A LA COUR
On avait obtenu à Saint-Cyr le résultat qu'on souhaitait ; on ne pouvait aller plus avant dans la réforme ; on revint peu à peu en arrière.
« L'intention de Madame de Maintenon n'étoit pas, disent les Mémoires de Saint-Cyr, qu'on tînt toujours les Demoiselles dans ce grand abaissement, et elle prit ensuite le milieu entre donner trop de matière à l'orgueil et les laisser dans la grande ignorance où sont les filles qui n'ont rien vu qu'un couvent, ou rien entendu que des leçons de catéchisme ou la Vie des Saints. » Au reste, dès le premier jour, Madame de Maintenon prêchant la réforme aux dames de Saint- Louis, leur écrivait : « Il faut nous jeter dans l'extrémité pour nous retrouver dans le milieu.»
Les exercices littéraires furent repris, d'abord modérément, puis avec moins de réserve ; et, si
Ton ne rouvrit pas immédiatement le théâtre, on rétablit du moins comme autrefois l'usage des tragédies dans les classes. Madame de Maintenon les faisait réciter devant elle, et souvent même, elle amenait pour les entendre quelques dames de la Cour choisies dans son entourage intime. Voici un charmant billet d'elle qui nous renseigne agréablement sur ce point :
« Mesdames les marquises de Dangeau, d'Heudicourt et de Montgoji yeulent'-elles manger demain ensemble dans le lieu qu'il leur plair?^ ; en partir à une heure pour Saint-Cyr, se rândpe 4 la classe bleue, y y o\r jouer Est her, ne s'y point moquer de plusieurs vilains visages qui jouent et qui chantent, aller ensuite prier Dieu, et d^ là à Marly ? Mon carrosse, dont je n'ai que faire, attendra leur ordre ; ellea le renverront de Saint-Cyr, Elles m'apporteront ^\x bouteilles d'hypocras pour nos actrices, que M, Légpp mettra entre leurg mains. Si tout cela ne leur convient pas, nous le remettrons à un ^utre jour. »
Les Mémoires de Saint-Cyr mentionnent égaler ment ces représentations dans la classe bleue : « Mais; disent les Danies, on ne jouoit plus du tout avec l'appareil qu'on avoit fait ci-devant
RETOUR A LA TRAGÉDIU 135
à Esther, ni en autre habit que celui de Saint- Cyr, à quoi Madame de Maintenon ne youloit pas qu'on ajoutât des ornements extraordinaires, disant qu'il ne falloit qu'un assortiment simple à un habit aussi simple qu'est celui des Demoiselles, et qu'il étoit de mauvais goût d'en user autrement. Cela n'empêche pas que quand elles ne jouent qu'entre elles ou devant la communauté, on leur souffre de se parer plus qu'^ l'ordinaire, et de mettre les diamants qui pont restés de la tragédie A'Esther. Madame de Maintenon n'a pas désapprouvé qu'on eût cette complaisance pour leur jeunesse. »
Louis XIV fit quelquefois venir à la Cour les meilleures actrices de Saint-Cyr pour réciter devant lui ces beaux vers de Racine, qu'il ne pouvait se lasser d'entendre. « Elles y alloient, disent les Mémoires, dans les carrosses du Roi, bien accompagnées, et Madame de Maintenon étoit fort attentive, lorsqu'elles étoient arrivées, à les mettre entre les mains de gens sûrs pour veillera leur conduite. Pendant qu'elles étoient là, ils avoient ordre de se tenir près d'elles et d'empêcher que personne se mêlât trop en leur compagnie, afin qu'elles fussent aussi bien gardées qu'elles le pouvoient être hors de Saint-Cyr.
» Elles jouèrent leur pièce dans Tappartement de Madame de Maintenon, en présence du Roi, des princes du sang et de plusieurs personnes de la première qualité, sans autre parure que leur habit ordinaire qui étoit propre et mis de bon goût. Celles qui restoient ici donnèrent en cette occasion des marques de la noblesse de leurs sentiments ; car, sans porter envie à celles qui alloient à Versailles et qui étoient de la tragédie, elles se dépouillèrent de tout ce qu'elles avoient de plus neuf en habits, gants, rubans, etc., et le prêtèrent à leurs compagnes, se faisant un plus grand plaisir de les parer et de faire par là honneur à la maison que si c'eût été ellesmêmes ; elle demeuroient ici fort mal vêtues ces jours-là , sans s'en souvenir ; au retour, elles s'empressoient bien davantage à prendre part aux applaudissements qu'avoient eus leurs compagnes, qu'à reprendre ce qu'elles avoient prêté... On alla ainsi à Versailles en différents temps, tantôt pour Athalie, tantôt pour Esther, puis encore pour Jonafhas, dont un nommé M. Duché étoit l'auteur. »
Boileau assista à l'une de ces représentations à'Athalie^ et s'empressa d'écrire à Racine pour l'en informer et lui en exprimer sa satisfaction.