‹ Le théâtre de Saint-Cyr (1689-1792) d'après des documents inéditsChapitre 18 sur 121 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

La réforme n'atteignit pas seulement les Demoiselles ; elle s'étendit aux Dames, dont la conduite et les mœurs n'avaient certes pas besoin d'être réformées. Le nouvel évoque de Chartres, Godet des Marais, que nous avons signalé déjà parmi les adversaires les plus déclarés du théâtre, fut l'âme de la réforme. On le disait suscité par Dieu pour le salut de Saint-Cyr . C'était un prêtre d'une grande piété, instruit, zéléj dévoué à ses devoirs, mais d'une sévérité de principes excessive.

« Il avoit, dit Saint-Simon, un extérieur de cuistre.... une longue figure malpropre, décharnée, toute sulpicienne.... On le prenoit pour un homme sans monde, sans talents, de peu d'esprit et court de savoir, que le hasard de Saint- Cyr établi dans son diocèse avoit porté où il étoit, noyé dans ses fonctions, et sans autre appui ni autres connoissances.

» Ce prélat, continue Saint-Simon, n'étoit rien moins que ce qu'on s'en fîguroit. Il étoit fort savant, et surtout profond théologien; il y joignoit beaucoup d'esprit, de la douceur, de la fermeté, même des grâces, et, ce qui étoit le idus surprenant dans iih homme qui n'étoit jamais sorti de la profondeur de son métier, il étoit tel pour la Cour et pour le monde j que les plus fins courtisans auroient eu peine à le suivre, et aUtt)ient eu à profiter de ses leçons ; mais c'étoit en lui un talent enfoui pour les autres i parce qu'il hes'ën servoit jamais sans de vrais besoins. »

Avant d'être appelé à l'évôché de Chartres, Godet des Marais était prêtre de Saint-Sulpice. Il prêchait, confessait, catéchisait) dirigeait, allait visiter les malades et les prisonniers ^ donnait tout son bien aux pauvres. Il se laiâsa difflcilfement arracher à sa solitude.

Lorsqu'on vint le chercher de la part dé Madame de Maintenon, on Ve trouva dans une pistite chambre sans feu, n'ayant pour tous meubles qu'un méchant litj une chaise de paillcj un pupitre Bur lequel il méditait et priait, une carte de Jérusalem attachée à la muraille, et Uii clavecin dont ilgouait quelquefois poui" sie déla&sei^ l'esprit.

Dès qu'il fut le « diocésain de Saint-Cyr, » il songea à obtenir du Pape l'érection de la maison en monastère régulier, et l'obtint en effet j à la grande satisfaction de Madame de Maintenons et avec l'agrément moins empressé du Roi; A partir de ce moment, les dames de Saint-Louis ne fUrent plus que d'humbles religieuses augustines^ vouées à la pénitence, à la pauvreté ^ et soumises à une règle étroite. On multiplia les épreuves du noviciat, et l'on substitua aux vœux simples des vœux solfennels. Voici, d'après le Père Hélyoti quelques-unes des formules employées à Saint-Cyr dans la cérémonie de la vêture :

Le célébrant, assis devant la grille du chœur, et s'adressant à la postulante^ disait : « Ma fille, que demandez-vous ? »

La Postulante, — « Je demande très-humblement la grâce que j'ai déjà demandée au Seigneur de pouvoir habiter dans cette maison de Dieu tout le reste de ma vie. »

ë^ CéUbrant. — « Vous devez savoir que pour être reçue dans cette sainte maison, il faut être dans la résolution de renoncer tout-à-fait au monde et à vous-même^ de porter tous les jours votte croix à la suite d^ Jésus-Christ» et de consacrer toute votre vie à l'éducation chré-

tienne des jeunes personnes qui sont renfermées ici. Êtes-vous dans la volonté d'accomplir tous ces devoirs, et persévérez-vous dans la demande que vous avez faite ? »

La Postulante. — « Me confiant en la miséricorde de Dieu et aux mérites de Jésus-Christ, mon Sauveur, j'espère pouvoir accomplir ce qui vient de m'ôtre représenté, et je continue à faire très-humblement la même demande que j'ai faite. »

L£ Célébrant. — « Que Notre-Seigneur Jésus- Christ, qui vous a inspiré ces bons sentiments, vous donne la force de les soutenir, et que la grâce achève en vous l'ouvrage que la miséricorde y a commencé. »

Puis venaient les oraisons, la bénédiction des habits, les formules de la profession et des vœux.

A la fin de la cérémonie, la postulante, ayant revêtu les habits de religion, allait se mettre sous le drap mortuaire ; pendant ce temps on chantait le De profundis ; et, lorsqu'elle était relevée, le célébrant lui disait :

« Vous devez comprendre, ma fille, par cette dernière cérémonie et par les prières dont elle est accompagnée, qu'en vertu de la profession sainte que vous avez faite, il faut que vous vous

regardiez désormais comme véritablement morte au monde, et engagée à vivre uniquement pour Dieu. »

Parmi les nouvelles dames de Saint-Louis qui furent soumises à ce lugubre cérémonial, nous retrouvons trois des principales actrices d'j^^^/i^r, mesdemoiselles de Glapion, de Champigny et de Beaulieu, qu'on appelait les belles voixdeSaint- Cyr. Nous savons, par les Mémoires des Dames, que Racine assista à ces prises de voiles, et qu'il y c< fondit en larmes. » On connaît le mot de Madame de Maintenon : « Racine, qui veut pleurer, ira à la profession de la sqpr Lalie. » Au reste, il paraît bien que le poëte, remis de son premier désappointement, avait lui-même approuvé la réforme de Saint-Cyr. Les portes de la maison lui étaient restées ouvertes, et il venait souvent « s'humilier au pied de l'autel dans ce dernier théâtre de sa gloire. »

Cependant, les changements survenus à Saint- Cyr avaient eu leur contre-coup au dehors, et le zèle des réformateurs menaçait la Cour elle-même. Bossuet, dans son livre des Maximes et Réflexions sur la Comédie, publié en 1694, avait hautement condamné les spectacles, et son opinion prise à la lettre était sur le point de faire

loi. La princesse Palatine, dont le témoignage d'ailleurs ne saurait être invoqué sans de grandes réserves, fait allusion dans sa correspondance à ces tentatives de réforme. Elle s'en prend à Madame de Maintenon, qu'elle déteste, et à qui elle prodigue, suivant sa coutume, les épithètes les plus grossières :

« Nous avons failli, dit-elle (22 décembre 1694), n'avoir plus de comédie. La Sorbonne, pour plaire au Roi, a voulu la faire défendre ; mais l'archevêque de Paris et le Père de La Chaise doivent avoir dit au Roi que ce seroit trop dangereux (de bannir les divertissements honnêtes) parce que cela pousseroit la jeunesse à plusieurs vices abominables. Ainsi, Dieu soit loué ! la comédie nous reste. Cela contrarie extrêmement, à ce qu'on assure, la vieille ratatinée (Madame de Maintenon), attendu que c'étoit elle qui poussoit à la suppression de la comédie. Elle doit même avoir fait, à ce sujet, de grandes menaces à l'archevêque de Paris et au confesseur. Quant à moi, tant qu'on ne supprimera pas entièrement la comédie, on aura beau faire déblatérer les prédicateurs contre elle, je continuerai d'y aller. »

Les accusations de la Palatine ne valent pas

la peine d'être discutées. Quand il s'agit de Madame de Maintenon, son vocabulaire d'iiyures est inépuisable. Mais ses plaintes, bien que fort exagérées, n'étaient pas alors sans fondement, et Madame de Maintenon, qui dirigeait tout à la Cour, avait dû s'y montrer, après les derniers événements de Saint-Cyr, peu favorable aux spectacles. La Palatine ne fait probablement qu'exprimer par ses clameurs l'inquiétude qui régna un instant autour d'elle. Cette inquiétude dura peu : dès l'hiver suivant, la Cour reprit ses divertissements ordinaires, et la comédie y tint comme toujours une «grande place.

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