Le théâtre de Monte-Carlo
« De même qu'il y a une température physique, qui, par ses variations, détermine l'apparition de telle ou telle espèce déplantes; de même, il y a une température morale, qui détermine l'apparition de telle ou telle espèce d'art. »
H. Taine, Philosophie Je l'Art, p. 17.
DANS la fantasmagorie des rêves, dans l'imagination pittoresquement organisée des littérateurs et des poètes, dans les conceptions fantaisistes et mouvementées des artistes, passent^ parfois, de grandioses silhouettes de pays inconnus, où la majesté des montagnes, les arbres aux formes étranges, les plantes aux dimensions gigantesques, se dessinent sur des horizons aux mille tons chan-
géants : ce sont parfois les éblouissements d'une nature incandescente, où la végétation prend des couleurs d'émaux au grand feu, ou bien encore, ce sont les nuits pleines d'étoiles avec le disque argenté de la lune qui se reflète en tremblotant dans les eaux profondes et sans bornes d'un océan de saphir. Illusion, enchantement, mensonge ou mirage, Tesprit s'exalte devant de pareils spectacles et ce ne sont pourtant que les enfantements inconscients des songes, ou ceux d'une imagination violemment surexcitée, inspirée à outrance par un puissant démon : la Poésie. La réalisation de ces rêveries semble chose impossible et nous pensons que, pour voir ces fantastiques contrées, il nous faudrait posséder un tahsman semblable à ceux qu'une bonne fée met entre les mains des jeunes premiers amoureux,, voyageant pendant les cinq actes et vingt-deux tableaux d'une féerie, pour délivrer une jolie princesse persécutée.
Est-ce quelque Péri, quelque Mélusine inconnue qui a fait surgir de terre cette presqu'île aux rochers rougeâtres qui s'avance sur la Méditerranée ? Sous quelle baguette magique sont sortis du sol ces immenses palmiers ? Qui donc a planté là, ces forêts d'épées qu'on nomme des aloès, ces
tortueux oliviers, ces caroubiers plus beaux que des chênes? Et ces senteurs d'orangers, de citronniers en fleurs, toute cette flore aux couleurs éclatantes, sous quelle incantation de sorcellerie bienfaisante tout cela est-il venu au monde ? Les joyaux de Golconde, les pierreries des contes des mille et une nuits, l'or divin tombant en pluie sur la charmante Danaé , il est un nom qui éveille tous ces souvenirs à la fois, c'est celui de ce pays merveilleux, de ce pays sans pareil qui donne la réalité aux rêves, ce nom c'est : Monaco.
Le Parisien est, bien sans contredit, l'homme le plus blasé sur tous les spectacles et sur toutes les mises en scène ; il est le familier des cérémonies les plus luxueuses, des fêtes les plus étincelantes, il n'a de surprise devant aucune splendeur des représentations mondaines ou des solennités théâtrales, lui qui a, chaque nuit, devant les yeux l'embrasement général d'une ville illuminée; il connaît tous les pays, quand bien même il n'en a parcouru aucun, étant le contemplateur-né des photographies et des gravures de toutes sortes qui le font voyager à bon marché, sans quitter la rue Vivienne ou la rue de Rivoli ; il peut dire d'avance qu'il se trouvera inébranlable devant les manifestations les plus inattendues de la civilisation, des
arts ou de la nature, et pourtant il éprouve une indicible émotion quand il arrive sur les rivages de cette Méditerranée dont les poètes lui ont fait connaître les tons d'azur et le ciel bleu qui s'y mire. Mais combien son étonnement est plus grand encore, à ce blasé, lorsqu'il arrive à Monaco 1 II se trouve en présence d'un décor tel qu'il n'en a jamais vu, il se sent pris d'une admiration sans égale et il ose écrire les lignes qui précèdent.
Dois-je ici vous parler de l'histoire de Monaco, de ses princes qui ont fait dire à plus d'un écrivain, que s'ils étaient petits par le territoire qu'ils avaient sous leur domination, ils étaient grands par le cœur ? Vous parlerai-je des origines plus ou moins fabuleuses de ce promontoire, du temple du divin Héraklès Monoïkos, des pieuses légendes d'après lesquelles le corps d'une sainte martyre fut amené sur cette côte dans un batelet remorqué par des colombes ? Un sceptique me répondrait qu'il voit bien où je veux en venir, en me supposant l'intention de démontrer que le robuste Alcide est le fondateur primitif du Casino et que S" Dévote préside au tir aux pigeons. Loin de nous ces pensées plus ou moins étranges; nous ne sommes point historien et ne nous amusons pas à ces jeux futiles d'élucider les anciennes traditions. Ce qui
nous inquiète en faisant la description pittoresque de la principauté de Monaco est de faire comprendre que dans un pays aussi prodigieusement merveilleux, il ne fallait rien moins qu'un talisman, pour faire sortir du sol des palais et des chefs-d'œuvre d'architecture dignes de s'élever sur cette terre privilégiée.
A Monaco il fallait un théâtre ; non pas une de ces salles banales créées avec lenteur par un architecte plus soucieux du prix des matériaux que des splendeurs de son œuvre, non pas un de ces bâtiments massifs, sans originalité, sans goût, calqué au hasard sur d'anciens modèles. Il fallait, au contraire, une architecture neuve ^ mouvementée, pleine de grandiose mais aussi pleine d'imprévu. Cet édifice devait sortir de terre tout décoré, tout doré, resplendissant de peintures, de sculptures exécutées par des maîtres de l'art.
11 était indispensable pour répondre au programme d'un milieu aussi féerique, que la petite baguette dont nous avons déjà parlé se mît de la partie, afin de faire éclore, comme par enchantement, cette œuvre, dans l'espace de quelques mois.
Nous la connaissons tous la fée intelligente qui a présidé à l'éclosion de cette merveille, son nom
est sur toutes les bouches et dans tous les cœurs de la population monégasque pour laquelle elle a été un bon génie ; est-il besoin de la nommer ? Non, n'est-ce pas? Tous n'ont-ils pas reconnu Madame Marie Blanc.
Quant à l'architecte chargé d'affronter une si difficile tâche, ce devait être un homme éprouvé par l'application d'un art difficile entre tous, ayant assez de réputation pour supporter les conséquences d'une œuvre faite à la hâte et tenant, pour ainsi dire, de la génération spontanée. La responsabilité qui lui incombait était d'autant plus grande qu'il bâtissait à peu près à l'improviste ; au mois d'avril 1878 il savait à peine s'il serait chargé définitivement de ce travail. En huit mois , il lui fallut créer tous les plans d'ensemble, dessiner toutes les façades, tous les intérieurs, tous les détails ; remettre aux entrepreneurs les doubles de ses dessins, les diriger et les conduire sans perdre une heure de jour, ni de nuit. En huit mois il lui fallut livrer cette salle toute brillante de décorations, toute ruisselante de luxe amoncelé.
L'auteur de l'Opéra de Paris, l'habile architecte membre de l'Institut, M. Charles Garnier, est l'auteur du théâtre de Monte-Carlo.