HORACE WALPOLU A SAINT-CYR
pour leur instruction Madame de Maintenon
De là, nous visitâmes les dortoirs, puis nous fûmes témoins du souper; enfin, on nous mena aux archives', où nous vîmes des volumes de lettres de Madame de Maintenon ; une des religieuses me donna môme un petit morceau de papier avec trois pensées écrites de sa propre main. Nous allâmes aussi à la pharmacie où l'on nous
régalade cordiaux Notre visite se termina
par les jardins qui ont un aspect très-imposant, et où les Demoiselles jouèrent devant nous à mille petits jeux; enfin, nous prîmes congé de Saint- Cjrr au bout de quatre heures. Je demandai à TAbbesse sa bénédiction ; elle sourit en disant qu'elle doutait bien que j'y eusse grande confiance. C'est une dame noble *, âgée, très-fière d'avoir vu Madame de Maintenon*. »
Deux ans après la visite d'Horace Walpole, le comte et la comtesse de Provence vinrent à Saint-
* On venait de bâtir, pour y renfermer les archives, un joli pavillon tout en pierres, orné d'un fronton et de quatre vases sculptés dont les flammes dirigées du côté de Versailles, ont fait croire longtemps à une intention allégoric[ue qui nous paraît aujourd'hui assez peu vraisemblable. Ce pavillon, respecté par les démolisseurs de 1793, est le seul morceau d'architecture comnlet et curieux qui subsiste à Saint-Cyr.
* Madame du Han de Crèvecœur.
3 Lettres d'Horace Walpole^ depuis comte d'Orford, à Georges Montagu, publiées d'après les originaux anglais, par M. Ch. Malo. Paris, 1818.
Cyr àFoccasion de leur mariage. L'usage démontrer Saint-Cyr aux jeunes princesses qui entraient par une alliance dans la famille royale était depuis longtemps établi, et Ton n'y manquait jamais. Les Registres nous fournissent ici encore de curieux renseignements. On chargea un M. Coqueret, musicien peu connu, attaché sans doute à la maison comme organiste ou comme maître à chanter, de composer des airs pour une petite pièce de circonstance, une idylle, dont l'auteur n'est pas nommé. M. Coqueret organisa la mise en scène et monta la pièce. Voici au surplus le texte même des Registres :
extraordinaire du mois de mai 41*74.
Donné à M. Goquerest pour la musique de la petite idille '(sic), faite pour Madame la Comtesse de Provence, le temps qu'il a été à la monter et ses voyages 1 ,020 *
A M. Goquerest, pour les dépenses qu'il a faites à l'occasion de la petite idille de Madame la Dauphine et de Madame la Comtesse de Provence, la somme de cent quarante livres 1^0
On voit par ce dernier article que la Dauphine, Marie-Antoinette, tout récemment mariée, elle aussi, accompagnait la comtesse de Provence à Saint-Cyr. Nous savons de plus qu'elle arriva en retard, et cela, à vrai dire, ne nous étonne point de la part de cette princesse, qui fut une reine charmante mais bien étourdie.
MAJRIB-ANTOINETTE A 8AINT-CYR 187
La Gazette qui nous apprend ce détail rend compte de la pièce en ces termes :
« De Paris y le 40 juin 41 H : Le !«' de ce mois, Monseigneur le comte de Provence et Madame la comtesse de Provence, Monseigneur le comte d'Artois , Madame * et Madame Elisabeth se rendirent, vers les six heures du soir, à la maison royale de Saint- Louis à Saint-Cyr. La Supérieure *, à la tête de la Communauté, eut Thonneur de les recevoir à la porte, et de complimenter Madame la comtesse de Provence. Les princes et les princesses se rendirent ensuite à Téglise et assistèrent au salut. Madame la Dauphine arriva commme on sortait de Téglise. Les Demoiselles qui sont élevées dans cette maison donnèrent une petite fête ; elles célébrèrent le mariage de Monseigneur le comte de Provence et de Madame la comtesse de Provence par une idylle mise en action et en musique. Madame la Dauphine, ainsi que les princes et princesses applaudirent beaucoup au zèle et au talent des Demoiselles et donnèrent
^ Madame Glotilde. Cette princesse s'est appelée Madame tout court jusqu'à l'avènement de Louis XYI. {Généalogie de la Maison de Bourbon^ par M. L. Bussieux, 2« édition, paore 112). ^ ^
* Madame du Han de Crèvecœur, Supérieure pour la quatrième fois.
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à toute la maison des témoignages de leur satisfaction. Ils ne partirent qu'après avoir vu souper les Demoiselles * . »
Les dépenses faites par la maison de Saint- Louis pour cette réception s'élevèrent à 1160 livres. Deux ans plus tard, en 1113, on dépensa deux fois cette somme pour célébrer le mariage du comte d'Artois, qui épousa une princesse de la maison de Savoie, sœur de la comtesse de Provence. La Gazette raconte en détail le voyage de la princesse, depuis la frontière où l'attendait une nombreuse députation jusqu'à Versailles, où le mariage religieux s'accomplit le 16 novembre. Toutes les villes que traversa la comtesse d'Artois rivalisèrent de zèle pour la bien recevoir, et partout on lui offrit la comédie. Saint-Cyr devait clore très-dignement cette série de représentations données en son honneur.
Nous trouvons dans les Registres, à l'extraordinaire de décembre 17*73, les dépenses suivantes :
Pour la façon des ajustements des demoiselles qui ont représenté la petite pièce de Madame la Comtesse d'Artois, la somme de six cent trois livres, cinq sols. . , 603 ' 5 •
* Gazette de France^ année 1771, p. 376.
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Donné à M. Goquerest pour la masique de la petite pièce de Madame la Comtesse d'Artois, et le temps qu'il a demeuré ici pour donner des leçons aux demoiselles 1.054 ^ »*
Donné aux Menus et aux garçons du Garde- Meuble, à l'occasion de la petite fête de Madame la Comtesse d'Artois 103 16
Pour l'impression de 1000 exemplaires de la fête de Madame la Comtesse d'Artois, la somme de cent soixante-douze livres 172 »
Nous avons vainement recherché la pièce imprimée et tirée à 1,000 exemplaires dont il est ici question. Elle ne se trouve pas à la Bibliothèque de Versailles qui contient pourtant la plus grande partie des livres ayant appartenu à Louis XVI, à la Reine et à Mesdames ; elle ne se trouve pas davantage à la Bibliothèque nationale. C'était probablement encore une idylle dialoguée et chantée comme celles qui avaient été composées précédemment dans de semblables occasions. Le nom du compositeur Coqueret permet de douter un peu du mérite de la pièce, au moins pour la partie musicale. D'ailleurs, ces sortes d'ouvrages ne valent généralement que par l'exécution, et nous croyons que la jeunesse des chanteuses, la fraîcheur et la justesse de leurs voix, la parfaite distinction de leurs manières, la beauté de quelques-unes d'entre elles faisaient le principal attrait de ces spectacles.
La Gazette nous donne, sur la représentation de m3, les mêmes détails à peu près que sur celle de Yn\,k la fin de la pièce, les deux cent cinquante Demoiselles rangées sur les gradins qui entouraient le théâtre firent entendre, en chœur et en musique, des acclamations réitérées de Vive le Roi! Ce chant était une sorte de motet composé autrefois par Lulli sur des paroles de madame de Brinon.
Le spectacle donné en Thonneur de la comtesse d'Artois est le dernier dont il soit fait mention dans les journaux, mémoires et correspondances que nous avons pu consulter.
Quant aux registres des dames de Saint- Louis, ils continueront de nous faire constater d'année en année l'existence du théâtre par les dépenses faites, soit pour l'entretien du matériel, soit pour l'augmentation ou le renouvellement du répertoire. En l'T74, par exemple, l'abbé du Gué, auteur d'intermèdes pour la tragédie de Jephté recevra une indemnité de cent livres ; en lITfS, il sera alloué cent vingt livres à M. Thomelin, orçaniste de Saint-Cyr, pour les intermèdes de Jonathas ; ce qui fait supposer, ce qui prouve môme d'une façon certaine, que Jonathas et Jephté ont été représentés à ces
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deux époques. La Cour ou une partie de la Cour a-t-elle assisté à la représentation de ces tragédies ? On ne peut pas Taffirmer ; mais il serait difficile d'en douter. On sait q[ue Madame Elisabeth venait depuis son enfance presque chaque semaine à Saint-Cyr, accompagnée des dames de sa maison ; comment croire que Jephté et Jona^ ihas^ représentés certainement en 1114 et 1118, ne raient pas été une fois au moins devant elle? La dernière mention qui soit faite du théâtre dans les registres de Féconomat, est la suivante :
Pour le raccommodage des plumets de tragédie, 27 ^ 16 '.
Cette dépense est du mois de février 1181.
Quelques années plus tard, en 1186, Tlnstitut de Saint-Louis célébra par de grandes réjouissances qui durèrent trois jours entiers, le centième anniversaire de sa fondation. Une relation imprimée de la fête séculaire de Saint- Cyr nous apprend qu'il y eut, le 1 juillet, un grand discours prononcé dans la chapelle par Tabbé du Serre-Figon, en présence de l'évoque de Chartres, de Madame Elisabeth, de M. d'Ormesson et d'une très-nombreuse assistance. On avait organisé des divertissements de tout genre.
danses, concerts, feux d'artifice, mais point de spectacles. Toutefois, dans un passage de son long et assez éloquent discours, Tabbé du Serre- Figon parle du théâtre, et il le fait en de trèsbons termes :
« Comme on a jugé, dit-il, que les exercises dramatiques font partie d'une belle éducation, et peuvent à certains égards être utiles aux Demoiselles, l'on a laissé subsister le théâtre, et l'on n'a pas cru que ces amusements tolérés dans les monastères les plus rigides, dussent être interdits dans cette Ecole nationale, »
On remarquera cette expression « d'Ecole nationale » se substituant à « Maison royale. » Cela fait l'effet, même en 1*786, d'un anachronisme. « L'esprit de l'institut, » dit encore le môme orateur, est un « chef-d'œuvre de philosophie chrétienne. » Il appelle M. d'Ormesson un « magistrat-citoyen. » — C'est déjà le ton du jour ; le langage révolutionnaire a précédé de plusieurs années la Révolution.