‹ Le théâtre de Saint-Cyr (1689-1792) d'après des documents inéditsChapitre 14 sur 121 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

LE SUCCÈS d'eSTHER

Trois jours après la première représentation, le 29 janvier 1689, le Roi en fit donner une seconde, à laquelle il conduisit le duc d'Orléans, quelques princes de la Maison royale. Madame la Dauphine, madame de Miramion, « cette mère de l'Église * » et huit jésuites, au nombre desquels était le Père Gaillard. «Aujourd'hui, écriyait Madame de Maintenon, nous jouons pour les saints. »

Madame de Caylus, qui faisait Esther à la place de mademoiselle de Veilhan, transforma le rôle et changea le succès du premier jour en triomphe. Les princes furent enchantés de ce spectacle et en firent partout les plus beaux éloges. « Il y eut alors, disent les dames de Saint-Louis, une telle émulation de curiosité, et môme une telle jalousie entre les grands, que le

^ Madame de Miramion était la femme la plus célèbre de son temps par sa vertu, sa piété et ses fondations charitables.

Roi trouva bon, pour les contenter tous, de les y mener tour à tour. »

Les représentations continuèrent sans relâche ; on laissa de côté pour un temps les travaux des classes, et, jusqu'au carême de cette année 1689, Saint-Cyr fut tout à son théâtre.

La même agitation régnait à la Cour. Les personnages les plus graves de l'État et les plus occupés voulurent prendre leur part des vacances du couvent. Il fallait, toute chose cessante, aller voir Eather. « On y porta, dit madame de la Fayette, un degré de chaleur qui ne se comprend pas ; car il n'y eut ni petit ni grand qui n'y voulût aller ; les ministres, pour se rendre à cette comédie, quittoient les affaires lea plus pressées. »

Les Mémoires de Saint-Cyr nous apprennent que Madame de Maintenon dressait elle-même la liste des invités. « On donnoit cette liste à la por^ tière, alors madame de Gauthier, afin qu'elle n'en laissât pas passer d'autres ; et, quand le Roi étoit arrivé, il se mettoit à la porte en dedans, fit, tenant sa canne haute, pour servir de barrière, il demeuroit ainsi jusqu'à ce que toutes les personnes conviées fussent entrées ; puis il faisoit fermer la porte. »

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« Il en a toigours usé de môme, igoutent lea dames de Saint^Louis, cliaque foia qu'il nous faisoit rbouueur de venir ioi ; et, dans ces occasions-là, il ne faisoit gaève entrer de monde à sa suite, ayant une grande attention & noua garantir du désordre que cause la multitude ; il youloit que les gens de sa maison se tinssent dans lea vestibules ou autres lieux publics, proche celui ou il étoit, s{^ns oser dire un mot à personne, » Cependanti la renommée d'JEêther se répandit rapidement au dehors. A Paris, comme & Versailles , il n^était hruit que des fêtes de Sainte Cyr. « Je vous avertis, écrit madame de Cou-» langes & madame de Qrignan, que, si vous vou^ lez ffdre votre cour, vous demandiez à voir Esther.,. Toutes les personnes de mérite en sont charmées; vous en seriez charmée plus qu'une autre « . »

« C'est un chef-d'œuvre de Racine, dit à son tour madame de Sévigné : si j'étois dévote, j'aS' pirerois à le voir '. »

Il est évident que madame de Sévigné a grande envie d'aller i Saint-Cyr ; elle-même nous l'ar

* Lettres de madame de Séeigné. (Hachette. Collection des grand» écrivains de la France. T. VIII, 442), Lettre du 28 janvier. « Lettre du 31 janvier, (Id., VIII, 445,)

vouera dans ses .prochaines lettres ; mais elle sait qu'on n'y est pas admis sans difficulté, que Madame de Maintenon y fait aller seulement « les gens d'une profonde sagesse, » et sa modestie l'empêche d'espérer.

« Racine, écrit-elle, parla à Madame de Maintenon de M. de Pomponne ; elle fit un cri, et le Roi aussi, et Sa Majesté lui fit ordonner d'y aller.' Il y fut donc hier, cet illustre Pomponne; je ne finirai point cette lettre que je ne l'aie vu *. »

Madame de Sévigné est interrompue par l'arrivée de Poirier, domestique du chevalier de Grignan, qui apporte un billet de son maître et des nouvelles de Versailles. « Ces messieurs ne s'y ennuient pas ; le chevalier est ravi et transporté d'Esther: »

' Trois jours après, le 7 février, en sortant de la poste, madame de Sévigné va chez M. de Pomponne qui était revenu le jour môme à Paris.

Elle écrit aussitôt à sa fille :

« Madame de Vins vous aura mandé comme Madame de Maintenon le nomma, et comme il eut ordre du Roi de venir le lendemain à cette belle tragédie. Le Roi lui dit le matin qu'il étoit

* Lettre du 4 février. (Collection des grands écrivains de la France, madame de Sévigné, T. VIII, 453.)

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fort digne d'en juger, qu'il en seroit assurément content. Et, en effet, il l'est au dernier point. Racine s'est surpassé, il aime Dieu comme il aimoit ses maîtresses; il est pour les choses saintes, comme il étoit pour les profanes. La sainte Écriture est suivie exactement dans cette pièce ; tout est beau, tout est grand, tout est traité avec dignité. Vous avez vu ce que M. le chevalier m'en a écrit. Ses louanges et ses larmes sont bonnes.... Quand la pièce sera imprimée, je l'enverrai à ma chère fille. Plût à Dieu qu'elle la pût voir* ! » La représentation dont il est question dans ces deux lettres, est celle du 3 février. Nous savons par le Journal de Dangeau que le Roi y assista avec Monseigneur, Madame la Dauphine et toute la Maison royale. Mais Dangeau ne nomme pas les autres spectateurs, parmi lesquels étaient le chevalier de Grignan et M. de Pomponne.

Remarquons en passant que Pomponne, éloigné des affaires depuis dix ans, par les intrigues de Colbert et de Louvois, ne vivait plus à la Cour. Cette invitation, faite dans les termes que madame de Sévigné rapporte, ressemble fort à un retour de faveur, au moment môme où l'influence

1 Lettre du 7 février. (Collection des grands écrivains de la France, madame de Sévigné, T. VIII, 457.)

de Louvois touche à son déclin. Colbert est mort en 1683 ; Louvois mourra en 1691 ; et* à cette époque, deux ans juste après les représentations û'Esther^ Pomponne redeviendra ministre.

Ssiher fut jouée pour la quatrième fois le 5 février, en l'honneur de Jacques II, roi détrôné d'Angleterre, à qui Louis XIV avait offert dans le château de Saint-Germain une hospitalité souveraine, et à qui plus tard il donnera une flotte et une armée pour reconquérir son royaume.

« Le Roi, écrit Dangeau, dîna de bonne heure, et, en sortant de table, alla à Saint-Cyr. Sur les trois heures, le roi et la reine d'Angleterre y arrivèrent. Le Roi les reçut dans le chapitre, et ensuite les mena voir la tragédie A'Esther; il y avoit trois fauteuils. La reine d'Angleterre étoit assise au milieu, le roi d'Angleterre à droite, et le Roi à gauche. Madame de Caylus joua le rôle d'Ësther, et jamais la pièce n'avoit mieux réussi. »

Les Mémoires de Saint-Cyr entrent dans plus de détails :

« Nous vîmes alors, disent les Dames, trois tête« couronnées dans notre maison, et presque tous le» princes et princesses du sang. Les actrices, animées par de si augustes spectateurs, et Tempressement qu'on mettoit à les voir, en

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prirent une nouvelle émulation, et eurent un succès surprenant. La musique ne Ait pas un des moindres agréments de la pièce ; car, outre que nous arions de belles voix, les instruments des musiciens du Roi en releroient Tharmonie. Le Roi avoit donné, pour ce jour-là, quelquesunes de ses musiciennes des plus sages et des plus habiles, pour mêler avec les Demoiselles, afin de fortifier le chœur des Israélites : on les habilla comme elles à la persane, ce qui auroit dû les confondre ayec les autres ; mais ceux qui ne les connoissoient pas pour être de la musique du Roi les distinguoient fort bien pour n'être pas de nos Demoiselles, en qui on remarquoitunecer* taine modestie et une noble simplicité bien plus aimable que les airs affectés que se donnent les filles de cette sorte. Tout le monde convint queTOpérâ et la Comédie n'approchoient pas de ce spectacles D'un côté on voyoit, sur le théâtre, de jeunes demoiselles bien faites, fort jolies^ qui repré'^ sentoient parfaitement bien, qui ne disoient que des choses capables d'inspirer des sentiments honnêtes et vertueux, et dont l'air noble et modeste, sans affectation, ne donnoit aux speo* tateurs que l'idée de la plus grande innocence. Si l'on tournoit la tête de l'autre côté, on voyoit

cette multitude de Demoiselles, rangées pour ainsi dire en pyramides, très-proprement mises dans leurs habits de Saint-Cyr, qui, avec les rubans de chaque couleur qu'elles portent, faisoient une diversité agréable. Pour ce qui est de la place du milieu, on y voyoit les Rois et tout ce qu'il y avoit d'illustre à la Cour. »

Cette représentation fut la plus brillante de toutes, et mit le comble à la gloire de Racine. Son âme tendre et impressionnable ressentit vivement les émotions du triomphe. On le surprit un soir, à la porte de la chapelle, « étouffant devant Dieu, la joie et l'orgueil dont il se sentoit gonflé. » Car l'auteur de Phèdre et de Bérénice ne le cédait en rien pour la foi naïve et la simplicité du cœur à ces innocentes jeunes filles, dont il avait fait de si adorables actrices, et qui, de leur côté, avant d'entrer en scène, se mettaient à genoux derrière le théâtre, et disaient des Veni Creator afin d'obtenir de ne pas broncher. Le maître était digne des élèves.

. D y eut le 15 février, une cinquième représentation sur laquelle nous n'avons d'autres ren-: seignements que ceux donnés par Dangeau: « Le Roi, Monseigneur, Monsieur, Madame, Mader moiselle, et les princesses, allèrent à Saint-Cyr

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voir la tragédie A'Esther, qu'on admire toiyours de plus en plus. »

Nous allons revenir pour un instant encore à madame de Sévigné et nous donner le plaisir de suivre à travers ses lettres, l'histoire de notre théâtre.

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