ORCHESTRE
L'orchestre est composé de 28 à 30 musiciens. M. Granier, maître de musique.
La troupe avait été composée avec soin et, si nous ajoutons que les écrits de l'époque mentionnent la richesse et l'exactitude des costumes et des décors, on verra que le Théâtre de Bruxelles pouvait être apprécié déjà comme l'un des premiers et des plus considérables de l'Europe.
Les tragédies et comédies furent tirées du répertoire classique. Quant aux autres pièces,
en voici la nomenclature :
Le Tonnelier, opéra-comique en 1 acte, d'Audinot; — la Fête chinoise, grand ballet héroïque, de St-Léger ; — le Ballet turc, de d'Aigueville ; — les Iroquois, ballet de St-Léger; — le Petit Maitre en Province, opéra-comique en 1 acte, d'Alexandre ; — la Pantomime du Marché-aux-Herbes, ballet, de St-Léger ; — les Peintres, ballet, de St-Léger ; — les Pécheurs, opéra-comique en 1 acte, de Gossec ; — Ballet des Chasseurs, de St-Léger ; — la Nouvelle Annette, opéra-bouffe en 1 acte. (Cette pièce, considérée comme trop légère et d'un style trop libre, ne fut donnée qu'une fois) ; — Nanette et Lucas, opéra-comique en 1 acte, du chevalier d'Herbain ; — Arlequin fait magicien, ballet, de St-Léger.
Pour compléter cette liste, donnons le catalogue des opéras qui composaient le répertoire
Outre le règlement élaboré par les sociétaires pour leur service intérieur, le Gouvernement nomma un commissaire chargé de veiller au service du spectacle, Charliers de Borghravenbroeck, l'ancien directeur.
dette première année d'exploitation fut très brillante; les comédiens associés étaient pleins d'ardeur, l'accord régnait et le répertoire se ressentit de ces heureuses dispositions.
En 1768, la troupe subit quelques changements : Jerville n'en fit plus partie; les acteurs à pension, sauf Louis et Lisis, furent remplacés par Belnos, du Feuille et d'Aubercourt ; les actrices à pension parles demoiselles d'Aubercourt, de Rufosse, Durancy.
.Mais bientôt la discorde surgit dans la compagnie : d'Hannetaire, fort de sa situation, de son ancienneté, de ses succès, de sa fortune, voulait commander en maître, s'accaparant les beaux rôles et maintenant ses filles dans les premiers emplois, quoique le mince talent de ces demoiselles eût dû les réléguer au second plan ; les comédiens, lassés de cette autocratie, fatigués des intrigues amoureuses des Trois Grâces, de leur insolence, des protections qu'elles s'attiraient par leurs relations avec de hauts personnages, se révoltèrent.
11 parut une brochure, que l'on attribue à d'Hannetaire, sous le titre de : Mémoire, ou observations sur Y état actuel du spectacle. 11 y
des Comédiens ordinaires de S. A. R. et qui nous est fourni encore par Le Spectacle
Français à Bruxelles :
sEglé, de Blavet; — Annette et Lubin, de Biaise; — les Amans trompés, de Marcouville ;
— les Aveux indiscrets, de Monsigny ; — Baiocco et Serpilla, de Sodi ; — la Bohémienne, de Clément ; — le Bûcheron, de Philidor ; — Bertholde à la ville, du marquis de La Salle;
— lilaise le savetier, de Philidor; — les Chasseurs et la laitière, de Duni; — le Cadi dupé, de Monsigny ; — Cendrillon, de Laruette; — k Diable à quatre, de Philidor ; le Docteur Sangrando, de Duni et Laruette; — le Devin du Village, de J.-J. Rousseau ; — l'Ecole de la jeunesse, de Duni; — la Fortune au village, de Gilbert; — la Fausse Aventurière, de Laruette; — la Fée Urgèle, de Duni; — Georget et Georgette, d'Alexandre ; — Isabelle et Gertrude, de Biaise ; — Vlsle desfoux, de Duni ; — le Jardinier et son Seigneur, de Philidor; — le Maître de musique (parodié de l'italien); — M izet, de Duni; — le Milicien, de Duni; — le Magasin des modernes, de Pannard (musique parodiée) ; — le Maître en droit, de Monsigny; — le Marêchal-ferrant, de Philidor; — Ninette à la Cour, de Saint-Amans ; — On ne s'avise jamais de tout, de Monsigny : — le Prétendu, de Gavinièa : — le Peintre amoureux de son modèle, de Duni ; les Précautions inutiles, de Chrestien et Van Malder ; — le Roi et le Fermier, de Monsigny; — Rose et Colas, de Monsigny ; — Sancho Pança, de Philidor; — le Serrurier, de Kohault; — la Servante maîtresse, de Pergolèse; — les Sœurs rivales, de Desbrosses et Van Malder; ~ le Sorcier, de Philidor; — le Soldat magicien, de Philidor; — les
froqueurs, de Dauvergne.
était longuement parlé de deux questions principales : la mauvaise constitution de la troupe, le tapage que faisait le public au spectacle. Pour la première de ces questions, Fauteur prétend que si la troupe ne donne pas de bons résultats artistiques, c'est qu'elle est mal gouvernée, et il propose de nommer un administrateur, préconisant ainsi le système adopté de nos jours au Théâtre-Français. Pour le second inconvénient, il ajoute :
Y a-t-il rien de désagréable et de plus décourageant pour un acteur, quia quelques talens, que de s'égosiller en pure perte vis-à-vis d'une assemblée tumultueuse qui ne l'écoute pas. Peut-il alors, faute de s'entendre lui-même, ne pas sortir des bornes du naturel et de la vérité, et ne perd-il pas toute l'impression, tout le feu qui doit l'animer dans le caractère qu'il a à représenter. Enfin, si l'on n'est pas tout entier à soi-même, est-il possible de saisir l'empreinte des choses et de les reproduire aux yeux du spectateur, avec autant de force et d'énergie qu'on est capable de les concevoir. J'en appelle à ceux qui ont joué la comédie pour leur plaisir, car ce sont de ces choses qu'il faut avoir éprouvées, pour les sentir.
Or, de cette attention du public une fois établie, naitroit bientôt cette chaleur des applaudissemens si nécessaires pour échauffer le comédien et pour ajouter à son jeu plus de force et de vérité. Enfin il ne se verroit plus frustré de cette douce récompense si légitimement due aux talens et même aux seuls efforts qu'on fait pour en acquérir, et l'unique peut-être capable de dédomager un acteur de ses peines et de ses travaux Si je parois m'appesantir un peu sur cet objet, c'est que je le sens vivement, et qu'enfin c'est ma propre cause que je deffens.
L'auteur demande ensuite un décret du Gouvernement. Les comédiens répondirent à cet écrit par un mémoire qui le combat de point en point — prouvant que le mode d administration adopté ne peut être meilleur — tombant à bras raccourcis sur d'Hannetaire et sur ses filles, qui font monter des cabales à leurs camarades et empêchent l'engagement d'actrices de talent, dans la crainte d être éclipsées — enfin, demandant la retraite de d'Hannetaire.
Voici ce que dit la dernière partie de cet écrit, faisant sans doute allusion aux Trois Grâces :
Neuvième proposition.
Qu'il soit ajouté aux règlements de la comédie un nouvel article conformément à celui des comédiens de Paris qui est que lorsqu'une actrice de la société qui ne sera point mariée, sera dans le cas de manquer le devoir par raison de grossesse, elle perdra le quart de sa part, qui sera réversible sur les autres en forme de dedomagement, et si elle reste plus de deux mois sans paroître sur la scène, elle en perde la moitié.
Pour remédier à cet état de choses, le gouvernement délégua, avec tous pouvoirs, le comte de Maldeghem, afin d'assurer le bon ordre au théâtre, empêcher les négligences, les excès, les abus, etc.
Mais un vent de fronde avait soufflé et, quelques mois après cette nomination, les artistes rédigèrent la requête suivante :
Les comédiens directeurs associés du spectacle de cette ville, offrent de se désister de leur octroi, en faveur de quiconque voudra s'en charger, moyennant les conditions suivantes :
Les dits comédiens s'obligent à faire une cession entière et absolue, non-seulement du magasin, en total, pour lequel ils auront déjà compté, à M. Charliers, quarante-cinq mille livres à la fin de l'année; mais encore de tous les effets quelconques, dont, depuis cinq ans, ils ont enrichi le dit magazin, et dont les déboursés montent à près de trente mille livres, tant en décorations, qu'en habillemens et autres dépenses nécessaires au spectacle : c'est-àdire : que lesdits comédiens proposent de substituer, à leur lieu et place, tel successeur, qu'on jugera à propos de nommer, moyennant :
i° Qu'en à-compte des sommes ci-dessus spécifiées, il leur soit compté un capital de vingtquatre mille livres à partager entre eux ;
2° Que, pour l'excédent, ledit successeur s'engage à payer à chacun des douze membres de la Société, une pension annuelle et viagère de trois cents livres hypothéquée sur ledit octroi; ce qui formeroit un objet annuel de trois mille six cens livres, lesquelles viendroient à s'éteindre successivement, par le décès de chaque tête pensionnée. En foi de quoi, ils ont tous signé la présente à Bruxelles, le 20 juin 1771.
Signé : Angélique. — Compain Despierrières. — Sophie Lhotaire. — J. Vitzthumb. — De Grand-Ménil. — Rosalide. — D'Hannetaire, tant pour moi que pour Eugénie. — Dugué — Grégoire. — Defoy. — Dubois (i).
La Cour accepta ce désistement et accorda un octroi de dix années à Vitzthumb, chef d'orchestre du théâtre, et à Compain Despierrières, ancien sociétaire (17 août 1 77 1 ) .
Plusieurs décrets intéressants avaient paru dans ces dernières années :
On prit la coutume de faire débarrasser la place de la Monnaie pendant le spectacle, et on donna Tordre aux cochers de ranger leurs voitures le long du Fossé-aux-Loups.
Un placard dévoila la fraude commise par les laquais qui — ayant le droit de venir gratuitement au théâtre, pour accompagner leurs maîtres — abusaient de ce privilège en venant seuls.
La même année, le Gouvernement avait autorisé un imprimeur très connu, Jean de Boubers, à établir une librairie dramatique dans le vestibule du théâtre.
Cette période fut marquée par les débuts de Dazincourt, qui s'appelait de son véritable nom d'Albouy et était le fils d'un négociant de Marseille. Celui-ci lenvoya à Paris et lui fit obtenir les fonctions de secrétaire du Maréchal de Richelieu. C'est en jouant — avec quelque succès — la comédie de salon qu il prit goût au théâtre. Menant joyeuse vie, faisant des dettes, il ne tarda pas à être traqué
(1) Archives Générale? du Royaume.
par ses créanciers. Il prend alors le parti de mettre ses talents à profit, arrive à Bruxelles avec une recommandation de Monvel pour d'Hannetaire, qui le reçoit froidement, essaye d'abord de le dissuader de son projet, et consent, enfin, à l'entendre réciter une scène. Ce fut une révélation; d'Hannetaire, enthousiasmé, l'admit chez lui, l'aida de ses conseils, et le fit débuter dans Crispin des Folies amoureuses , où il obtint le plus éclatant succès. Dazincourt était un homme spirituel, instruit, de bonne éducation; il a écrit des Mémoires qui ont eu beaucoup de retentissement. Au moment de ses débuts, il venait de se battre avec un camarade insolent, Dubois, qu'il avait grièvement blessé. Dazincourt était, du reste, très brave, et il est allé plusieurs fois sur le terrain. Il se battit plus tard avec Dugazon, son rival de la Comédie-FYançaise dans l'emploi des valets; il s'agissait de leurs prétentions exclusives à la grande casaque, c est-à-dire à la camisole rouge qui recouvrait — ■ au théâtre — les chefs de file de la livrée. Ce duel se termina par de légères blessures reçues de part et d'autre, et... par un déjeuner (1). Il conservait cette même bravoure devant le public, et s'est trouvé dans quelques bagarres d'où il a su toujours se tirer, grâce à son sangfroid et son esprit d'à-propos. Dans le rôle de Pasquin, de X Homme à bonnes fortunes, il inondait son mouchoir d'eau de Cologne, le tordait et en exprimait le contenu sur la tête du souffleur, qui faisait le plongeon. Un jour, quelques spectateurs, trouvant qu'il exagérait, le sifflèrent. Dazincourt arrête le dialogue, s'avance sur le bord de la scène, et dit : « Messieurs, lorsque Préville jouait ce rôle, il faisait ce que je viens de faire, et il était applaudi par tout ce qu il y a de mieux en France. » (2) Cette réponse n'était peut-être pas suffisante, mais bien peu d'artistes eussent eu le courage de la faire. Dazincourt avait un talent fin, distingué — un peu froid, et Dugazon, qui lui gardait rancune, l'appelait « un excellent comique, plaisanterie à part ».
(1) Mémoires de Dazincourt.
(2) Lemazurier, I, 22 ?•
Vitzthumb et Compain Despierrières
es charges des nouveaux directeurs sont considérablement augmentées : on leur impose un orchestre plus complet et mieux composé qu'il ne l'avait été jusque là, — 1 obligation de donner des nouveautés et, trois fois par semaine, des ballets, — de n'admettre ou renvoyer des sujets qu'avec la ratification du Gouvernement, — de faire connaître, tous les samedis, le répertoire de la semaine suivante. De plus, ils se trouvent en face d une dette de 72,600 livres de France, en dehors des frais généraux.
Nous avons eu l'occasion de citer déjà Vitzthumb qu'on appelait plutôt Fiston, sobriquet simplifiant, sans doute, la prononciation difficile de son nom. Il était né en Allemagne; arrivé en Belgique a 1 âge de 15 ans, il entra comme enfant de chœur dans la chapelle de l'archiduchesse Marie-Elisabeth, et, plus tard, devint maître de musique a la Cour. 11 composa plusieurs oratorios et cantates et dirigea une troupe d'enfants, auxquels il lit exécuter un opéracotnique : la Fausse Esclave. Il (it ensuite construire un théâtre en planche-, sur la place St- Michel (place des Martyrs), et réunit une troupe — formée d'éléments exclusivement belges, — qui inquiéta
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un moment celle du Grand-Théâtre. C'est là qu'il produisit Henri Mees, plus connu sous le nom de Heintje Mees, ce gamin des rues, vivant de rapines, et qui, d'aide-machiniste, devint chanteur célèbre.
Jusqu'à l'âge de douze ans, Heintie courut les rues pieds nus accompagnant au bruit du tambour un autre gamin déguenillé comme lui, qui, armé d'une longue perche d'où pendait une raie ou une flotte, criait par la ville l'état du marché aux poissons. Mais si Heintje battait bien du tambour, il avait, sans s'en douter, un instrument beaucoup plus harmonieux dans la gorge II allait donner de temps en temps un coup de main au machiniste de la Rhétorique, la Fleur de lis, et cela lui permettait d'entendre chanter ou parler les acteurs du lieu. Bientôt sa vocation se révéla. Ne pouvant plus modérer son ardeur, il demanda et obtint la permission d'apprendre à lire, à écrire, à solfier, à jouer la comédie aux frais de la Société. Ses progrès furent si rapides qu'en fort peu de temps il se plaça au premier rang parmi ses camarades. Tout se réunissait en lui pour plaire ; belle physionomie, taille élevée, manières distinguées, voix de basi.e admirable. Vitzthumb lui donna sa fille (i).
L'opéra flamand eut un grand succès, et Popeliers dit que :
L'entreprise de Fiston ayant été couronnée de succès, et fier d'avoir réuni tant de talents, il voulut les faire admirer ailleurs. A cette fin, il fit construire deux navires, un pour les artistes, les musiciens, les malles, l'autre pour les gens de service, la baraque, le matériel de la scène. Tous les ans, après Pâques, ces navires quittèrent Bruxelles, et la troupe alla cueillir des lauriers dans nos principales villes et dans toute la Hollande.
L associé de Vitzthumb faisait partie des troupes précédentes, et joignait à des qualités remarquables de comédien un véritable talent d'auteur.
Sous cette direction, le théâtre ne pouvait que prospérer; il s éleva, en effet, à un tel niveau artistique qu'il rivalisa avec ceux de Paris. Plusieurs écrits du temps nous apprennent « qu'on chantait mieux en Belgique qu'en France