Joseph Dupont a prononcé un touchant discours d'adieu. Il a rappelé les grandes et belles qualités de l'artiste et de l'homme dans un langage élevé qui a profondément ému les assistants,

M. Victor Reding a parlé au nom du Cercle des Arts et de la Presse et un compatriote de Mauras a lu une pièce de vers.

Mme Mauras, brisée par la douleur, avait tenu à assister à la triste cérémonie.

Ainsi disparaissait l'un des artistes les plus brillants et les mieux

doués de notre époque — un homme des plus sympathique, tombé en pleine jeunesse, en plein succès!

A la suite d'une demande de modifications au Cahier des Charges, rejetée par le Conseil Communal, MM. Dupont et Lapissida donnent leur démission. Le Collège fait un appel aux soumissionnaires; se présentent : M. Vizentini, administrateur du Théâtre-Michel, à St-Pétersbourg; — M. Gunsbourg, directeur du Théâtre Arcadia, de la même ville; — M. Lenoir, directeur du Grand-Théâtre de Liège.

Les journaux ne croyaient guère à ces nominations, et annonçaient déjà que, devant une situation difficile, le Conseil Communal accorderait à Dupont et Lapissida ce qu ils demandaient, et les prierait de retirer leur démission, lorsque, au dernier moment, MM. Stoumon et Calabrési, qui dirigeaient alors le Grand-Théâtre de Marseille, se présentèrent, et... furent nommés.

Le soir de la clôture, Dupont et Lapissida furent l'objet d'une manifestation dont il faut renoncer à décrire l'enthousiasme.

Salle plus que comble — tous les abonnés à leur poste. Pendant la représentation, des applaudissements frénétiques saluent les artistes qui faisaient leurs adieux, et dont la plupart emportaient la sympathie générale. A la fin de la soirée, la salle entière, debout, frémissante, demande les deux directeurs. Dupont quitte le pupitre, et paraît en scène, entraînant Lapissida. Un tonnerre de bravos marque cette entrée; l'émotion est à son comble; le théâtre est inondé de petits carrés de papier blanc sur lesquels on a imprimé ces simples mots : Au Revoir. La toile se relève jusqu'à six fois de suite; et toujours Dupont et Lapissida se tiennent par la main, les larmes aux yeux, saluant sous les applaudissements, prêts à défaillir; et toujours le rideau est-il à peine baissé qu'il se relève de nouveau ; on veut saluer encore ces valeureux artistes qui depuis de longues années avaient attaché leur nom à la scène de la Monnaie, qui, après être demeurés dans le rang et avoir contribué obscurément à la fortune de leur théâtre, en avaient pris les rênes dans le moment le plus difficile, et qui, avec une probité, une conscience, une simplicité dignes des plus grands éloges, avaient constamment maintenu l'Opéra de Bruxelles à un niveau qu'il avait rarement atteint jusque-là..,

Cependant, le public s'écoule lentement, comme à regret, et lorsque la salle est vide, la scène s'emplit : c'est « le théâtre » qui vient dire un dernier adieu à ses directeurs. Au milieu des cadeaux, des souvenirs personnels, parmi les fleurs, les palmes, et les couronnes, dont une, magnifique, avait été offerte par la Presse Bruxelloise — fait unique, croyons-nous, dans les annales du théâtre — apparaissent deux magnifiques bronzes : les bustes de Dupont et Lapissida, dont les frais d'exécution avaient été couverts par les artistes.

Mais ce ne sont pas les seuls témoignages de regret que nous ayons à enregistrer, et l'Etoile Belge nous donne le compte-rendu d'une cérémonie touchante, les adieux des commanditaires mêmes du théâtre :

La manifestation est des plus flatteuse pour commandités et commanditaires. Voilà, par hasard, des artistes de la trempe de Dupont et Lapissida, qui ont rencontré des Mécènes intelligents, des Mécènes qui fussent, comme on dit, dans le mouvement.

En remettant à leurs amis et associés deux superbes bronzes, un Apollon au directeur de la musique, une Vigilance au directeur de la scène, M. E. Anspach a prononcé une petite allocution émue et vibrante et, rendant hommage au talent de MM. Dupont et Lapissida, il a non seulement exprimé au nom de ses collègues de la commandite le regret que leur association artistique eût été interrompue si brutalement, mais il a garanti aux directeurs sortants, que le jour où ceux-ci s'engageraient dans une nouvelle entreprise d'un ordre aussi essentiellement artistique que celle à laquelle ils ont été arrachés, ils pourraient compter sur les mêmes commanditaires.

De chaleureux applaudissements ont ratifié la portée de ces chaleureuses paroles, auxquelles M. Dupont a répondu, au nom de la direction, par quelques mots qu'une émotion très forte faisait s'étrangler dans la gorge.

Et, puisque nous parlons de la commandite Dupont-Lapissida, le public nous saura gré de mettre sous ses yeux quelques chiffres et renseignements significatifs.

Cette société de commanditaires fut formée au capital de 200,000 francs d'abord, protégée ensuite par 25,000 francs de garantie annuelle. Total : 225,000 francs.

Par pur amour du grand art, en tout désintéressement, les commanditaires n'ont jamais cessé d'encourager leurs commandités-directeurs, et auront contribué de la sorte à justifier la grande réputation justement méritée de l'Opéra de Bruxelles.

Dans ces conditions, les sacrifices d'argent consentis par ces personnes dévouées et compétentes ont été à la hauteur des capacités directoriales et des exigences artistiques.

Les actionnaires ne bénéficient même plus de leurs places, et les directeurs abandonnent tout profit en liquidation éventuelle.

Le bilan se solde avec la perte, non recouvrée, des premières années, à concurrence précisément du tiers, à peu près, de la commandite pour neuf ans. C'est donc l'honneur, plus que l'argent, qui revient à ces messieurs.

Et nous sommes heureux de les féliciter à leur tour.

Dupont et Lapissida quittent le Théâtre de la Monnaie, en emportant les sincères regrets du monde artiste, des habitués, de la presse, du public, et — ce qui est plus rare — de tout le personnel.

Premières Représentations.

19 décembre. — Richilde, drame lyrique en 4 actes et 10 tableaux, poème et musique

i'E. Mathieu.

réé

à Bruxelles

Osbern . •

MM

Engel.

Albert de Béth

une

Gardon 1.

Robert le Frison

Renaud.

Malgy . . .

Rouyer.

Wédric

Gandubert.

Richilde .

fylme?

Caron.

Odile .

Cagniard.

Arnold

F ALIZE.

Baudouin

Lecion.

1889. 18 janvier. — Nadia, opéra comique en 1 acte, de P. Milliet, musique de Bordier. (Gandubert et Rouyer, Mmes Gandubert, Legault et Walter.)

7 février. — Le Roi d'Ys, opéra en 3 actes et 5 tableaux, d'ED. Blau, musique d'E. Lalo.

Myllo MM. Talazac

Karnac Renaud.

Le Roi Gardoni.

Saint-Corentin Rouyer.

Jahel Boon.

Margared Mmes Durand-Ulbach.

Rozenn Landouzy.

15 mars. — Fidélio, opéra en 3 actes et 4 tableaux, de Beethoven, récitatifs de Gevaert, traduction française d'ANTHEUNis.

Fidélio (Léonore) .... Mmes Caron.

Marceline.

Florestan.

Le Ministre Pizarro .

Jaquino • Rocco . .

MM

Falize.

Chevallier.

Renaud.

Seguin.

Gandubert.

Gardoni.

22 janvier. — Saint-François, oratorio à 3 parties, de Tinel.

Répertoire (reprises).

Sigurd.

Le Roi Va dit.

Le Farfadet.

Faust.

Les Pêcheurs de Perles.

Rigoletto.

Le Caïd

Le Bouffe et le Tailleur.

La Favorite.

Lucie de Lammermoor.

La Juive.

Le Nouveau Seigneur du Village.

La Fille du Régiment.

Lakmê.

Mireille.

Philémon et Baucis.

Les Maîtres Chanteurs.

Zampa.

Carmen.

H amie t.

Bonsoir, Voisin.

Guillaume Tell.

Le Pré-aux-Clercs.

Les Noces de Jeannette.

Roméo et Juliette.

La Valkyrie.

La Traviata.

Le Chien du Jardinier.

Lohengrin.

Ballet.

1888. 3 novembre. — Milenka, 2 actes, de Berlier, musique de J. Blockx. (Créé à Bruxelles.) (Mroes Sarcy, Saracco, MM. Saracco et Duchamp.)

Ballets.

Sylvia.

Faune et Bergère.

Artistes en Représentations.

1888. 18 novembre et 2 décembre. — Mlle Deschamps, de I'Opéra-Comique. Carmen.

1889. Du 7 février. — Talazac, de TOpéra-Comique.

10 représentations. Le Roi d'Ys.

Du 2 avril. — Mrae Materna, de l'Opéra de Vienne. La Valkyrie.

13 et 16 avril. — Frédér Boyer. Le Barbier de Sévi lie.

18 avril. — Les Comédiens du Théâtre-Français : Mounet-Sully, Laroche, Martel, Joliet, Samary, Villain, Hamel, Mmes du Minil, Bertiny. Œdipe- Roi.

20 et 21 avril. — Febvre, Leloir, A. Lambert, Joliet, Laugier, Berr, Mmes Bartet, Pierson, Hadamard, Rachel Boyer. Mademoiselle de Belle- Isle; l'Ecole des Maris; les Femmes savantes;

11 ne faut jurer de rien.

Nécrologie.

1889. 30 janvier. — Relâche. Mort de l'Archiduc Rodolphe d'Autriche.

26 avril. — Mort du ténor Mauras.

29 avril. - Obsèques du ténor Mauras.

Représentations Extraordinaires.

1888. 10 octobre. — Spectacle gala, en l'honneur du Lord-Maire de Londres. Faust.

6 novembre. — Représentation pour l'OEuvre des vêtements de Molenbeek.

10 novembre. — Grande Harmonie. Le Roi Va dit; Sylvia.

19 novembre. — Société Française. Lakmé.

4 décembre. — Bénéfice de la Crèche de Laeken. Zampa.

11 décembre. — Bénéfice des ouvriers. Lucie de Lammermoor ; Philémon et Baucis.

15 décembre. — Grande Harmonie. Les Maîtres chanteurs.

1889. 12 janvier. — Grande Harmonie. Philémon et Baucis ; les Noces de Jeannette.

22 janvier. — Concert de Tinel. Saint-François.

23 février. — Grande Harmonie. Richilde.

2 mars. — Fête de nuit de la Presse, avec le concours des artistes de Bruxelles. Premier bal masqué.

20 mars. — Bénéfice de Cloetens. Lakmé.

9 mai. — Dernier concert populaire sous la direction de Joseph Dupont. Exécution de divers fragments de Siegfried.

en 1888.

A ^5të

La répétition générale de « Le Roi Ta dit »

l est midi. La sonnerie électrique se fait entendre. Elle annonce au personnel du théâtre, répandu sur la place, aux alentours, dans les établissements "voisins, que la répétition va commencer. Autrefois cet appel avait lieu au moyen d'une petite cloche qu'agitait le régisseur, à l'entrée des artistes — ce qui avait bien son caractère. xMais les dieux s'en vont...

Les choristes, les musiciens s'engouffrent dans l'étroit passage qui conduit à la scène, où ils arrivent bien avant les artistes et l'administration ; car là, comme ailleurs, la ponctualité est exigée chez les petits, quand l'exactitude des grands, qui devrait être leur politesse, serait beaucoup plus utile. Singulier illogisme et, d'ailleurs, ressemblance parfaite avec tout autre monde qu'on aurait tort de considérer comme plus positif que celui-ci.

Puis, les premiers sujets arrivent, emmitouflés, d'un pas mesuré et lent, sans se presser — comme des gens qui savent qu'on ne commencera pas sans eux. Ils se rencontrent chez le concierge, achèvent leur cigare, et jasent volontiers, pendant qu'on les attend

là-haut ; — la loge de ce Fonctionnaire est un terrain neutre où il est beaucoup parlé. On a souvent dit qu'il existe entre les artistes — et malgré tout — une véritable camaraderie. Le concierge doit être certainement fixé.

Après cette classique station chez le cerbère des coulisses, Gautru, la main sur l'épaule du petit marquis de Flarambel, Pacôme, batifolant avec la très noble dame de Moncontour, Merlussac, causant familièrement avec la jeune Angélique, gravissent l'escalier et se trouvent enfin sur la scène.

Qu'on s'imagine un immense magasin de décors, tout ombré par la poussière d'un demi-siècle, et où règne le plus complet désordre, le provisoire le plus absolu. Devant cela — la salle : un grand trou noir, béant, vide, effrayant, qui donne le vertige et attire comme un gouffre. 11 est midi. A la nuit, ce trou resplendira de « mille feux », la blancheur des épaules va rivaliser avec l'éclat des diamants : le monde à l'envers. Et c'était enivrant hier, ce sera enivrant demain — et toujours, puisqu'il n'y a de vraiment charmant que le mensonge, j'entends le mensonge théâtral, id est l'illusion.

Voilà donc la famille de Moncontour au grand complet, avec sa livrée, son professeur de belles manières, son fils... artificiel, sa soubrette confidente, ses futurs gendres. Elle se trouve devant cet inévitable, respectable, formidable triumvirat composé du chef d'orchestre, du régisseur général et... du souffleur, image vivante de la conscience pour les hommes de théâtre, parce qu'il a toujours quelque chose à vous reprocher. Comment devient-on souffleur? C'est une grave question, que je ne suis jamais arrivé à résoudre.

Généralement, le directeur se tient dans la salle, à la faveur des ténèbres, dans une loge bien obscure: il écoute, observe, et... ne souffle mot. Que voudriez-vous qu'il fît contre trois? Mais, ici, pas de directeur — quoiqu'il y en ait deux. Ils ont quitté leur auréole, et ne se montrent que comme chef d'orchestre et régisseur général.

« Pourquoi ne commence-t-on pas? Qu'attend-on? — Est-ce » qu'on va nous faire rester ici jusqu'à demain? — Je joue ce soir, » moi! — Et moi donc? je quitte la répétition à quatre heures, » quoi qu il advienne. — On sera donc toujours en retard dans ce » théâtre? » Ce sont les derniers arrivés.

« Comment? il y a du monde dans la salle? — Mais non. — » — Cependant, j'entends causer. — Certainement, toute la presse » est là. — La presse? il y a des journalistes? Mais c'est ennuyeux,

» on est gêné pour répéter. — Attends, je vais jouer dans mes » bottes. — Oh ! moi, je ne donne pas ma voix, soyez-en certain. » Ce sont les artistes qui, prévoyant que la salle serait garnie, ont mis leur plus belle toilette.

« — Tiens, vous voilà, Philomèle, on vous disait en retard. » — Mais non, je suis arrivée depuis longtemps. Et ce n'est pas » sans mal ; je ne sais pas si j'irai jusqu'à la fin de la répétition, » tellement je suis fatiguée ! Oh ! à bout de forces, je me trouverai » mal, certainement. Figurez-vous... »

Tout à coup, un brouhaha parmi la foule répandue sur la scène! Cette multitude, agitée un moment par la houle, s'ouvre sur deux rangs comme pour livrer passage à quelque personnage important qu on ne voit pas encore, mais dont on entend la voix sympathique : « Oh ! mon Dieu ! oh ! mon Dieu ! oh ! mon Dieu ! » Puis, apparaît un homme de haute taille, redingote défaite, tète nue, longue barbe à tous les vents, s'épongeant le front avec un mouchoir. Il arrive ému, agité, fiévreux. C'est Delibes.

« Mes enfants, que d'excuses... retard... impossibilité... venir » plus tôt... Oh! mon Dieu, faire attendre tant de monde... pas w fini déjeuner. Ah ! voilà ma petite Javotte, vous n'êtes pas trop » fatiguée? Non ! Alors vous serez exquise. Le marquis de Moncon- » tour est-il en voix? J'espère que ses couplets vont sonner! Ma » gracieuse Agathe, que vous êtes charmante d'avoir accepté de » jouer ce petit rôle! Et mon ténor, où est mon ténor? Ah! mon » ami, je vous recommande la petite phrase du duo, vous savez : » si, do, ré, fa, fa dièse, faites-moi bien sentir le dièse. Tiens ! c'est » Chimène ; mon enfant, votre rôle n'est pas long, mais il est impor- » tant, et c'est cette raison qui m'a fait insister pour qu'on vous » le donnât. Voilà le brave Merlussac ; j'aurais voulu vous offrir » un rôle mieux en rapport avec votre talent; j avais l'espoir de » faire ajouter une scène pour vous, je n'ai pas pu l'obtenir de » Gondinet, il paraît que cela aurait trop allongé la pièce. Léon, » veillez bien aux entrées; avertissez surtout Pacôme, il est tou- » jours en retard. Messieurs des chœurs, soyez bien à la réplique. » Enfin, tout est bien, nous pouvons commencer. Quelle distribu- » tion idéale ! que je suis heureux ! et quel orchestre ! Ce sera une » exécution parfaite. Mon cher Dupont, nous commençons, si vous » le voulez bien... »

Place au théâtre ! glapit le régisseur Léon.

Le premier qui parle, à l'amende! tonne Lapissida.

Pan ! pan ! pan! fait le bâton de Dupont. La répétition commence...

Le gaz est levé, la salle est éclairée; aux fauteuils trônent les membres de la presse, cet aréopage inquiétant, qu'on doit — avant tout — satisfaire. C'est de cette épreuve qu'ils vont emporter leur première impression; il faut qu elle soit bonne. Ils sont les oracles du public, — et des artistes. Et ne comptez pas les « illusionner » : Ils connaissent la pièce avant les interprètes ; quelques-uns sont même venus avec la partition; ils vont sûrement prendre des notes. Diable! tenons-nous!...

L'orchestre exécute l'ouverture. Les artistes sont dans la coulisse, derrière les portants, chacun près de la porte par où il va entrer tout à l'heure. Du foyer arrivent quelques sons : la, do, mi, la ! — C'est le ténor qui « fait » sa voix.

Derrière la toile de fond, quelques conversations; les choristes émettent leurs pronostics sur le sort de la pièce : — C'est amusant.

— La musique est jolie. — Ce sera bien rendu. — ■ Je crois bien, l'auteur se donne assez de mal. — Dites qu'il nous en donne. — C'est un drôle de titre, le Roi l'a dit. Qui donc joue le rôle du Roi?

— Personne, il n'y a pas de Roi. — Ah ! je dois rire. — « Le Roi l'a dit... », murmure un timide, en regardant le titre sur le livret, « pourquoi l'apostrophe? » — « Parce que dans cette pièce on apostrophe le Roi », réplique le facétieux Pacôme qui passe par là. — « Ah ! merci ! »

« Si bémol, si bémol! » grince tout à coup une voix qui domine l'orchestre, « le basson fait si bémol! On n'a donc pas fait les corrections? » — « Je vous ai déjà dit si bémol! », confirme la parole brève de Dupont, « ce devrait être entendu, que diable! » ■ — « Mais il n'y a rien de marqué ! », insiste le basson qui passe sa partie au chef d'orchestre. On vérifie, on corrige, on recommence.

Enfin, l'ouverture est jouée. Le trille de la sonnette électrique annonce le lever du rideau. La famille de Moncontour est en scène. Le Marquis doit être présenté au Roi, et il a oublié le salut traditionnel ; tout le monde s'escrime à faire des révérences...

« Tiens! c'est original, ce début », chuchote t-on aux fauteuils d'orchestre.

Mais la révérence est retrouvée, le Marquis part dans sa chaise à porteurs, Javotte, restée seule, va tirer son galant rustique d'un placard — l'inévitable duo d'amour — charmant, du reste. Puis, la leçon de maintien. Tout va bien. Arrivée des quatre demoiselles de Moncontour, qui chantent un chœur auquel viennent se mêler leurs petits amoureux, et qui est interrompu par la brusque apparition de la Marquise. La mise en scène devient très compliquée : « Il faut recommencer cela, ce n'est pas assez réglé. » On recommence.

Ah ! c'est que nous sommes loin des opéras italiens, où chacun se place devant la rampe, en rang d oignons, pour chanter sa partie dans l'ensemble, — les chœurs bien rangés, de chaque côté! Et telle cantatrice célèbre ne choisira jamais, pour ses tournées, des pièces comme le Roi l'a dit, s'il faut en croire l'anecdote que voici :

Il paraîtrait que c'est le mari qui est chargé du soin de répéter pour la chanteuse. Il s'assoit devant le trou du souffleur, règle les mouvements, désigne les points d'orgue, indique les traditions. Les autres artistes s'arrangent comme ils peuvent de ce sans-gêne, et répètent de leur mieux. A Londres, à Covent-Garden, un ténor, étonné du procédé et inquiet pour son propre compte, demande timidement : « Où se tiendra donc madame pendant le duo que je chante avec elle? ». — « Où elle se tiendra? répond négligemment le mari, où il n'y aura pas de courants d'air, cher monsieur! »... A b uno disce omnes...

Le premier acte est fini, la toile tombe; les derniers accords de l'orchestre sont couverts par les bravos qui montent des fauteuils; les musiciens, pour se joindre à cette manifestation, applaudissent des pieds, leurs mains étant encore occupées. Delibes salue, agitant son mouchoir, souriant, mais toujours ému, agité, fiévreux, — toujours sympathique.

Un petit entr'acte, pendant que les machinistes posent le second décor, tandis que les musiciens vont fumer une cigarette sur le trottoir du théâtre.

La sonnette retentit de nouveau. La répétition recommence, mais, cette fois, sans interruption; il n y aura pas d entracte entre le deux et le trois. Il faut se hâter, la nuit va tomber, et la plupart des artistes jouent ce soir...

Enfin, c'est fini. Avant de remonter dans leur loge, les interprètes rôdent un moment dans les coulisses, prêtent l'oreille aux bruits qui viennent des corridors, cherchant à recueillir les impressions des critiques.

Mais leur figure s illumine. Dans le tohu-bohu de la sortie, parmi les phrases qui s'entrechoquent, au milieu des opinions qu'on échange, un mot domine : « Charmant! charmant! charmant! » • «••«»••••...•.. ......

On sait avec quelle chaleur le public ratifia, le lendemain, le jugement de la presse.

Propos de Foyer

ans un théâtre, il peut y avoir jusqu'à six foyers : le foyer du public, le foyer des artistes, le foyer de la danse, le foyer des chœurs, le foyer de l'orchestre, et même le foyer des machinistes.

Je ne dirai rien de ces deux derniers, qui n'existent pas à la Monnaie ; il ne sera point question non plus du foyer des chœurs, qui sert, en même temps, d'entrepôt pour les accessoires, et dans lequel les choristes ont peu de temps pour se délasser, ni de celui du public, où l'on ne va guère, et je n'aurai garde de m'attarder aux « propos » que l'on peut entendre dans le foyer de la danse, — ne voulant pas donner d'entorse à la vérité...

Parcourez un dictionnaire d'architecture, et vous trouverez, au mot théâtre, que le foyer des artistes doit être large, aéré, avec un plafond élevé, qu'il doit prendre jour sur la rue, afin d'être éclairé sans le gaz pendant la journée, et pour qu'il soit possible d'y maintenir, le soir, une température douce.

Eh bien ! celui de la Monnaie est étroit, bas de plafond, privé d'air et de lumière ; le gaz y brûle de midi à minuit.

66o Le Théâtre de la (Monnaie.

Pauvre déshérité ! Quelle piteuse mine tu fais avec tes deux misérables divans, qui ont eu la gloire de reposer tant de... célébrités lyriques, et qui pourtant sont, ainsi que toi, demeurés modestes! Comme tu te dérobes humblement à la comparaison avec les soies et les velours des riches costumes, dans le bariolage des travestissements ! Que ton air suppliant me touche, et comme il semble appeler le passage des Conseillers Communaux — qui n'arrivent pas!

Le piano de location, qui cache l'un de tes murs, ne parvient pas à te donner un air de fête. Il est vrai qu'il ne parvient pas non plus à donner le ton, n'ayant plus subi l'opération de l'accord depuis un temps immémorial.

Ton cadran séculaire n'a jamais consenti, à son «. tour », à nous fixer sur le moment d'entrer en scène ; et il faut encore lui savoir gré de ses bienveillantes perturbations, qui nous permettent quelquefois de discuter un retard et d'éviter ainsi l'amende de Damoclès, toujours suspendue sur la tète du comédien qui se grime trop consciencieusement.

Et ta glace? la grande glace antique, en face du piano, mise là pour dissimuler la vieille muraille qui en lézarde le tain, et dont les ornements, pour n'appartenir à aucun style, n'en datent pas moins des époques les plus reculées, en a-t-elle assez vu? Combien devant elle se sont agitées de silhouettes? Combien de corsages s'y sont courbés! de bras, arrondis! de tailles, renversées ou ployées ! de jupes, trémoussées! Ah! si elle pouvait parler! si elle pouvait reproduire tout ce qu'elle a reflété de sourires satisfaits, même ceux qui cachaient des larmes!...

Que de choses vous avez vues, que de « propos » ont été tenus devant vous, ô meubles chers à mon cœur, — beaucoup plus qu'à la bourse communale.

Autrefois, les foyers étaient le rendez-vous des personnages les plus distingués. Sous l'Empire et au commencement de la Restauration, le droit d'y entrer était l'un des privilèges du corps diplomatique. La porte de communication s'ouvrait devant les chambellans, les aides de camp de l'Empereur, les premiers gentilshommes de la chambre du Roi, les capitaines des gardes et les notabilités. Les entr'actes offraient alors un curieux spectacle; c'était comme un déshabillé de la salle des maréchaux; partout les

yeux ne rencontraient que des plaques d'or, des cordons rouges — voire même des « cordons bleus » !

Les gens de lettres, qui avaient leurs entrées au foyer de l'Opéra, y étaient tout à fait déplacés; on ne leur accordait pas la plus légère attention.

Le foyer de l'Opéra- Comique était un salon d'artistes. On y rencontrait des compositeurs, des écrivains, des peintres, des femmes gracieuses et sachant causer.

Mais ce n'était pas, comme à la Comédie-Française, le ton de la a haute société ».

Il y eut encore un foyer célèbre, à l'époque de la Révolution, et qui était comme une sorte de club, à la fois politique et... galant : celui du Théâtre Montansier — actuellement les Variétés — qui a laissé de véritables souvenirs.

Mais les temps sont changés !

Aujourd'hui, Floridor, lorsqu'un jeune artiste lui demande quelques conseils, commence par celui-ci : « Arriver le premier au foyer, en partir le dernier. » Serait-ce parce qu'on y attaque volontiers les absents?

Floridor exagère — vraisemblablement. On a bien autre chose à dire que des méchancetés — tout au moins à la Monnaie — et, pendant que la mère de la chanteuse use ses yeux et ses doigts sur une vieille broderie, et que la femme du ténor prépare le bol de bouillon chaud, on occupe plutôt les entr'actes h «faire des mots », ou à en raconter.

Les mots d'artistes? lien court des quantités effroyables, et leur simple énumération suffirait à remplir plusieurs volumes. Us ne sont pas toujours neufs, mais ils provoquent souvent la curiosité des jeunes, tandis que les vieux se plaisent à répéter encore ce qu'ils ont dit cent fois.

Quant aux autres « propos » qu'on peut entendre au foyer, il serait malaisé de les connaître. Au rez-de-chaussée, l'initiation serait peutêtre possible par le concierge, mais, au premier étage, c'est tout différent. Le « salon de conversations » a la forme d'un cube — ou d'un tombeau. Or, chacun sait que rien n'est muet comme la tombe, et que les meubles ne parlent pas.

Les Dessous du Théâtre de la Monnaie

J^> ue le lecteur se rassure! Ceci ne sera point une révélation d intrigues, de secrets administratifs, de dessous directoriaux; et, s'il est question de manœuvres, ce mot sera appliqué dans sa signification propre : bref, il ne s'agit pas de machinations, mais de machineries.

Nous allons visiter les coins les plus intéressants, les plus curieux, les plus inexplorés du théâtre; des endroits accidentés, encombrés, pleins d'obstacles de tous genres, et nous tâcherons de ne subir aucune surprise, de conjurer tout péril et d'éviter les chutes.

On appelle « dessous d'un théâtre » l'espace immense qui s'étend en profondeur, se subdivise en étages, sous toute la surface de la scène, et sert à la manœuvre des décors et au jeu des machines. Le même plan se trouve à peu près répété à chacun des étages inférieurs, excepté pour les costières, qui sont remplacées par un rail dans le premier dessous, et qui ne se trouvent plus dans les autres.

Or, le Théâtre de la Monnaie est si habilement aménagé, à ce point de vue, que les machines et les décors de Sigurd, par exemple,

furent exécutés avec la plus grande facilité et le résultat le plus heureux, lorqu'à l'Opéra même on les déclara tout d'abord impossibles. C'est un art véritable que celui qui a trait à la construction, à l'équipe, à la plantation des décors et à l'aménagement de tous les accessoires concourant à Faction scénique.

Et c'est presque une science, que de savoir filer, charger, équiper, planter, régler, se servir d'un gril, d'un treuil, manœuvrer une ferme, un chariot, une trappe, un châssis, une herse, un mât, une plantation, un praticable, un trac, opérer un changement à vue, un raccordement, courir du côté cour au côté jardin sur un pont volant, etc., etc.

Le nombre des machinistes de la Monnaie est important, — et variable. De même que des congés sont accordés pour les pièces dont la décoration est simple, de même on augmente parfois, pour une mise en scène compliquée, le personnel, auquel viennent se joindre des aides externes.

Le service est organisé avec précision; l'ensemble des machinistes prend le nom d'équipe, et se divise en trois brigades : la brigade de la scène, qui est la plus importante, la brigade du cintre et la brigade des dessous. Il est, en effet, nécessaire que, dans la précipitation d'un changement de décor, ou pendant les incendies de Sigurd, de la Valkyrie, de Richilde, chacun soit à son poste ; et c'est ici qu'apparaissent les pompiers armés de leurs lances.

Tous font preuve d'une force, d'une vigueur, d'une adresse, d'une rapidité vraiment admirables. Il est prodigieux de voir ces courageux ouvriers maintenir en équilibre et transporter à de longues distances d'immenses châssis dont le développement atteint parfois jusqu'à dix mètres, et dont le poids est fort inégalement réparti, en raison de leur forme le plus souvent irrégulière.

Mais, postons-nous près de l'escalier qui communique avec la scène, et qui conduit aux étages supérieurs où se trouvent les loges des artistes, des chœurs, du ballet, de la figuration, les magasins de costumes, coiffures, chaussures et armures.

Dans une heure, le spectacle va commencer, et les gaziers sont déjà à la besogne. Nous allons assister au défilé le plus original, le plus étrange et le plus pittoresque.

Ce sont d'abord les habilleurs et habilleuses, les costumiers et les coiffeurs. Ils vont se mettre en devoir de tirer des malles ou des placards les costumes, les perruques, les chaussures, les maillots, et de préparer les objets de toilette et de grimage dans la loge de chaque artiste.

Puis, arrivent les choristes, hommes et femmes, tranquilles et méthodiques, — silencieux; puis, des groupes bruyants, c'est le ballet; enfin, un régiment de gens en casquettes, ce sont les comparses on figurants.

Voici MM. les artistes; ils gravissent, inquiets, préoccupés, mais avec lenteur, pour ne pas s'essouffler, les trente marches qui les conduisent dans leur home, ils essayent déjà leur voix dans l'escalier, très sonore, et, par conséquent, très rassurant.

Déjà le régisseur est apparu ; on entend sa voix grondeuse; et la silhouette du souffleur se profile le long du corridor. Puis, défilent les chefs de service, les électriciens, les mécaniciens, les accessoiristes, les artificiers, les hydrauliciens, voire même les écuyers.

Maintenant, c'est le tour des musiciens ; nous ne les verrons guère, car ils ne prendront pas l'escalier ; ils descendront au contraire par un chemin souterrain; mais nous les devinons à l'odeur de tabac qui subitement a envahi l'arrière du théâtre...

Tiens ! la rampe est allumée... on éclaire aussi la scène. Une vague rumeur arrive jusqu'ici par delà le rideau, à travers lequel on aperçoit très distinctement le lustre resplendissant. Le public est dans la salle.

On sonne : « En scène, en scène, on va commencer! » psalmodie une voix blanche.

Tout à coup, un bruit formidable et confus, un cliquetis d'armes, des cris, des appels, c'est la marée descendante; le personnel va nous envahir. Nous ne sommes plus en sûreté. Il est temps de gagner la rue...

La Loge Royale

e titre évoque la vision d'une soirée de grand apparat, avec son cortège d'uniformes chamarrés de décorations, d'épaules blanches constellées de diamants; puis, l'apparition des souverains — devant un public impatient — sous le rayonnement des lustres.

Pour désigner ces représentations, qui sont devenues rares, on se sert du mot gala, qui signifie plutôt : Fête ou Festin à la Cour.

En Italie — à Naples — c'était une cérémonie célébrée plusieurs fois par mois. La salle de spectacle — outre son éclairage ordinaire — était illuminée par cent quatre-vingts candélabres à cinq branches : Qiiintuplicata illumina ^jone. Il était défendu, sous peine de prison, d'applaudir avant que la Loge Royale en eût donné le signal.

A Londres — le jour de l'ouverture du Parlement — les pairs étaient en grand costume; et, à l'entrée de la Cour, l'orchestre entonnait l'hymne national — le public debout, tête nue.

En France, l'apparition d'un souverain n'est plus, depuis longtemps, l'occasion d'un déploiement de luxe. Quand Napoléon Ier allait à la Comédie-Française, l'affiche ne le mentionnait même pas. L'administration du théâtre n'était prévenue qu'au dernier moment.

L'Empereur se plaçait au fond d'une loge grillée, au-dessous de la loge officielle, et s'en allait, le plus souvent, sans avoir été aperçu.

Il est inutile de dire ce que sont ces représentations en Belgique. Du reste, la Loge Royale est fort rarement occupée, au Théâtre de la Monnaie; MM. Dupont et Lapissida n'ont eu que trois fois l'honneur d'y accompagner Leurs Majestés. Cette cérémonie a lieu avec le traditionnel flambeau qu'on porte à bout de bras, en marchant à reculons — ce qui doit être terriblement gênant, dans la précipitation et le trouble, pour gravir un escalier et répondre aux questions que les augustes personnages daignent vous adresser, afin, peut-être, de dissiper votre émotion, toujours grandissante.

Ce n est donc pas de la loge officielle que je veux parler, mais de la petite loge qui est immédiatement en-dessous, au rez-de-chaussée, timide et discrète, protégée par des écrans : de la « baignoire royale ».

C'est là que — presque tous les soirs — la Reine vient assister au spectacle.

Comme elle miroite aux yeux du débutant, cette loge obscure ! Il sait que son ombre dérobe une femme — une Reine — une artiste... Il n'ignore pas que, s'il a le droit d'espérer l'indulgence royale, il doit aussi compter avec un juge.

Et quel orgueil, lorsqu'après le baisser du rideau — alors qu'il est remonté à la hâte dans sa loge, et qu'il jette un dernier regard sur son costume et sur son grimage, il entend derrière la porte la voix du régisseur s'écriant : « Sa Majesté vous invite à venir recevoir ses félicitations. »

Le pauvre artiste qui, à l'instant, subissait l'une des plus violentes émotions humaines, celle d'un début, s'apprête à éprouver une nouvelle frayeur. La « porte de communication » s ouvre devant lui, et il franchit, tout tremblant, le seuil de la baignoire — où, de tous les points de la salle, d'indiscrètes lorgnettes cherchent à le reconnaître.

Le voilà en présence de cette Reine si affable ; il peut contempler ces traits que la douleur n'a pu flétrir, et qui ont conservé cet air de noblesse, de bonté, de grandeur, si heureusement tempéré par la grâce féminine dont témoignent les premiers portraits de la souveraine.

C'est alors un spectacle touchant et sublime que le rapprochement de ces deux puissances humaines : La Royauté et l'Art. La Reine parlant — presque familièrement — à un comédien, s' intéressant aux moindres détails de sa vie privée, l'interrogeant sur son pays, sa famille, ses études — avec ce tact, cette mesure, cette simplicité qu elle apporte à la moindre action.

Et quelle justesse dans ses appréciations artistiques! Du haut de l'échelle sociale, elle semble regarder les hommes et leurs œuvres comme un brillant panorama. Tel un voyageur, arrivé au sommet d'une montagne, contemple le paysage qui se déroule à ses pieds. Elle voit juste, quoique de loin — ■ vrai, quoique de haut.

Mais Sa Majesté ne prodigue pas aux seuls artistes cette bienveillance — qu'elle pousse même parfois jusqu'à venir sur la scène. Elle s arrête alors devant le plus humble choriste, devant le dernier des employés, trouvant pour chacun un mot aimable, une parole d'encouragement.

Comme Elle avait remarqué, à la répétition générale de la Valkyrie, que Mlle Litvinne avait beaucoup de peine à conduire son cheval, Elle daigna, le jour de la « première », indiquer elle-même à Brunehilde la manière de tenir les rênes...

A peine rentrée dans sa loge, elle y réunissait Reyer, Massenet, Delibes et Chabrier, qu'elle avait aperçus dans la salle, et qu'elle s'était empressée de faire appeler.

Tout dernièrement, pour Richilde, à l'acte de l'incendie de Messine, elle est venue sur la scène avec ses dames d honneur et son officier d'ordonnance, afin de se rendre compte du truc des flammes.

La Reine nourrit un tel culte pour la musique, qu'elle arrive parfois, à l'improviste, pendant une répétition, et qu'elle a fait installer un appareil téléphonique reliant Laeken au théâtre. On a même appliqué le système à longue distance de Van Rysselberghe, pour arriver jusqu'à Ostende !

Sa Majesté peut écouter ainsi tout ce qui se passe sur la scène, et, pendant la journée, suivre les répétitions, ce qui l'expose à certaines mésaventures...

Une simple anecdote qui, pour être très invraisemblable, n'en est pas moins, paraît-il, authentique :

Le jour même où l'appareil téléphonique fut installé définitive-

ment, la Reine voulut en faire l'essai, et, du Palais, téléphona ellemême. La répétition venait de se terminer. Il ne restait sur la scène que le pompier de service et un machiniste achevant le placement des décors pour la représentation du soir. A l'appel de la sonnerie électrique, celui-ci se précipite vers l'appareil, ne se rendant pas exactement compte de ce qu'il allait faire. Instinctivement, il place le cornet acoustique à son oreille et, tout émerveillé d'entendre un son qui se rapprochait de la voix humaine — il engage une conversation avec l'autre bout du fil :

« — Oï! oï! ça est drôle — j'entends tout de même !

— Qui est là }

— Ça est Zoseph... le grand Zoseph... et là-bas, qu'est-ce que ça est }

— C'est la Reine.

— La Reine? je dois rire — Eh bien! ça marche très bien, Majestéï, tu vas t'amuseï avec ça s' tu? Tu peuï entendre chanteï

tous les pièces

Et, quelques jours après, Sa Majesté racontait elle-même, en riant aux larmes, cette bizarre aventure — tout en déclarant l'impossibilité dans laquelle elle se trouvait de traduire l'accent national du brave machiniste. Ensuite, elle manda le pauvre diable, tout confus, et le félicita du zèle avec lequel, à son appel, il s'était précipité vers l'appareil téléphonique.

Il est inutile d'insister pour montrer le respect, l'admiration, le dévouement que la Reine a su kispirer au personnel tout entier du Théâtre de la xMonnaie.

Les artistes, dont la plupart se sont exilés de leur sol natal, sont heureux de retrouver une autre patrie, dont ils voient avec orgueil la souveraine les accueillir comme les fils d'une nation, qu'elle aime sans doute pour son caractère enthousiaste et son esprit chevaleresque — se souvenant que « la France est le pays des guerriers hardis et des orateurs élégants » .

Au dire de Démosthène, tout, pour l'orateur, dépend de Y action. Celui qui écrit ces lignes espère que Sa Majesté aura l'indulgence de ne pas trop mesurer la distance qui sépare quelquefois l'orateur de l'acteur*

La première de « Richilde »

athieu dormait... il dormait avec le calme d'une conscience pure, — il dormait du sommeil d un compositeur qui a passé la nuit, en compagnie du fidèle Fiévet, à transcrire pour lorchestre les changements apportés par les coupures de la dernière heure...

On frappe : — « Monsieur Mathieu ! Monsieur Mathieu ! — Quoi? » répond un grognement confus. — « Monsieur Mathieu, on vous attend au théâtre à midi. — Pourquoi faire? — Mais c'est ce soir la « première » de Richilde! — Tiens! c'est vrai... et... alors? — Eh bien! il y a un raccord. — Encore? Pourquoi faire, bon Dieu ! — Pour la mise en scène de ce qui n'a pas été très bien réglé au 3mc acte. — Quelle heure est-il ? — Midi. — Je vous suis. »

Une heure plus tard. — Le maestro est dans toute l'ardeur de sa répétition in extremis : — « Monsieur Mathieu, on vous demande au bureau de la direction ; c'est très pressé. — Bien, je descends. »

Changement de décor. — Le cabinet directorial : « Toc ! toc ! *— Entrez ! — Bonjour, messieurs. » Lapissida se lève, passe une lettre

sous le nez de Mathieu et ajoute ce simple mot : « Voilà ! » de ce ton qui veut dire : « Tenez, misérable! » Mathieu lit.

Mes chers Directeurs, Mon enrouement s'aggrave, je ne pourrai pas chanter ce soir.

Rose Caron.

Il part d'un grand éclat de rire. Fureur de Dupont et de Lapissida. — « Comment? vous trouvez cela drôle ? — Non, mais je ris en songeant à la tète que feront, clans quelques heures, les Louvanistes, les Liégeois, les Anversois, et même les Verviétois, lorsqu ils vont frapper en vain à votre porte. » Dupont bondit d'indignation devant le sang-froid du compositeur, et d'épouvante devant cette conséquence imprévue du relâche. « — Il faut envoyer des dépêches. — Où? A qui? — A tous ces gens-là! — Ils sont ici depuis hier, et ils ont des trains spéciaux qui les ramèneront ce soir... »

« Pan! pan! — Entrez. » Un homme paraît, tranquille, métho-. dique, boutonné dans sa redingote, habitué à coudoyer le destin. Dupont et Lapissida lui sautent à la gorge : « Eh bien ! docteur, eh bien! — Eh bien! elle a un rhumatisme catarrheux de... — Oui, mais... — ... compliqué d'une paralysie de la troisième corde... — Bon! — ... vocale, et d'un engorgement... — Enfin, chantera-t-elle ce soir? — Je ne puis encore me prononcer, je retourne chez elle, s il n y a pas de complication, d ici... — Oh! je vous en prie, docteur, faites qu'il n'y ait pas complication... nous serions perdus! » Exit doctor.

On revient presque à l'espérance. Mathieu perd un peu de son hilarité.

On frappe de nouveau : c'est la dugazon, amie de la cantatrice. « Eh bien? — Impossible ! elle ne pourra absolument pas chanter ; c'est effrayant... — Etes-vous bien sûre? — Oui, elle a essayé ; la voix ne sort pas ; elle donne une note... très bien, puis, à côté, il y a un trou. » — Un trou! murmure Mathieu en forme d'aparté. « — Je vous en prie, retournez-y, tâchez de la décider, donnez-lui du courage... merci... notre reconnaissance... atout à l'heure... »

La porte se referme. Accablement des deux directeurs. La figure de Mathieu s'éclaire d'un nouveau rayon.

Mais le docteur revient: il retire sa pelisse, frotte le verre de ses lunettes, dépose son chapeau, s'assied, et annonce, au milieu de l'anxiété générale, que le catarrhe semble disparaître, mais que, la

paralysie s'accentuant, on est toujours au même point. Lapissida commence à taquiner son coupe-papier, tandis que Dupont dérange sa raie. Mathieu étudie le mécanisme de l'appareil téléphonique.

Un silence prolongé.

« Eh bien ? monsieur Mathieu ! » hasarde le docteur sur un ton lamentable. — « J'ai trouvé! » répliqua le musicien d'un air joyeux. — Vous avez trouvé? — Oui, écoutez : mon premier est un chat... »

Tout d'un coup la porte s'effondre. La dugazon reparaît, rayonnante et essoufflée. « Elle chantera! — C'est sûr? — Elle chantera, vous dis-je! » Mathieu, tombant dans ses bras : « Soyez béni, Siebel! » On se livre à la plus grande joie, on exulte, on s'embrasse, on se donne rendez-vous pour le soir. « Tiens ! si j'allais déjeuner? » dit Mathieu, « c'est égal, j'aurais voulu voir la tête des Louvanistes... »

Il est six heures trois quarts. On descend des loges ; les armes cliquettent, les casques reluisent, les cottes de mailles scintillent; guerriers, seigneurs, paysans, moines, évêques, bateleurs, toute cette multitude bariolée envahit le théâtre. Dupont et Lapissida en arpentent le plancher, nerveux et inquiets. Le chef des comparses passe ses sujets en revue; le chef des choeurs donne ' ses derniers ordres. « On commence, en scène, on commence! » Au foyer des artistes, des voix, des gammes ; dans celui des chœurs, des sons de... cor; on essaye un si inquiétant qui, à la répétition, a produit un couac. « Place au décor! » Au milieu de ce tumulte indescriptible, dans cette fièvre, un homme paraît calme; il se promène, indifférent, son habit est irréprochable; son gilet, bien tiré; son plastron, immaculé; il semble étranger à tout ce qui se passe autour de lui. C'est Mathieu.

« Dupont, tu peux descendre, » dit Lapissida, et il frappe les trois coups...

On a commencé l'introduction, construite exclusivement avec les thèmes caractéristiques du personnage principal, dont le premier peut être qualifié de « thème de la puissance politique » de l'héroïne, et alterne avec un motif rythmique qui va intervenir dans toutes les situations où la violence du caractère de Richilde se fait jour.

Puis, après la fanfare qui annonce la présence de la souveraine, la sonorité pénétrante et voilée des altos et des violoncelles développe l'idée de l'amour maternel ; les violons attaquent ensuite une phrase chaleureuse qui peint la passion ardente de cette femme audacieuse, fière, indomptable et dominatrice; comme péroraison éclate une dernière fois le motif initial terminé par le si des cors, donné à pleine volée, derrière la toile, et Faction commence.

Des coulisses, on entend peu; car, pendant que le public est dans un recueillement profond, de l'autre côté du rideau s'agite une foule compacte et bruyante, au milieu de laquelle se profile le même « habit noir », calme et souriant, et qui n'est distrait que par l'arrivée, en coup de vent, d'Odile : « Mon Dieu! c'est commencé? Je dis le premier mot et me voilà à moitié habillée ! Ah ! Monsieur Mathieu, soyez donc assez aimable pour agrafer ma ceinture. — Volontiers, mademoiselle; savez-vous la différence qu'il y a entre un compositeur dont on représente... — Pourvu qu on naît pas oublié les fleurs du buisson! — Dont on représente l'œuvre et... — M"e Cagniart! mais c est à vous! Entrez! » Odile s élance; au même instant l'un des cornistes qui viennent de donner le fameux si et qui vont reprendre leur place à l'orchestre, met le pied sur la traîne de Mllc Cagniart, et celle-ci entre en scène sans son appendice caudal :

Quel plaisir , ô nature sauvage, De courir libre et seule à l abri du feuillage!

La musique de ces deux vers traduit ce qu'il y a de naïf, de frais, d innocent dans le caractère de la jeune fille — sonorités claires et tendres où le hautbois accompagne fréquemment la mélodie.

Les initiés, seuls, peuvent s'apercevoir d'une contradiction entre l'orchestre et la scène : la coda fort développée de l'air d'entrée se trouve hors de proportion avec l'absence totale de cauda à la jupe d'Odile.

Cependant la jeune fille court de buissons en buissons pour se faire un bouquet, mais elle s'aperçoit que l'accessoiriste a négligé d y jeter quelques fleurs, de sorte que la floraison due au pinceau de Lynen et Devis ne pouvant guère se détacher, le geste de la cantatrice est réduit à faire semblant de cueillir « la pervenche humide ».

« Ah! » s'écrie Odile, effrayée, frappée par un éclair!... mais le truc a raté, et l'éclair est resté dans l'appareil de l'électricien, ce qui

jette une certaine... obscurité sur la cause de l'épouvante manifestée par la chanteuse.

Voici les archers d'Osbern : la rencontre d'Odile et du chevalier normand amène un duo où non seulement est mis en relief la sympathie qui naît immédiatement dans le cœur des deux jeunes gens, mais où sont exposés tous les préliminaires du drame...

Odile est partie avec sa suite; Osbern reste rêveur, au clair de lune; il regarde mélancoliquement le sentier fleuri où le cortège s'évanouit — il est sous le charme de la vision fugitive — toutes les chanterelles vibrent — l'orchestre atteint les hauteurs les plus poétiques — la sonnette électrique annonce le baisser du rideau — Osbern fait un dernier geste d'adieu ; le mouvement dérange sa coiffure, — et la toile tombe sur cette exclamation sourde d'Engel : « Bon! la perruque à présent; il n'y a que dans ce théâtre que ça arrive! » Mais, cette fois, il n'y a pas de contradiction : la chute de la perruque coïncide avec celle du rideau : Engel, rappelé par d'unanimes applaudissements, vient saluer, sa perruque à la main.

Le premier tableau est à peine achevé, que la toile se lève de nouveau sur le second. Danses de bohémiennes et chansons de soudards. Le public, qui a semblé — du théâtre, du moins — assez calme pendant la période idyllique, paraît s'animer maintenant. Les scènes se succèdent, rapides : querelle entre Médéric et Béthune — fuite des Bohémiens — entrée de Robert le Frison — tout cela prépare à merveille l'effet imposant de la réunion des Etats de Flandre et du Hainaut.

Pendant ce temps, dans la coulisse, une grande femme, pâle, l'œil vague, dans un long vêtement sévère, se promène ; elle ne parle à personne, personne n'ose la distraire de sa « concentration » ; — c'est Caron, c'est Richilde. Elle n'a pas encore paru. Le petit Arnold accourt tout sautillant, et demande, avec cette tranquillité de l'inconsciente jeunesse : « Ce n'est pas encore à nous? — Savez-vous la différence qu'il y a... » Mais le compositeur — vous l'aviez reconnu — est tout à coup interrompu par un déchaînement de ta ra ta ta, appelé fanfare, qui précède l'apparition de Richilde.

Elle arrive, entre ses deux fils, sur le terre-plein qui forme l'entrée du bourg. Caron est magnifique. Elle domine toute la scène, et, au milieu d'un silence religieux, fait entendre aux barons assemblés sa

protestation contre le testament qui la dépouille de la tutelle de ses fils et de la régence du Hainaut et de la Flandre.

Fureur concentrée de Robert le Frison — les paroles de provocation et de défi se croisent. Un véritable frémissement parcourt l'auditoire, lorsque, après la phrase où Robert réclame ses neveux, et que soutiennent les formidables accords des cuivres, Richilde, ramenant d'un geste ses deux enfants contre elle, s'écrie :

Viens lors, et prends-les moi!

Plus d'un est tenté de s'élancer avec Osbern, en s'écriant :

C'est, bien dit, noble dame!

A ta cause, j'enchaîne et mon glaive et mon âme!

Tumulte — appel au jugement de Dieu — mouvement de Richilde — Osbern interdit l'entrée du château avec son épée — le rideau tombe.

Les artistes sont rappelés frénétiquement. « Place au théâtre! », et dans la course échevelée des guerriers, des moines, des paysans qui regagnent leurs foyers, on peut apercevoir l'éternelle silhouette de «. l'habit noir », heureux de n'avoir rien à faire, « quand tout s'agite autour de lui ».

On frappe déjà les trois coups pour le second acte.

Le décor fermé, cette fois, représente une salle du château de Lessines. On ne peut pas voir les mouvements scéniques; l'orchestre, du reste, contraste, par des motifs doux et intimes, avec le tumulte de l'acte précédent.

Odile chante à ses jeunes frères la « ballade de Lydéric », avec ses harmonies archaïques et son instrumentation berceuse de « vieilles tapisseries »...

A ce moment précis, le témoin, auteur de ce récit fidèle, reçoit sur la tête, une coulisse de trois mètres (plus exactement, de 2mq^), qu'un machiniste déplaçait, afin de préparer le décor du tableau suivant.

On le conduit, tout étourdi, chez le pharmacien, et, de là, à son domicile, où son retour inattendu lui cause une nouvelle surprise : celle de se trouver nez à nez avec un sous-officier mélomane qui,

pendant l'absence du maître, venait essayer le piano de la maison et cultiver la gamme chromatique avec la cuisinière...

Toutes ces émotions empêchèrent notre homme de dormir. Il voulut se lever, retourner au théâtre, pour avoir au moins des nouvelles de la représentation.

La rue Léopold était déserte, noire, silencieuse; un jet de lumière, seul, passait à travers la fermeture d'un restaurant. De ce côté arrive tout à coup un bruit prolongé de battements de mains. — « Tiens ! ce doit être Mathieu qui offre un souper, et qu'on acclame. » Aux bravos succède une accalmie; et, alors, une voix étrange s'élève, la sonorité en est vibrante, le triomphe en a raffermi le timbre : « Savez- vous », s'écrie-t-elle, « la différence qu'il y a entre un compositeur... »

La pauvre victime ne voulut pas en entendre davantage. Elle s'enfuit, en proie au plus affreux cauchemar, et quelques enjambées la ramenèrent de nouveau chez... lui : le malheureux habitait place des Martyrs !

Profils et Silhouettes (I)

( i) Ces chapitres ont été écrits en septembre 1 888. (Note de l'éditeur).

Joseph Dupont

est un Parisien de Liège. Le regard fin, perspicace et vif, — la bouche un peu désabusée, avec, quelquefois, au coin de la lèvre, un pli sceptique ; — la moustache juvénile se retrousse fièrement aux extrémités et, par un affinement de coquetterie, a voulu être bien blonde, pour changer moins en blanchissant. Tout ce visage — sur un corps sec, nerveux — est pâli comme par les veilles ; il respire une originelle distinction, une finesse native.

Et c'est une force chez Dupont qui, dans les passages les plus difficiles du métier périlleux de directeur, demeure toujours l'homme du monde qu'il est, sachant placer une observation ou repousser une requête, sans se départir un seul instant de sa courtoisie.

On sait du reste qu'il est un artiste d'élite, musicien de grande valeur, chef d'orchestre de premier ordre. Je voudrais pouvoir le montrer surtout comme directeur, mais la plume de l'humble écrivain est impuissante, et le cœur reconnaissant du pensionnaire pourrait plutôt dire tout ce qu'il doit à sa bonté, à son talent, à son aménité.

C'est bien l'associé qu'il fallait à Lapissida, ils se complètent l'un l'autre. Et, dans les cas embarrassés, Dupont répond invariablement : <( Voyez Lapissida; c'est lui que ça regarde. »

Lapissida

"Vgz^ a figure pleine, la barbe abondante et blonde, — rousse même — les yeux souriants, le nez s'étalant sans façon,

comme quelqu'un qui n'a pas besoin de se gêner, la bouche gourmande, les lèvres épaisses, l'air bon, — de cette bonté du marin dont le cœur bat tendrement sous une rude écorce; le rire ouvert, large et doux, accueillant. Son règne sera celui de « Lapissida le Débonnaire ».

Sa vie est toute de travail, de probité, de droiture ; successivement troisième ténor, second régisseur, premier régisseur, et enfin directeur, — il est arrivé à force de volonté. Aujourd'hui, c'est un metteur en scène de premier ordre, connu, cité partout — un administrateur entendu — un directeur savant, habile, généralement aimé. Il connaît le personnel du théâtre : il en a fait partie lui-même. Pas un mouvement de faiblesse, pas un cri d'orgueil ! Il est demeuré l'égal, le camarade de tous, — demandant presque comme une faveur ce qu'il pourrait exiger comme un droit, dédaignant l'autorité et n'agissant qu'avec bienveillance, ayant pour le dernier les mêmes égards que pour le premier.

On obtient tout de lui. Il obtient tout de tous. Et je voudrais pouvoir proclamer bien haut le respect et l'admiration qu'il m'inspire, — puisque j'ai lheureuse occasion de lui offrir ce petit témoignage d'une grande reconnaissance.

C'est bien l'associé qu'il fallait à Dupont, Ils se complètent l'un l'autre. Et, dans les cas embarrassés, Lapissida répond invariablement :

« Voyez Dupont; c'est lui que ça regarde. »

nv

Caron

oici venir lady Macbeth.

L'œil tantôt bleu, tantôt noir, tantôt Arert, a — par intervalles — l'étrange reflet de toutes ces couleurs à la fois. Il a la beauté froide, cruelle, tamisée par la ligne tendrement bleuâtre des cils et adoucie par l'ombre du nez et par le cercle de bistre qui 1 encadrent harmonieusement. Le regard est profond, mystérieux, tour à tour terrible et doux; la bouche impérieuse, dominatrice. Sur la face éclate une intelligence faite aussi de malice, fouettée par une volonté suprême. Et tout cela, sur un corps de haute taille, droit, majestueux.

Mais il y a plus étrange chez Caron : la voix, — cette voix troublante comme son œil, pénétrante comme son regard, — qui prend et charme irrésistiblement, rendant toutes les nuances de la déclamation, propre aux tendresses de l'élégie aussi bien qu'aux emportements des scènes tourmentées. Puis, c'est l'ampleur du geste, la mobilité et l'expression de la physionomie, la chaleur, l'exubérance scénique, la puissance dramatique, tout ce qui annonce une grande tragédienne lyrique.

A la ville, la déesse descend de l'Olympe, redevient mortelle; la flamme est éteinte. Son ombre pâle glisse, se profilant, amaigrie. avec un air énigmatique.

Voyez passer lady Macbeth !

Ch

appuis

l est le doyen. — Il est à Bruxelles depuis vingt-cinq ans

— au théâtre, depuis quarante — au monde, depuis

C'est le plus jeune des artistes de la Monnaie. Toute une vie de coulisses, le caprice des directeurs, la haine des envieux, le travail, les ennuis, l'atmosphère empoisonnée de la scène, — rien n'est parvenu à le vieillir.

Les artistes — au défilé desquels il a assisté — sont partis ; les directions ont changé; le répertoire a disparu... Chappuis est resté. Eternellement jeune, vif, alerte, allant de ci de là, toujours prêt à rendre un service, quittant la répétition pour courir à une leçon en ville, revenant, vite, pour faire repasser son rôle au ténor qui ne l'a pas joué depuis longtemps, dînant à la hâte et s'habillant de même — juste au moment d'entrer en scène, où on le retrouve fidèlement et invariablement impeccable, sachant ses rôles sans broncher, comédien correct, excellent musicien, costumé avec soin, grimé avec art, très amusant par ses airs ahuris et son comique à froid.

A la ville, mis irréprochablement, avec recherche même, il sait dire un mot aimable, et prendre le diapason de chacun, toujours rasé, les cheveux à peine grisonnants, l'oeil inquiet de celui qui craint toujours de se découvrir un ennemi, la lèvre demeurée naïve et sans aigreur. Il a plutôt l'air d'un ecclésiastique.

Chez lui, rangé, méthodique, ordonné, se mettant au lit à heure fixe, et ne consentant pas à changer le moment de ses repas pour plusieurs empires.

Il est investi — à juste titre — de la confiance des directeurs. Il a été le camarade de Lapissida, il est parfois son confident : Chappuis est la discrétion, la prudence même.

Il restera longtemps à Bruxelles — tant qu'il voudra. — Peut-on se faire à l'idée de la Monnaie sans Chappuis ?

Faignaert frères

u théâtre, tout le monde reconnaît, d'un coup d'oeil, le ^ costume qui sort des ateliers Faignaert, à 1 élégance de la ¥<^t coupe, au choix des étoffes, à l'harmonie des couleurs, à la vérité des recherches archaïques, en un mot, à ce qui fait la supériorité d'une œuvre d'art sur un objet de fabrication.

Les frères Faignaert sont des costumiers artistes — savants même, ou tout au moins chercheurs.

Très vivants, affables, recevant aimablement dans leur hôtel, friands des conversations artistiques, ils sont charmants tous deux, avec leurs cheveux longs — l'aîné, ayant un faux air de Théophile Gautier — l'autre, le profil adouci de Méphistophélès. De plus — et ceci les complète — > je me suis laissé dire qu'ils faisaient volontiers crédit.,.

Bardin

n coiffeur avec la tête de Liszt — moins le romantisme de la perruque. Bardin a pensé qu il avait assez de cheveux dans son magasin pour se dispenser de laisser pousser les siens. Il les porte courts, mais ils sont encore vaillants, d'une blancheur de lait.

Et c'est merveille devoir ce vieillard, courant d'une loge d'artiste à l'autre — apportant un flacon à celui-ci, une boîte de poudre à celui-là — montant prestement deux étages, pour prendre une perruque oubliée — posant, sans trembler, une barbe au vernis — et tout cela, sans « perdre la tête » un seul instant, menant de « front » trois histoires différentes, qu'il raconte dans trois loges successives, sans cesse interrompu par l'appel d'un artiste qui s'impatiente, et reprenant, chaque fois, à son retour, le récit, juste au point où il l'avait laissé.

Mlle Legault

iquante beauté brune avec des airs de grande dame. L'œil noir, velouté, vif — le nez très aquilin, à la bosse spirituelle — les pommettes saillantes, ce qui, dit-on, est le signe d'une âme inassouvie — la bouche aux lèvres rouges, montrant des dents régulièrement rangées, éclatantes de blancheur, enchâssées dans des gencives vermeilles — la main aristocratique — la taille droite et mince — la cheville fine — le pied très cambré.

Elle était née pour être marquise. Peut-être avait-elle rêvé, en se mettant au théâtre, de porter des robes à traîne, et de ne représenter que les grandes dames ; mais les vocations proposent, et le répertoire dispose. Celui de dugazon consiste surtout en des rôles de soubrettes accortes, pimpantes, aux jupes courtes, aux bras nus. Elle se rattrape en les jouant avec distinction, ce qui n'est pas déplacé dans l'opéra comique.

Sa biographie artistique est des plus simple. Elève de Duprez, elle n'a guère chanté qu'à la Monnaie, et on lui entend souvent dire qu'elle ne veut chanter que là. (Bruxelles est la ville attractive pour les artistes.) Renoncera-t-elle, le jour où un nouveau directeur voudra inaugurer sa gestion avec une troupe neuve? Elle se retirerait alors au fond d'un vieux castel, se poudrerait les cheveux, s'agenouillerait sur un immense prie-Dieu, et conserverait dans quelque coin un reliquaire où seraient rangés précieusement ses costumes de théâtre, qu'elle mettrait les jours de fête, et auxquels elle ajouterait une queue et des manches.

Engel

n artiste. — A voir cette tête, on devine un travailleur acharné, ardent, obstiné. Le front est large et haut; — l'œil vif, clair, révèle une volonté de fer; — le regard fier, perçant, perspicace, est d'une hardiesse malicieusement enveloppée de caresses; — la lèvre, après examen, décèle, presque imperceptiblement, au coin, un tout petit point d'amertume; et, si elle sourit, ce sourire renferme souvent de l'ironie, et montre, désenchanté, l'homme d'intelligence et de clairvoyance qui a vécu longuement dans le monde des théâtres.

L'intelligence est reflétée sur toute cette face; le visage, élégant; la taille... Il y a des artistes dont on dit qu'ils paraissent grands, à la scène. Engel ferait plutôt dire qu'il semble petit à la ville — tant il a de chaleur et d'ampleur en face du public — tant il est grandi, transformé, devant la rampe — tant il donne raison à ce que répliquait Lekain aux attaques de ses détracteurs : qu'on a toujours la taille d'un rôle, quand on en a l'âme !

Aussi quelle force d'interprétation, quel art dans la déclamation, quel talent, quelle science — et encore, que de finesse dans ce tempérament, que de sang sous ces ongles! Et combien il est complet — travaillant un rôle sous toutes ses faces, le fouillant sans relâche, en recherchant tous les effets, ne laissant rien au hasard, s'attachant aussi bien au dessin d'un costume qu'à l'émission d'un son ; instruit, musicien, homme d'éducation. — Un artiste.

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