‹ Le théâtre de Saint-Cyr (1689-1792) d'après des documents inéditsChapitre 28 sur 121 · DE SAINT-LOUIS ET LE DERNIER JOUR DE SON THÉÂTRE · texte numérisé non relu

DE SAINT-LOUIS ET LE DERNIER JOUR DE SON THÉÂTRE

Louis XVI et Marie-Antoinette, qui avaient appris dès leur jeunesse à aimer Saint-Cyr, lui témoignèrent toujours la plus grande bienveillance. Ils ne cessèrent pas d'enrichir cette maison déjà très-riche ; ils s'intéressèrent beaucoup au sort des Demoiselles, les établissant, leur accordant des charges à la Cour, leur ouvrant les monastères, créant pour elles de nouveaux chapitres de chanoinesses, et augmentant au besoin la dot de 3,000 livres qu'on leur donnait en les congédiant.

« L'œuvre de Louis XIV ne sera parfaite, disait la Reine, que quand on aura pourvu à l'existence de toutes les Demoiselles après leur sortie de Saint-Cyr *. »

1 Lavallée. ~ Mémoires de Madame Campatu

Enfin, c'était par les mains des religieuses de Saint-Cyr que Louis XVI et sa famille faisaient le plus souvent passer leurs aumônes. « Il est de notoriété publique, dit un acte du mois de mai 1793, que feu Capet, sa femme et ses tantes versoient fréquemment d'abondantes aumônes , dont la distribution étoit confiée à la sagesse des citoyennes qui dirigeoient cette maison * . »

Nous savons comment les dames de Saint- Louis pratiquaient la charité ; elles faisaient en moyenne chaque année près de quinze mille livres d'aumônes qu'elles répandaient dans tous les villages où s'exerçaient leurs droits seigneuriaux ; elles subventionnaient les écoles, entretenaient les églises, visitaient et secouraient les malades, et occupaient sur les terres de la Communauté un grand nombre d'ouvriers indigents. Les Registres mentionnent chaque mois des dépense» comme celles-ci :

Donné aux gens qui sont venus aider les jardiniers, 60 livres.

Aux pauvres femmes qui ont cueilli des coquelicots pour . rapothicairerie, 22 livres.

Aux femmes de peine qui ont aidé les sœurs converses pendant le carême, 200 livres... etc.

* Archives de la préfecture de Versailles.

La maison faisait vivre ainsi près de sept cents personnes attachées à des emplois subalternes. Les pauvres du village recevaient à eux seuls mille livres de pain par semaine.

Lorsque la Révolution éclata, les habitants de Saint-Cyr montrèrent le plus grand empressement à envahir et à piller cette maison bienfaisante qui les nourrissait depuis tant d'années, et dont la suppression devait les plonger pour longtemps dans la plus cruelle misère.

Nous savons peu de chose des relations de Saint-Cyr avec la Cour durant cette dernière période. Les précieux mémoires qui nous ont tant servi pour les règnes précédents, s'arrêtent à 1758, sans être ni remplacés ni continués par d'autres documents du même genre.

La correspondance du comte Mercy-Argenteau, publiée récemment, est pleine, il est vrai, de détails intéressants sur Louis XVI et sa cour, mais tous les menus faits de la vie publique et privée du Roi et de la Reine, les visites, les promenades, les réceptions, n'y sont pas relatés aussi exactement qu'ils l'eussent été par un Luynes ou par un Dangeau. Le Journal des Chasses, rédigé par Louis XVI lui-même, ne parle pas de Saint-Cyr.

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Cependant, M. le duc de Noailles et M. Théophile Lavallée citent une visite solennelle de toute la famille royale à Saint-Cyr, en 1*779. Les Demoiselles chantèrent en chœur le fameux motet de LuUi et de madame de Brinon :

Grand Dieu, sauvez le Roi!

Grand Dieu, vengez le Roi!

Vive le Roiî

Qu'à jamais glorieux Louis victorieux Voye ses ennemis Toujours soumis.

Grand Dieu, sauvez le Roi !

Grand Dieu, vengez le Roi Vive le Roi !

Ce motet est resté le chant traditionnel de la maison pendant un siècle. On a dit, et les dames de Saint-Louis ont cru toujours que le compositeur Haendel l'ayant entendu dans ime visite qu'il fit à Saint-Cyr, en l'721, le copia pour le roi d'Angleterre Georges P% et en fit le God save the king, sans rien changer à l'air, ni même aux paroles qui furent littéralement traduites. Les livres de musique de Saint-Cyr, ceux du moins qui se trouvent à la bibliothèque de

Versailles ne renferment pas le chant de Lulli et de madame de Brinon ; la vérification est donc impossible.

Nous ne savons rien de plus sur cette dernière visite royale que ce qu'en ont dit MM. de Noailles et Lavallée. Les registres de dépenses des dames de Saint-Louis sont muets cette fois ; le Mercure et la Gazette ne donnent aucun détail.

En 1786, Madame Elisabeth assistait seule, comme nous l'avons dit, aux fêtes du centenaire de Saint-Cyr. Elle continua de venir causer, lire et prier avec ses « bonnes amies «, tant que les circonstances le lui permirent. Mais après les journées d'octobre, ses visites devinrent forcément plus rares. Elle avait accompagné à Paris la famille royale; elle ne pouvait plus sortir librement des Tuileries ; tous ses mouvements étaient épiés, elle se savait « suspecte », et elle craignait en allant à Saint-Cyr de compromettre par sa présence cette chère maison qu'elle appelait son berceau.

« Je n'ose, écrivait-elle, aller à Saint-Cyr ; le village est si mauvais pour ces Dames, que le lendemain on feroit une descente chez elles, en disant que j'ai apporté une contre-révolution. »

Elle y alla pourtant le 25 octobre ; du moins, la veille (le ce jour, elle annonçait sa visite en ces termes : « Nous allons demain H... et moi à Saint-Cyr, nous nourrir un peu de cette viande céleste qui fait tant de bien * . » Elle y alla encore le 10 décembre suivant. Puis de longs mois s'écoulèrent avant qu'elle pût y retourner. « Si je le peux, écrivait-elle le 7 mars 1*792, j'irai après-demain à Saint-Cyr. Il y a un an que je n'ai osé. » Cette fois ce devait être sa dernière visite ; on en eut le pressentiment à Saint- Cyr. Elle fut reçue au milieu des sanglots de toute la maison, et quand elle partit, les Dames et les Demoiselles lui firent des adieux déchirants.

La Révolution était déjà presque accomplie, et des symptômes chaque jour plus graves annonçaient la catastrophe finale. Les dames de Saint- Louis avaient pu suivre dans la Gazette de France ' toute remplie de discours et de décrets révolutionnaires, la marche rapide et effrayante des événements.

* JEloge historique de Madame Elisabeth de France^ suivi de plusieurs lettres de cette princesse, par Antoine Ferrand, ancien magistrat. Nouvelle édition, Paris, Le Clère, 1861, page 175.

* Nous trouvons, chaque année, dans les Registres, cette dépense : c Pour Tabonnement de la Gazette^ 15 livres. r>

Ces nobles cœurs si dévoués à la monarchie devaient cruellement gémir et souffrir chaque fois qu'une concession nouvelle était arrachée au pouvoir royal, chaque fois qu'une nouvelle humiliation était infligée à l'héritier de Louis XIV.

Mais bientôt elles eurent à s'occuper d'ellesmêmes et à pleurer sur leur propre sort. Le décret du 14 avril 1190 qui donnait aux directoires de départements l'administration des biens du clergé exceptait de cette mesure les maisons d'éducation publique. Saint-Gyr conserva donc quelque temps encore ses biens immobiliers ; quant aux revenus qui lui étaient dus par le Trésor, on cessa dès ce moment de les lui payer. En outre, aux termes de la loi du 20 mars, la maison fut soumise à l'inventaire.

Cet inventaire, dont le procès-verbal existe aux Archives du département de Seine-et-Oise dura huit jours entiers. Il fut fait par les administrateurs du district avec une certaine convenance. Il paraît que l'attitude très-digne et trèsfière des dames de Saint-Louis imposait le respect à ces révolutionnaires encore novices. Madame d'Ormenans, femme d'un rare mérite, était alors Supérieure; madame de Crécy, l'une des actrices d'Esther en 1756, était maîtresse générale

des classes, et madame du Ligondès, dépositaire.

On trouvera dans l'appendice de ce volume l'article de l'inventaire relatif au théâtre. Nous l'avons en partie reproduit déjà dans le récit que nous avons fait des diverses représentations d'Eslher et d'Aihalie. Ce document est un des plus précieux qui nous aient été communiqués sur Saint-Cyr.

Cependant cette longue et humiliante formalité de l'inventaire n'avait donné encore aux dames de Saint-Louis qu'un faible avant-goût des vexations de toutes sortes qui leur étaient réservées. Elles ne se laissèrent point surprendre ; et les épreuves en s'accumulant sur elles ne tirent qu'augmenter leur résignation et fortifier leur courage.

Vers ce temps là, elles reçurent une visite bien inattendue et qui, en d'autres circonstances eût été certainement l'occasion d'une fête. La duchesse d'Orléans, accompagnée du chevalier de Boufflers, vint à Saint-Cyr au mois de mars 1*791. Une lettre du Chevalier à la duchesse de Biron nous fait connaître les différents incidents de cette visite. La Princesse et les personnes qui l'accompagnaient furent reçues avec empresse-

ment, mais sans aucune démonstration de joie. On les conduisit selon l'usage à l'église, à la bibliothèque, aux classes, aux archives. M. de Boufflers retrouva Saint-Cyr tel qu'il l'avait vu déjà quarante-sept ans auparavant. « Si Madame de Maintenon ressuscitoit, dit-il, elle ne verroit que les visages de changés; mais pour peu qu'elle sortît de l'enceinte de cette maison, et que son vieux carrosse et ses vieux chevaux fussent aussi ressuscites, qu'ils la menassent à Versailles, elle ne trouveroit plus Louis XIV ni rien qui lui ressemble ! . . . Il est impossible , ajoute-t-il, que l'attendrissement, l'édification et le respect ne s'emparent point dé tout ce qui entre dans ce saint lieu. Les pensionnaires n'y sont point des pensionnaires, et les religieuses n'y sont point des religieuses ; les unes sont des filles bien élevées et les autres sont des femmes raisonnables. Les pauvres enfants ont fait devant nous leurs touchants exercices dans un ordre, une décence, une régularité qui me faisôient penser à la fois à la pureté angélique et à la discipline prussienne... » Le Chevalier décrit ensuite les évolutions que faisaient les jeunes filles pour entrer et se ranger dans l'église : « La supérieure générale étoit dans

une stalle du chœur avec un petit marteau à la main au bruit duquel elle faisoit exécuter différents commandements, tels que s'arrêter, doubler les files, les tripler, s'arrêter encore, se mettre à genoux, se prosterner , se relever, et entonner ensuite toutes à la fois un Domine salvum fac Regem en parties différentes, mais avec des accents si justes, si touchants, si pénétrants, que sur le champ les larmes sont venues à tous les yeux; et ceux de mon excellente duchesse en auroient été si peu exempts, que je suis sûr qu'en ce moment ils ne sont pas absolument secs.

» Ces pauvres enfants ignorent le sort qui paroît les attendre ; mais les religieuses le savent trèsbien et le leur cachent; on voit la gaieté qui a'ose point tout-à-fait éclater, mais qui se peint toujours sur les jeunes visages des unes, et je ne sais quelle mélancolie et quelle préoccupation que les autres essayent en vain de déguiser à leurs pupilles. Ces religieuses ont toutes été élevées dans la maison ; elles y ont appris tout ce qu'il faut savoir, et le monde n'est étranger qu'à leurs cœurs, en sorte qu'elles prévoient les événements aussi bien qu'on peut le faire dans la société la plus éclairée, et dans ce mo-

ment, c'est ce qui redouble leur peine... *. » Cependant la Révolution continuait son œuvre et menaçait chaque jour davantage l'existence de la maison de Saint-Louis. Les couvents de femmes de tout ordre avaient été successivement fermés , et Saint-Cyr n'avait dû jusqu'ici son salut qu'à des mesures d'exception qui ne pouvaient plus être bien longtemps observées. Le 8 août 1792, Louis XVI signait encore le brevet d'admission à Saint-Cyr d'une jeune fille, la dernière qui y soit entrée, mademoiselle de Montespin. Deuxjours plus tard, le trône s'écroulait. Le 16 août un décret de l'Assemblée législative ordonnait le renvoi dans leurs familles de toutes les pensionnaires de la maison de Saint- Louis. On profita d'une ambiguïté de termes qui pouvait rendre douteuse l'interprétation de la loi, pour réclamer, parlementer, gagner du temps, et l'on parvint, en effet, à prolonger encore pendant sept mois l'existence de l'institut. Mais ce ne fut plus qu'une lente et cruelle agonie ; les persécutions administratives devinrent intolérables ; on multiplia les visites domiciliaires, les confiscatiens, les spoliations ; les archives furent enlevées

^ Lettre publiée par M. le duc de NoaiUes dans l'Histoire de Madame de Maintenon.

et en partie dispersées ; les volumes qui renfermaient les titres des Demoiselles et qui représentaient un trésor nobiliaire incomparable furent livrés aux flammes.

Le 15 novembre 1792, une dame de Saint- Louis, Madame de Cockborne mourait, brisée d'émotion et de douleur. Dans le délire de ses derniers moments, elle chantait ce passage des chœurs d'Esther où les Israélites gémissent sur les malheurs de leur patrie :

Déplorable Sion qu'as-tu fait de ta gloire!...

Ce fut la dernière religieuse enterrée dans la maison. Le lendemain les registres mortuaires des dames de Saint-Louis furent enlevés et transportés à la municipalité. Quelques mois plus tard, le cimetière même fut détruit, les sépultures violées, et le marbre des tombeaux vendu aux enchères publiques.

Les procès- verbaux de l'inventaire et des ventes de 1793 nous apprennent que le théâtre de Saint-Cyr était resté debout jusqu'aux derniers jours de l'institut, et nous le montrent disparaissant lui-môme dans le naufrage général. L'acte de vente, dressé sans aucun ordre, mentionne pêlemêle les meubles, les objets d'art, la batterie de

cuisine, les ornements religieux, les matériaux provenant des démolitions. Nous avons eu quelque peine à retrouver au milieu de ces épaves les charmants décors peints par Bérain , le palais d'Assuérus, lesjardins d'Esther, l'appartement du Grand-Prêtre, que des brocanteurs de Versailles achetèrent à vil prix. Les bois composant le théâtre « et les toiles qui en dépendent » furent adjugés moyennant 1604 livres au citoyen Danjou ; le citoyen Gaud paya 210 livres les « gradins de la salle de comédie ; » le citoyen Lenoble acheta « un petit thrône (le trône d' Athalie) en bois doré couvert de velours d'Utrecht, » et « un autre siège de théâtre couvert en papier ; » il eut le tout pour 14 livres 2 sols. Un grand nombre de décorations non décrites dans l'inventaire, coulisses, rideaux, toiles plafonnées, toiles dormantes, s'en allèrent en diverses mains ; le citoyen Massé en eut une partie, et le reste, vendu 20 livres, fut emporté par le citoyen Grisepoire.

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