L INAUGURATION DU THEATRE I O
molissait les baraques provisoires, on faisait les chemins pour donner un accès facile au théâtre, du côté de l'entrée princière. Seule, la machine pour la lumière électrique continuait à empanacher de fumée les palmiers d'alentour.
L'inauguration du Théâtre de Monte-Carlo a eu lieu le 25 janvier 1879. S'il est de notre devoir d'esthéticien d'apprécier les beautés d'une œuvre d'art, il est de notre devoir de chroniqueur de transcrire les faits qui se rattachent à sa création. Après avoir suivi les différentes phases de cette construction à la vapeur, il a été bien intéressant pour nous d'assister à ce qu'on peut nommer le couronnement de l'édifice. Dans cette salle, hier encore toute encombrée d'ouvriers et d'échafaudages, il était vraiment extraordinaire de voir plus de six cents fauteuils occupés par les notabilités de la société, de la presse et des arts.
Le prologue d'ouverture était d'un poète marseillais déjà célèbre, M. J. Aicard. Profitant d'une fiction poétique, il nous montrait sur la scène une jeune nymphe, une autre Belle au bois donnant dont les siècles n'ont pu flétrir la beauté. Cette demoiselle était, paraît-il, emprisonnée dans les rochers qui servent de soubassement au Théâtre ; ni la pioche des ouvriers, ni les détonations des mines,
ni le va-et-vient de sept mois de travail^ n'avaient pu faire sortir la belle Immortelle endormie, de sa couche en granit, mais voici que le chef d'orchestre, M. Romeo Accursi a l'idée de jouer un petit air au commencement de la soirée,, et, tout aussitôt, elle se frotte les yeux, et la voici qui nous récite des vers.
Cette habitante des anciens bois sacrés, cette nymphe qui a dû connaître Diane et Actéon, est toute guillerette en se trouvant dans un beau salon doré, en face de messieurs en habit noir et en cravate blanche ; elle qui a vu, paraît-il, les peintures de Polignote et d'Apelles, les statues de Phidias et de Praxitèle, les temples de Mnésiclès et d'Ictinus revit à nouveau et tressaute de joie à la vue du portrait de son contemporain Homère par M. Feyen-Perrin, de celui de ses compagnons divins par M. Lix, elle ne dédaigne pas non plus les œuvres de MM. Clairin et Boulanger et elle présente, avec un gracieux sourire, des palmes vertes « au Bâtisseur du palais merveilleux » .
A ces mots qu'elle prononce :
« Artistes, j'ai cueilli ces palmes pour vos têtes, Il Soyez bénis, vous tous, qui réveillez les dieux ! «
l'auditoire aussi se réveille, se retourne et acclame
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Charles Garnier qui occupe avec sa famille une des loges du fond de la salle. L'ovation fut enthousiaste, et la gracieuse nymphe qui avait emprunté, pour la circonstance, les traits et la voix de la di^ vine Sarah Bernarhdt, était un peu délaissée pour l'architecte du Théâtre de Monte-Carlo.
Le restant de la soirée fut occupé par l'audition des différents artistes de talent qui avaient bien voulu concourir à cette fête : M"^ Miolan-Carvalho et M. Capoul, M. Diaz de Soria et M"« Judic.
Le programme de ce concert d'inauguration a été dessiné par M. Bernard, le premier inspecteur de Ch. Garnier et nous en donnons ci-contre la reproduction exacte.
Trois autres programmes du même genre ont été dessinés par MM. Clairin, Jundt et Boetzel.
La composition satirique de l'auteur des « Cueilleuses d'olives » a été tiré à un très petit nombre, les exemplaires en sont donc fort rares, et sont destinés à être plus tard une pièce curieuse, très recherchée par les amateurs. M. Jundt qui est le plus joyeux des artistes et le meilleur des camarades a été, dans cette composition, le plus malicieux des critiques.
L'épilogue de la construction du Théâtre de
Monte-Carlo a été, de point en point, conforme aux lois théâtrales.
Le lundi 27 janvier, Ch. Garnier quittait Monte-Carlo avec sa famille. Tous ses amis, ses élèves, les artistes, les entrepreneurs l'attendaient sur le quai de la gare. Quand il monta dans l'express se dirigeant sur Paris, Ch. Garnier fut acclamé avec enthousiasme. La locomotive au lieu de siffler, comme elle en a l'habitude, poussa un petit cri approbateur et quand la longue tramée noirâtre des wagons passa devant le tir aux pigeons, trois salves d'artillerie saluèrent au passage ce prince de l'architecture.
Se penchant au dehors de la portière pour remercier l'assistance, nous est apparue, non pas la figure de Ch. Garnier, mais bien la blonde et rieuse tête d'un joli bambin qui fait penser au Corrège, celle de son fils Nino