I.E8 ACTRICBB
Ce fut le 26 janvier 1689, vers quatre heures de l'après-midi, que se fit cette mémorable représentation d'Esther. « Madame de Maintenon, nous dit Dangeau, avoit disposé de toutes les places, et il n'y eut aucun embarras. Toutes les petites filles jouèrent et chantèrent très-bien, et madame de Caylus fit le prologue mieux que n'auroit pu le faire la Champmeslé. Le Roi, les dames, et les courtisans qui eurent la permission d'y aller, en revinrent charmés. » Nous avons la liste à peu près complète de ces premiers auditeurs d'Esther. Dangeau en cite un certain nombre : MM. de Beauvilliers, de la Rochefoucault, de Noailles, de Brionne, de la Salle et dg Tilladet, venus dans le second carrosse du Roi : MM. de Louvois, de Chevreuse, Forbin de Jpan-^ son, évoque de Beauvais; Bossuet, évoque de Meaux ; Félix de Tassy, frère du premier mé-
(iecin du Roi, évêque de Ghâlons-sur-Saône ; MM. de Montchevreuil et d'Aubign^, et enfin le marquis de Dangeau, notre précieux narrateur, qui se nomme le dernier.
Tous ces choix étaient excellents : M. de Beauvilliers, gouverneur du duc de Bourgogne, était la vertu même; le maréchal de Noailles, jeune encore et déjà illustre, était Tami éprouvé de Madame de Maintenon; dix ans plus tard, son fils, Adrien-Maurice de Noailles, épousera mademoiselle d'Aubigné ; enfin la présence de trois prélats, au nombre desquels était Bossuet, si connu par son opposition à la comédie, faisait disparaître les derniers scrupules qu'on pût avoir relativement au caractère profane et mondain de la fête.
Je ne sais s'il n'y eut pas quelque malice de la part de Madame de Maintenon à inviter Louvois ; peut-être de son côté Louis XIV fut-il bien aise d'infliger à son ministre un châtiment d'autant plus sensible qu'il était détourné, dissimulé même sous une apparente faveur, et par conséquent sans réplique. C'était pour Louvois le prélude certain d'une disgrâce que sa mort seule put prévenir.
Madame de Se vigne, dans une lettre du 28 janvier 1689, complète les détails donnés par Dan-
geau, et cite un nom qu'il a omis. Suivant elle, Monsieur le Prince, Henri-Jules de Bourbon, fils du grand Condé, assista à cette première représentation à'Eslher et pleura aux vers de Racine, comme son père avait pleuré à ceux de Corneille. « Racine, dit madame de Sévigné, n'a rien fait de plus touchant ; il y a une prière d'Esther pour Assuérus qui enlève. J'étois en peine qu'une petite demoiselle représentât le roi: on
dit que cela est fort bien Madame de Caylus
fait mieux que la Champmeslé. »
C'est l'observation même de Dangeau qui va de bouche en bouche. « Toutes les Champmeslé du monde, dit l'abbé de Choisy, n'avoient point ces tons ravissants qu'elle laissoit échapper en déclamant. » Les dames de Saint-Louis, dans leurs Mémoires, disent qu'elle charmait par sa vive intelligence et le son enchanteur de sa voix. On reconnaissait à madame de Caylus non-seulement le talent d'une véritable actrice, mais encore l'aisance, la distinction, la simplicité et toutes les grâces naturelles qui manquent nécessairement aux actrices de profession. Elle-même raconte, dans ses Souvenirs, comment se fit son éducation dramatique. « Me trouvant présente, dit-elle, aux récits que M. Racine venoit faire à
Madame de Maintenon de chaque scène, à mesure qu'il leiâ cottipdsoit, j'en retenois des yers; et, comme j'en récitai un jour à M. Racine^ il en fut si content^ qu'il demanda en grâce â Madame de Maintenoil dé m'ordonner défaire un personnage.»
C'est à tëtte occasion que Raciile, aitisi que noUs l'avons vu, composa le pt'ologue à'Eàther. Dès lorsj madame de Caylus devint l'élève favdrite du pdëté. Il lui enseigna cette déclamation harmonieuse et noble dont il avait le secret^ et qui s'appliquait si bien à sa poésie et à son style. Dès les premières années du ÎYIIP siètle, la înode vint de réciter les verë comme la prose, Sans en marquer la cadence j et niadame de Caylus, ainsi que le fait observer Yoltaire,- peut être considérée bomnlè la dernière personne, la dernière « actrice » qui ait conservé au théâtre la déclamation de Racine.
Il n'est pas hors de propos d'entrer ici dans quelques détails biogf apihiques sur cette femme âinlàble, qui à tant contribué à la réputation du théâtre de Saiiit-Cyt». Elle s'appelait^ avant son mariage; mademoiselle dé Murçay. Elle était fille du marquis de Villette et cousine dfe Madame de Maintenon, ^\, l'ayant recueillie toute enfant et l'ayant fait élëter près d'elle à Rueil,
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à Noifi}" et à Saint-Cyr, rappelait par amitië sa nièce. Elle avait épousé, eti 1686^ le comte de Caylus. Darigeau nous apprend <tue le Roi signa au contrat, ôffî*it ft la jeune comtesse ull âl de pertes de 10^000 écus^ et nomma âOn mari mëniii de Monseigneur le Dauphin * . Ce mariage ne fut pas heureux.
Madame de Caylus vécut longtemps seule à Ift Cour dans la grande intimité du Roi et de Madame de Maintenon ; elle était de tous les voyages, de toutes les promenades, de toutes les chasses^ de toutes les fêtes. Dangeau nous la montre toUr à tour aux bals de Versailles, aux loteries de Trlailon, aux dîners de Marly^ à Rambouillet j où ne vont guère çue les princesses ^ aux excursions en calèbhe dans le parc de Fontainebleau^ à Saint-Cyr enfin, où sa vocation d'actrice et la préférence du Roi la ramènent soutent;
Verâ 1694j madame de Caylus quitta brusquement la Couri et n'y reparut que treize âils après ^ sans que personne se fût expliqué sa disgrâce.
Toutefois, Saint-Simon, que rien n'embarrasse nous fournit une explicatioil assez vraisemblable.
* JoUtrhàl rfc bàn^èaU, I, 507; â09, 3^2. — Mettin, vietit de {'espagnol fneninos, mignons, favoris. Les M^in$ étaient dd jeunes gehtilshomines, souvent mêinë des enfants, que Toii attachait a Id petsotine dii Dauphin.
« Elle avoit, dit-il, mis son exil à profit ; elle étoit retournée à Dieu de bonne foi ; elle s'étoit mise entre les mains du Père de la Tour, qui fut ensuite, s'il ne rétoit déjà, général des Pères de l'Oratoire. Ce Père de la Tour étoit un grand homme, bien fait, d'un visage agréable mais imposant, fort connu par son esprit liant mais ferme, adroit mais fort, par ses sermons, par ses directions ; il passoit, ainsi que la plupart de ceux de sa congrégation, pour être janséniste, c'est-à-dire régulier, exact, étroit dans sa conduite, studieux, pénitent, etc., etc. »
Saint-Simon ajoute que, depuis que le Père de la Tour conduisait madame de Caylus, le jeûne était devenu son exercice ordinaire; qu'elle ne cessait point de prier; que, depuis l'office du jeudi saint jusqu'à la fin de celui du samedi, elle ne sortait point de l'église ; qu'enfin elle ne s'ennuya pas un instant d'une vie si dure, si unie, qui n'était qu'un enchaînement sans intervalle de prière et de pénitence.
« Un si heureux état, continue-t-il, fut troublé par l'ignorance et la folie du zèle de sa tante, pour se taire sur plies haut. Elle lui manda que le Roi ni elle ne pouvoient s'accommoder. plus longtemps de la direction du Père de la Tour ; que
c'étoit un janséniste qui la perdoit, qu'il y avoit à Paris d'autres personnes doctes et pieuses, dont les sentiments n'étoient point suspects ; qu'on lui laissoit le choix de tous ceux-là ; que c'étoit pour son bien et pour son salut que cette complaisance étoit exigée d'elle; qu'enfin si elle se conformoit de bonne grâce à cette volonté, sa pension de six mille livres seroit augmentée jusqu'à dix. » Bref, à en croire Saint-Simon, dont le récit est d'ailleurs très-adroitement combiné, madame de Caylus finit par se résoudre; la crainte d'être tourmentée « prit sur elle plus que les promesses » ; elle accepta le confesseur qu'on voulut, revint à la Cour, mais renonça tout aussitôt à la dévotion, aux austérités, à la solitude; en un mot, elle ne fut plus janséniste. De tout cela, je suis fort tenté de conclure que Saint-Simon, attaché comme il l'était aux doctrines de Port-Royal, a arrangé un peu cette histoire selon les besoins de sa cause. Est-ce bien, comme il l'affirme, pour faire pénitence de sa vie mondaine que madame de Caylus a pris un directeur janséniste? Elle a donc quitté d'elle-même la Cour ? Elle n'a donc été ni disgraciée ni exilée ? Car le motif allégué par Saint- Simon d'une intrigue avec le vieux Villeroy est peu admissible. Il est probable, au contraire.
que ce sont les accointances jansénistes de madame de Caylus qui Font fait chasser de la Cour. Le choix de son directeur a sans doute précédé et déterminé sa disgrâce. Ajoutons, pour en finir avec madame de Caylus, que son repentir fut sincère, qu'elle retrouva sa première situation, son crédit, son influence, et mena jusqu'à la fin du règne de Louis XIV l'existence la plus Lrillante et la plus heureuse.
Les autres actrices d'Esiher sont moins connues, et nous ne pouvons guère citer que les noms de la plupart d'entre elles.
Mademoiselle de Lastic (Assuérus) « étoit belle comme le jour,» a dit madame de Maintenon dans une lettre. Elle s'est faite plus tard carmélite *.
Mademoiselle du Pont de Veilhan, qui créa le rôle d'Esther, « avoit bien de l'esprit et une figure convenable à son personnage. » C'est tout ce que nous apprennent sur elle les Mémoires de Saint-Cyr. Elle s'est faite également carmélite «.
1 De la Boucherie de Lastic : EearteU au 4 ei 4 ffatur an cerf passant d^or accollé d'hermine (qui est de la Boucherie) ; au t et S de gueules à fàsee d^argent^ à la bordure d'or, chargée de 8 /leurs de lys d'azur (qui est de Lastic). Les preuves de noblesse ne remontent pas. au-delà du XV« siècle. (LaChesnaye des Hois, Dictionnaire de la noblesse.)
* Veilhan : D'azur au ray d'escarboucle fleurdelisé d'or, (Bililiothèque de M. le marquis du Prat.)
On donna le rôle d'Aman à mademoiselle d'Abancourti qui était un peu plus âgée que ses compagnes ; jolie d'ailleurs, intelligente et bonne comédienne. Elle entra comme novice, en quittant Saint-Cyr, dans un couvent de visitandines *.
Mademoiselle de Marcilly, qui jouait le rôle de Zarès, fut particulièrement remarquée et applaudie. Elle était faite pour le monde.
On raconte que, lorsqu'elle fut en âge d'être mariée, un des fils du marquis de Villette, un frère par conséquent de madame de Caylus, M. de Murçay, qui sans doute avait eu l'occasion de l'admirer à Tune des représentations d'Esther, voulut l'épouser. Le marquis de Villette, consulté, désira d'abord connaître la jeune personne, et en fut ravi , parait-il , au point de la demander pour lui-même en mariage. Il était veuf depuis longtemps. Hâtons-nous d'ajouter que M. de Murçay entendit facilement raison, accepta de bonne grâce un parti fort avantageux qu'on lui offrit en échange, et se maria même avant son père. De
• Fille de François d'Abancourt, sej^ueur de Puiseaux et de Courcelles, chevalier de Tordre de ' Saint-Jean de Jérusalem. Son grand-père maternel, Etienne de Gouaix, avait été capitaine au régiment de Champagne. — Les armes : D'argent à une aigle de gueules becquée et memhrée d'or les ailes étendues.
son côté, mademoiselle de Marcilly, sensible au mérite et à Taimable caractère du vieux gentilhomme, lui avait donné la préférence. Elle était sans bien, mais très-spirituelle, et, suivant plusieurs témoignages, extrêmement jolie*. Plus tard, devenue veuve, la marquise de Villette épousa lord Bolinbroke. Elle est morte en Angleterre, le 18 mars 1750. Elle fut une de ces femmes charmantes à qui le XVIII® siècle doit d'être appelé par excellence le siècle de la conversation et de l'esprit *.
Mademoiselle de Mornay d'Ambleville remplissait le rôle peu important d'Hydaspe. C'était, si l'on en croit les Mémoires des Dames, « une personne pleine d'agrément.» Elle avait avec elle, à Saint-Cyr, sa sœur jumelle et sa cousine, mademoiselle de Mornay de Toligny. Le nom de Mornay a été porté par plusieurs dames de Saint- Louis. Mademoiselle de Mornay, l'actrice, s'est faite visitandine '.
1 Dangeau, 6 avril 1695. — Honoré Bonhomme, Madame de Maintenon et sa famille^ p. 101.
* Marie-Glaire Deschamps de Marcilly, née le 9 septembre 1675, avait été reçue à Saint-Cvr en octobre 1686. — Les armes : D^or à 5 chevrons de sable, accompagnés de 5 annelets de gueules. [Dictionnaire de la noblesse).
3 Les armes : FasceUes d'argent et de gueules de huit pièces, au lion morné de sable, couronné d'or brochant sur le tout. (Dictionnaire de la noblesse).
Le rôle de Mardochée fut donné à mademoiselle de Glapion, « grande et belle personne, » qui devint plus tard dame de Saint-Louis, et « Tamie de confiance intime de madame de Maintenon. » — « J'ai trouvé, disait Racine, un Mardochée dont la voix va jusqu'au cœur. »
Il arriva à mademoiselle de Glapion une aven ture romanesque qui ne compromit point son innocence, mais qui n'en laissa pas moins dans ses souvenirs , sinon dans son cœur , une trace profonde. Nous ne changerons rien au récit naïf et plein d'émotion qu'en ont fait les dames de Saint- Louis :
« C'étoit dans le temps où l'on joua les tragédies. Une des Demoiselles, qui étoit de la classe bleue et qui faisoit le personnage de Mardochée, fut remarquée par un page de Mademoiselle * , d'une bonne famille de Lorraine. Comme ello occupoit à l'église l'extrémité du banc des bleues, proche la grille *, il s'avisa de tirer le rideau et de fixer les yeux sur elle, lui montrant une lettre. La Demoiselle, au bruit, regarda ainsi que les autres, ce qui causa un assez grand
1 M»e de MoDtpensier.
* Cette grille, couverte d'un rideau, séparait le chœur où étaient la Communauté et les Demoiselles, de la nef où était le public.
trouble, jusqu'à ce qu'une des maîtresses allât remettre le rideau. Le jeune homme s'échappa. Une autre fois il recommença, et avec; une audace sans pareille il jeta sa lettre presque sur la Demoiselle, qui fut, comme l'on pense, pleine de confusion. On la ramassa et on la donna à Madame, qui fut tn'^s-fachf^e et en fit de telles plaintes à Mademoiselle, car le page avoit osé dire ce qu'il étoit, que celui-ci fut châtié.
» Mais cela ne le corrigea pas, et, poussant jusqu'au bout son diabolique dessein, il suborna l'un de nos brodeurs, qui glissa une autre lettre dans l'habit de la Demoiselle. Elle, quand elle la vit, pensa mourir de honte et donna la lettre à la maîtresse des bleues, qui la donna à Madame ; celle-ci porta encore ses plaintes à Mademoiselle, qui fit fouetter le jeune homme et menaça de le chasser. Il en devint comme fou, et portant sa colère sur le brodeur, qu'il crut l'avoir trahi, il se fit accompagner de trois commis de M. de Seignelay, de ses amis, aussi abandonnnés de Dieu, et ils s'en vinrent dans la cour du dehors où ils battirent le brodeur. Les compagnons du brodeur le défendirent, et le maître ayant tiré son épée, fut percé de plusieurs coups par ces forcenés.
» La Ferté * vint à son aide , parvint à saisir deux des assaillants, mais non le page, qui s'enfuit à Paris; puis il courut à Versailles avertir M. Manseau* de cette aventure. Celui-ci s'en alla à Marly où étoît la Cour, et fut rencontré par le Roi qui voulut savoir pourquoi il venoit. Il raconta le fait, et le Roi ordonna qu'on conduisît les coupables dans les prisons de Versailles ; ils furent condamnés à perdre leurs emplois et abandonnés à la justice. Quant à l'auteur de tout le mal, on se mit à sa poursuite; mais ayant pris à Paris des chevaux et une bonne somme d'argent, il ne s'arrêta point qu'il n'eût passé la frontière. Il se mit au service d'un prince allemand, changea deux fois de religion et eut beaucoup d'aventures. On le revit longtemps après et bien changé. Il étoit de la compagnie du prince Ragotzi, et vint avec lui visiter notre maison. Madame nous le fit remarquer en nous disant qu'il avoit le dessein d'entrer à la Trappe.
» Quant à la Demoiselle, elle devint, par son mérite et les emplois qu'elle a si dignement rem-
1 Gentilhomme des dames de Saint^Louis, chargé de la garde de la maison.
* Intendant de Madame de Maintenon.
plis, l'honneur de la maison de Saint-Louis *. » Marie-Madeleine de Glapion des Routis était d'une très-ancienne famille de Normandie, tombée dans la plus grande détresse, et dont presque tous les membres occupaient des emplois subalternes dans l'armée. Elle était née le 24 octobre 1674, et avait été admise à Noisy en 1684. Elle fit profession le 23 novembre 1695, fut élue trois fois Supérieure, et mourut le 29 septembre 1729, âgée de cinquante-cinq ans.
Son nom est un des noms célèbres de Saint- Cyr. Elle était pleine d'esprit, de bonté et de vertu; musicienne et artiste jusqu'à la passion; propre à tout, à l'enseignement, à l'administration, au soin des malades. La vie de cette sainte religieuse ne fut qu'un long combat intérieur. Elle lutta contre elle-même, contre les inquiétudes de sa raison, contre son naturel trop tendre et trop mélancolique, contre son trouble et peutêtre ses regrets au souvenir des beaux jours à*Estner,
Madame de Maintenon la réprimandait et la consolait dans de longs entretiens , dans des lettres pleines des plus sages conseils :
' Mémoires des Dames.
« Souvenez-vous, ma chère flUe, lui écrivaitelle , que vous êtes chrétienne et religieuse ; votre vie doit être cachée, mortifiée, privée de plaisirs, chaste en tout, et vous contentant du parti que vous avez choisi. Vous ne vous en repentez pas : prenez-le donc avec ses austérités et ses sûretés. »
Et une autre fois :
« Vous ne serez jamais contente, ma chère fille, que lorsque vous aimerez Dieu de tout votre cœur... Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on auroit peine à imaginer, et qu'il n'y a que le secours de Dieu qui m'empêche d'y succomber? J'ai été jeune et jolie, j'ai goûté des plaisirs, j'ai été aimée partout ; dans un âge un peu plus avancé, j'ai passé des années dans le commerce de l'esprit ; je suis venue à la faveur, et je vous proteste, ma trèschère fille, que tous les états laissent un vide affreux, une inquiétude, une lassitude, une envie de connoître autre chose, parce qu'en tout cela rien ne satisfait entièrement. On n'est en repos que lorsqu'on s'est donné à Dieu. »
Madame de Glapion écoutait avec reconnaissance et respect les exhortations de son amie, et se laissait humblement diriger par elle. Au reste,
Madame de Maintenon dissimulait mal sous ses reproches l'admiration que lui inspirait cette vertu si tourmentée et si militante.
« Après la mort du Roi, et lorsque Madame de Maintenon se fut retirée à Saint-Cyr, madame de Glapion devint, avec mademoiselle d'Aumale, sa grande consolation et sa continuelle distraction... Souvent toutes deux étaient à la fois malades, et, de leur lit de douleur, à un étage de distance, elle s'écrivaient les lettres les plus tendres, des billets touchants, même des vers ou des badinages. Tout manque en moi, disait Madame de Maintenon à madame de Glapion quand elle n'avait plus qu'un souffle de vie, tout manque en ' moi, hors ma sensibilité pour vous et pour Saint-Cyr. Enfin, quand la veuve de Louis XIV se vit au terme de sa longue carrière, elle s'estima heureuse de mourir dans les bras de sa chère Glapion, la seule, disait-elle, la seule de mes affections qui ne m'ait 'pas déçue * . »
Il ne nous reste plus que quelques noms à citer pour épuiser la liste des actrices d^Esther,
Mademoiselle le Maistre de la Maisonfort
1 Th. Lavallée, Histoire de la Maison royale de Saint-Cyr^ page 287. — Les armes de la famille de Glapioii aont : D^atur à trois soucis d'or posés ^ et 4.
avait le rôle d'Élise. Elle était de la famille de Le Maistre de Sacy, et alliée par sa mère aux Arnauld de Port-Royal. Sa sœur aînée, madame de la Maisonfort, d'abord chanoinesse de Poussey, puis dame de Saint-Louis, fut très-mêlée aux querelles du quiétisme, prit parti pour madame Guyon, prêcha sa doctrine, et se compromit jusqu'à se faire exiler. M. Lavallée, tout en signalant le goût de madame de la Maisonfort pour les écrivains de Port-Royal, ne semble pas avoir remarqué cette parenté janséniste *.
Il y a là pourtant une circonstance dont il faut tenir compte. Sans doute le quiétisme n'a théoriquement rien de commun avec les opinions de Port-Royal ; mais, dans cette manie de la polémique et de la prédication, dans ce penchant à la singularité et à l'hérésie, nous croyons reconnaître chez madame de la Maisonfort un défaut de la race et comme une sorte de maladie héréditaire. Au surplus, ceci n'est qu'une digression : à l'époque d'Esiker, madame de la Maisonfort jouissait d'une renommée parfaite. Quant à sa jeune sœur, l'actrice, que le Roi appelait en badi-
' M. Lavallée a été trompé sans doute par l'orthographe fautive des manuscrits de Saint-Cyr. Il s'y conforme en écrivant Lemaître de la Maisonfort au Ueu de le Maistre de la Maisonfort, qui est l'orthographe exacte.
nant « la petite chanoinesse », on raconte à son sujet une piquante anecdote qui trouve naturellement sa place dans ce récit.
Un jour (les dames de Saint-Louis ne nous disent pas si ce fut à la première représentation d'Esther), un jour, mademoiselle de la Maisonfort hésita un peu en jouant son rôle. « Racine, qui étoit derrière le théâtre, fort attentif au succès de la pièce, s'en aperçut et en fut ému. Aussi, quand mademoiselle de la Maisonfort, sa tirade achevée, rentra dans la coulisse, il lui dit d'un air fâché : Ah/ mademoiselle , qu'avezvovs fait ? Voilà une pièce perdtce ! — Elle, sur ce mot de pièce perdue, croyant qu'elle l'étoit en effet par sa faute, se prit à pleurer. Racine, peiné de l'avoir contristée et craignant, comme elle devoit retourner sur le théâtre, qu'il ne parût qu'elle avoit pleuré, se mit à la consoler de son mieux. Il tira son mouchoir de sa poche et essuya lui-même les larmes de la jeune fille, comme on fait aux enfants pour les apaiser, lui disant des paroles douces , afin de lui donner courage, et que cela ne l'empêchât pas de bien achever ce qu'elle avoit encore à faire. Malgré cette précaution, le Roi s'aperçut que mademoiselle de la Maisonfort avoit les yeux un peu
rouges, et dit : « La petite chanoinesse a pleuré w.
» Quant on sut, ajoutent les Dames, ce que c'étoit, et la simplicité de M. Racine, on en rit, et lui-môme aussi, qui, n'ayant en tête que la pièce, avoit fait cette action sans penser le moins du monde à ce qu'elle avoit de peu convenable. »
Les chœurs d'Esiher étaient conduits par quatre Demoiselles dont les manuscrits de Saint- Cyr nous ont conservé les noms, mais défigurés, comme toujours, par une mauvaise orthographe. Aussi avons-nous eu quelque peine à retrouver leur trace dans V Armoriai de France et dans le Dictionnaire de la noblesse. C'étaient :
Mademoiselle de Bourdonné de Chàmpigny , que les Mémoires de Saint-Cyr, et par suite M. Lavallée, appellent Bourdoué de Chamipigny. Elle était née le 23 février 1673, et avait été reçue à Saint-Cyr le 30 mars 1685. Elle fit profession le 9 octobre 1694, et resta dans la maison comme dame de Saint-Louis * ;
Mademoiselle Lefranc de Beaulieu, née le 14 avril 1615, reçue à Saint-Cyr en décembre 1687. Elle devint aussi dame de Saint-Louis * ;
* Les armes : D^azur à trois chevrons d'or^ accompagnés y en chef^ de trois colombes d'argent rangées^ «f, en potnte^ d'une étoile de même.
* Les armes : D'argent à trois cœurs de gueules, 2 et 1,
Mademoiselle Le Métayer de la Haye-le-Comte, reçue à Saint-Cyr en 1686 ; elle devint, comme les précédentes, dame de Saint-Louis * ;
Mademoiselle Hurault de Saint-Denis, née le 4 avril 1615, à Marigné-sur-Niort en Poitou, reçue à Saint-Cyr, au mois d'août 1686. Elle épousa le 4 octobre 1700, Alexandre de Saint-Quintin , comte de Blet. Son fils, le marquis de Blet, devint brigadier des armées du Roi en 1743. — Elle mourut en 1729 ^
La plupart des actrices d'Esther n'étaient âgées que de quinze ans. Racine les avait choisies à cet âge, « où les jeunes filles ont encore toutes les grâces de l'enfance, sans les séductions de la jeunesse. » Dans la préface de sa pièce, Racine qui a des éloges pour tout le monde, pour le Roi, pour Madame de Maintenon, pour la maison de Saint-Cyr, et même pour son collaborateur Moreau, n'a garde d'oublier les actrices, bien que ce ne fût pas encore l'usage, au XVII^ siècle, de louer de cette façon les comédiennes. Il est vrai que les interprètes d'Esther n'étaient pas des comédiennes ordinaires, et qu'un auteur
* Les armes : D'axvr, à trois ailles d'argent rangées en fasce^ becquées et armées de sable.
* Les armes : D^or, à la croix d'azur^ cantonnée de quatre ombres de soleil de gueules.
pouvait, sans se compromettre, rendre hommage à leur talent. Le Roi fut ravi de leur intelligence, de leur jeu facile, ingénu, correct, de leurs charmantes voix, de leur innocente assurance, et il en témoigna très-vivement sa satisfaction aux dames de Saint-Louis.
Revenu à Versailles, il ne fit plus que parler d'Esther. Tout le monde en parla avec lui ; tout le monde voulut voir cette merveille.