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Léon Herbaut
n scène pour le deux! Madame Melba est prête? Bien. « Monsieur Rûuyer, dépêchez-vous ! vous n'entrez qu'à )) la. fin de l'acte, mais ce n'est pas long, et vous êtes tou- )> jours en retard. Bien. On commence! Mesdames des chœurs, on >> a commencé! » — C'est Léon qui fait sa tournée dans les corridors. Léon, c'est le deuxième régisseur; le deuxième régisseur, c'est l'adjudant de semaine. Son métier consiste à faire tout ce qui est désagréable. Constamment entre chèvre et choux, c'est lui qui transmet aux artistes les ordres fâcheux de la direction, recevant les rebuffades des uns et les reproches de l'autre. Il inflige les amendes, les inscrit au tableau : il est responsable des entrées manquées, des absences dans les chœurs, de la mauvaise tenue du ballet, du retard dans le service, — de tout enfin.
Et au milieu de cela, il reste aimable et souriant. Brave Léon! il faut qu'il soit merveilleusement doué. Il va, il court, il vole — les larges poches de sa veste encombrées d une multitude de documents, — avec son chapeau de feutre qui ne le quitte jamais, — le préservant des courants d'air — sa figure ronde, ses yeux étonnés, sa moustache tenue courte aux ciseaux, comme celle d'un comédien qui entre en vacances.
Comédien? mais il l'est! C'est lui qui fait le guide dans Carmen. Le rôle a une dizaine de lignes ; mais, comme, pendant le temps qu'il faut pour les dire, Léon manquerait partout, il en a supprimé la moitié. Le pauvre homme ne peut pas tout faire à la fois.
Mlle Sarcy
enue au monde en dansant. Cette vocation précoce tient sans doute à son origine espagnole.
Sur les conseils de sa nourrice — qui s'y connaissait — on se décida, bien peu de temps après, à demander son admission au cours de danse de 1 Opéra.
Plus tard, elle remplaça Mauri... au pied levé. A cette représentation qui lui servit de début, assistait Lapissida. On sait le reste.
Sarcy — la petite Eva, comme on l'appelait à l'Opéra — est une Parisienne. Elle a le caractère fantaisiste, gentil, espiègle des filles de Montmartre.
Légère comme un oiseau — avec les mouvements vifs et capricieux d'une biche amoureuse — elle charme ou inquiète dans le vertige de ses pirouettes, et fait éclater l'inexorable solidité de ses pointes dans un de ces pas qui ressemblent à des airs constellés de vocalises ou dans la maestria d'une polka triomphale.
Elle s'agite — le diable la mène.
« Une vision de paillettes envolées follement dans le tourbillon de la danse — un frisson — ■ un éclair. »
Gandubert
n dirait que l'embonpoint assiège volontiers les chanteurs. Ce résultat serait-il dû à leur état forcément sédentaire, ou le chant et l'usage plus fréquent de la respiration développeraient-ils le thorax, et ccetera?
Si la deuxième hypothèse était plus probable, il faudrait en conclure que Gandubert respire bien diaphragmatiquement -s— ce qui est une appellation bizarre, — mais la bonne, la vraie, la seule manière classique. Et ce souffle passe sur le plus gracieux petit instrument qu'il soit permis d'entendre — souple d'un bout à l'autre de l'échelle vocale — d'un timbre jeune, plein de fraîcheur.
Tels devaient être les sons que Daphnis tirait de son pipeau, lorsqu'il initiait aux mystères de l'amour naissant la naïve Chloé, assise à ses côtés, sur les bords du ruisseau.
Est-il utile de dire que Gandubert est de Toulouse?
Il a débuté à la Monnaie. Il n'a jamais chanté que là. Il sortait du Conservatoire, où il avait travaillé à se faire une situation et... une famille. Il n'avait pas — à cette époque — son double menton d'abbé, et ses joues ne s'étaient pas encore élargies. Il chantait des duos d'amour; Mlle Pernin, élève de la même classe, lui donnait la réplique avec ardeur. Ils en chantèrent tant et tant, qu ils finirent tous deux par y croire, et que la fiction devint la réalité. MUe Pernin est aujourd'hui Mmc Gandubert.
Léon Jehin
n jeune. — Des yeux de myope, protégés par un lorgnon. Les cheveux châtain foncé se portent bien ; mais il ne serait pas impossible qu'ils dessinassent, un jour, une toute petite tonsure — très élégante. Jehin le prévoit; il a commencé déjà à ramener, d'un peu loin, sur le crâne, une mèche légèrement folâtre, qu'il a le soin de ne pas déranger trop lorsqu'au pupitre il s'éponge le front, les soirs... où le souffleur a demandé un congé. La moustache est mince et presque irrégulière ; la barbe du menton, mal plantée; elle n'a pas eu le temps de pousser, ou bien il a arraché la moitié des poils dans la fièvre du travail.
Car Jehin est un travailleur, un convaincu. Il conduit les répétitions du théâtre, la plupart des représentations, et dans le temps que lui laissent le Conservatoire, les concerts, l'administration du Waux- Hall, les leçons, il remonte rapidement dans son donjon de la rue d'Arenberg, vient s'isoler dans ce petit cabinet encombré de musique, de paperasses, de livres de toutes sortes, véritable capharnaùm, très au-dessus du sol, pour élever davantage la pensée, et l'abriter mieux du bruit de la rue. C'est là qu'il « œuvre ».
Au théâtre, — galant avec les dames, familier avec les artistes qui sont ses camarades, sincère, ne dissimulant pas son appréciation artistique, mais l'émettant sous une forme cordiale qui ne blesse pas la susceptibilité connue des chanteurs.
Au pupitre — toujours en éveil, — il soutient l'artiste, l'encourage, ne s'effarouche guère d'une tonalité douteuse, d'un départ anticipé ou d'un retard dans la mesure, rassure tout le monde d'un sourire sympathique qui dit : «Ne vous inquiétez pas. je suis là», — il tient sous son bâton les exécutants de la scène aussi bien que ceux de l'orchestre, — prenant part à l'action scénique, — riant volontiers aux passages comiques, — échangeant un regard d'intelligence avec l'acteur, s'il se trompe, si un accessoire indispensable vient à manquer ou à l'un des mille incidents qui peuvent marquer une représentation, — mais réprimant vite tout cela pour se donner un air de gravité, qu'il n'a pas — heureusement.
Vinche
n ut grave — mais un ut comme on en a peu ou pas entendu — un vrai, un véritable ut — un ut qui résonne, dont les ondes sonores vibrent d'un bout de la salle à l'autre, qu'on entend des 4mes galeries, qui fait pâlir le basson lui-même — enfin un ut grave.
Encore, il n'y a pas que Xut dans cette voix, dont le timbre, bien caractérisé, a la sonorité large de la véritable basse profonde, et il n'y a pas que la voix en cet artiste. Tout est grave chez Vinche. La barbe, en forme de fer à cheval, et les cheveux taillés en brosse, donnent à sa tête un caractère d'austérité qui convient bien à Marcel, le vieux et fidèle Huguenot.
Mais il ne faut pas le juger par ce premier examen ; Vinche est le type du bon enfant, un peu gouailleur, de l'atelier ; avant d'être au théâtre il appartenait à une manufacture d'ameublements, une branche de l'art... industriel; il en a conservé le caractère cordial et débonnaire.
Il a travaillé la voix avec Puget.
Cette basse si profonde est élève d'un ténor léger.
Gardoni
'resque toute la majesté de Louis XIV était dans sa perruque. Il le savait. Le soir — après qu'on l'avait déshabillé — il entrait dans son lit, fermait les rideaux, et seulement alors, retirait sa perruque qu'il passait, à bout de bras, à ses domestiques. Le lendemain, ceux-ci lui donnaient sa nouvelle coiffure par le même procédé. Après l'avoir mise lui-même, il ouvrait les rideaux, et se livrait aux mains de ses habilleurs. Louis XIV n'a jamais été vu sans perruque.
Gardoni non plus ; — seulement les cheveux sont moins longs, et ils ont poussé sur sa tête. Puis, il a voulu les compléter par une barbe, pour ajouter quelque chose encore à cette majesté, et ne pas demeurer en reste avec son « chef de file », auquel il ressemble par plus d'un côté. Comme Vinche, il a, en effet, cette gravité dans la démarche, dans l'allure générale qui contraste si singulièrement avec son caractère. Comme lui, il a une voix très caractérisée, avec moins de timbre dans les notes basses et plus d'aisance sur le registre élevé — comme lui, il est élève d'un ténor — comme lui, il est de Paris.
Gardoni ressemble à Louis XIV, et à Vinche.
Mlle Magliani
egardez cette mignonne tète — - ce front bombé — ces yeux noirs rapprochés de la racine du nez, tout petit — ces lèvres rouges, malicieuses — cet air vague d'enfant volontaire — ces mains délicates — ce buste souple et ondoyant — ces jambes affinées. C'est la petite Magliani.
Sa danse est faite toute de mignardise, de charme, comme son caractère. L'une la fait aimer en deçà de la rampe, l'autre, au delà. Et c'est charmant de l'entendre répondre à une taquinerie : « Ma, laisse^-mi tranquille, ^é voi prie! »
Mme Walter
■ oici la duègne. Ses cheveux noirs, sa jeunesse, sa voix protestent contre le parti que l'embonpoint lui a fait prendre de jouer cet emploi. Une nature de Bordelaise simple, franche, ouverte et gaie, très estimée de tous, — mère de famille qui s'empresse, la répétition finie, de rentrer chez elle pour s'occuper de son intérieur. Artiste consciencieuse et sûre, ne faisant pas de bruit. Modeste, sympathique.
Ne déteste pas, au foyer, le petit mot pour rire.
Lombaerts
e roi du théâtre, pendant les entr'actes. Le chef machiniste
commande à toute une armée envahissante de démons en bourgerons bleus qui, dés que la toile est tombée, se ruent sur la scène, en poussant des cris sauvages : « Attention! Gare dessous! Place au décor! — Ces véritables cannibales sont toujours prêts à écraser quelqu'un ; ils ne se soucient guère des jambes dans lesquelles ils viennent d'engager une coulisse, ils poussent toujours droit devant eux, plantent leur décor, et transforment en quelques minutes un somptueux palais en une forêt profonde, avec le calme que donne la satisfaction du devoir accompli. Le machiniste est tout au théâtre... libre.
Lombaerts se tient au milieu de la scène, contre le rideau, le dos tourné à la salle ; il commande la manœuvre, donne les signaux avec un petit instrument dont le son est aigu : le seul sifflet qui soit de ce coté de la rampe.
Parfois, à la vue d'un machiniste qui met trop de temps ou pas assez d'adresse à poser un plan, il court prendre cette partie du décor, et la place lui-même à l'endroit voulu : avant d'avoir le commandement, il a été dans les rangs.
Aujourd'hui, c'est un artiste — un artiste précieux avec la variété du répertoire, le nombre toujours croissant des pièces jouées d'origine-à Bruxelles, et les progrès considérables de la décoration. Il connaît son théâtre depuis les cintres jusqu'au cinquième dessous; se démène à travers des mondes de cordages comme l'Indien engagé dans les lianes d'une forêt vierge, et se plaît à faire visiter ce côté curieux et ignoré des coulisses.
Les étages inférieurs sont peuplés de souris. Loin de leur faire la chasse, Lombaerts a l'exquise politesse de les laisser vivre en paix pour donner à croire qu'il n'y a jamais de chats sur le théâtre.
Saracco
l fut un temps où je ne supportais pas les ballets, je n'aimais pas la danse. C'est un sens qui me manquait, si vous voulez, mais il me manquait absolument. Aujourd'hui, ce sens m'est venu, entier, profond, intime, mais peut-être un peu à sa façon; — à la diable. J'adore ce que j'ai brûlé; j'éprouve un charme pénétrant à la vue de ces belles statues blanches, déshabillées de gaze, sous les reflets de la lumière électrique : les battements d'une ballerine me donnent des sensations délicieuses ; ses attitudes, ses déhanchements harmonieux me plongent dans un monde de voluptés, et, si je parvenais à m'isoler, me feraient pencher sur les gouffres attirants de l'Inconnu et du Rêve... Mais hélas! il arrive presque toujours, dans ces démons de ballets, que la minute sensationnelle est interrompue par l'entrée d'un groupe de danseurs... et tout l'ancien profane reparaît en moi. Je m'en accuse humblement, mais ces mièvreries masculines m'énervent ; la vue d'un homme qui danse me produit l'effet d'un grincement...
Eh bien ! malgré tout, j'aime Saracco. J'aime sa danse rythmée, cadencée, puissante et souple à la fois; j'aime ses pas bien masculins, ses sauts audacieux; son allure mâle; j'aime son physique dur, déterminé; j'aime surtout en lui l'heureux mélange du danseur et du mime.
Une seule chose me le gâte : le bandeau sur le front, pommadé, luisant. Mais pour être homme, en doit-il moins être danseur?
Nerval
rois saluts — un temps — avec un sourire : « Mesdames » — d'une voix plus grave : « Messieurs » — un temps : « Madame Landouzy se trouvant subitement indisposée, je suis chargé par l administration de faire appel à votre bienveillante indulgence, dans le cas où les forces de notre charmante prima-donna viendraient à trahir sa bonne volonté et le désir qu'elle a de vous plaire. »
Et Nerval salue et se retire, espérant que la charmante prima-donna chantera mieux que jamais, convaincu que son annonce aura été inutile, mais heureux de l'avoir faite, heureux surtout de l'occasion rare de paraître devant le public, sans perruque ni grime, avec sa tète à lui et non celle d'un personnage.
Sa tête? intelligente et désabusée, avec la lèvre amère — un nez aquilin qui a dû être fin et, plus bas, une moustache blonde toujours en train de repousser. Le front et le crâne ont pu être, autrefois, une forêt de cheveux, mais ils sont, aujourd'hui, parsemés de clairières, son teint, ne voulant pas tomber dans la pâleur du cabotin, a pris le parti d'être franchement rouge.
L'esprit est vif, acerbe, avec la philosophie ironique d'un enfant de la balle. Le caractère, toujours jeune, a bien les faiblesses propres à l'homme de théâtre ; mais, s'il est parfois capricieux ou volontaire, le cœur est demeuré bon et généreux.
Nerval est l'artiste universel. Régisseur à la Monnaie, professeur en ville, poète à ses heures, conférencier, maître d'armes, administrateur de Casino, ou directeur de tournées pendant la saison estivale, il excelle à la manille et culotte une pipe par semaine :