‹ Le Théâtre de SaintCyr 16891792 d'après des documents inéditsChapitre 41 sur 64 · CHAPITRE XYt · texte numérisé non relu

CHAPITRE XYt

LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA MAISON DE SAINT-LOUIS ET LE DERNIER JOUR DE SON THEATRE

Louis XVI et Marie- Antoinette, qui avaient appris dès leur jeunesse à aimer Saint-Cyr, lui témoignèrent toujours la plus grande bienveillance, Ils ne cessèrent pas d'enrichir celte maison déjà très-riche : ils s'intéressèrent beaucoup au sort des Demoiselles, les établissant, leur accordant des charges a la Cour, leur ouvrant les monastères, créant peur elle* 'le nouveaux chapitres de chanoinesses. et augmentant au besoin la dot de :i,000 livres qu'on

leur donnait en les congédiant.

« L'œuvre de Louis XIV ne sera parfaite,

disait la Reine, que quand on aura pourvu à

l'existence de toutes les Demoiselles après leur

sortie de Saint-Cyr m

1 LbvuIW 1 . — M(>i«iirt> de Madauit t'uwi/w«.

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Enfin, c'était par les mains des religieuses de Saint-Cyr que Louis XVI et sa famille faisaient le plus souvent passer leurs aumônes. « Il est de notoriété publique, dit un acte du mois de mai 1193, que feu Capet, sa femme et ses tantes versoient fréquemment d'abondantes aumônes , dont la distribution étoit confiée à la sagesse des citoyennes qui dirigeaient cette maison '. »

Nous savons comment les dames de Saint- Louis pratiquaient la charité ; elles faisaient en moyenne chaque année près de quinze mille livres d'aumônes qu'elles répandaient dans tous les villages où s'exerçaient leurs droits seigneuriaux ; elles subventionnaient les écoles, entretenaient les églises, visitaient et secouraient les malades, et occupaient sur les terres de la Communauté un grand nombre d'ouvriers indigents. Les Registres mentionnent chaque mois des dépense» comme celles-ci :

Donuit ans gens qui sont venus akK-r les jardinier?, liO livres.

Aux pauvres femmes qui ont cueilli îles loqueliculs puur l'apothicairerie, 22 livres.

Aux femmes de peine qui mit aifJé les su'urs converses peu*

1 Archives de la préfecture de Vers ailles;.

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La maison faisait vivre ainsi près tle sept cents personnes attachées à îles emplois subalternes. Les pauvres du village recevaient à eux seuls mille livres de pain par semaine.

Lorsque la Révolution éclata, les habitants de Saint-Cyr montrèrent le plus grand empressement à envahir et à piller cette maison bienfaisante qui les nourrissait depuis tant d'années, et dont la suppression devait les plonger pour longtemps dans la plus cruelle misère.

Nous savons peu de chose des relations de Saint-Cyr arec la Cour durant cette dernière période. Les précieux mémoires qui nous ont tant servi pour les règnes précédents, s'arrêtent à 1*258, sans être ni remplacés ni continués par d'autres documents du même genre.

La correspond ance du comte Mercy-Àrgenteau.

publiée récemment, est pleine, il est vrai, de détails intéressants sur Louis XVI et sa cour, mais tous les menus iviifs fle ta vie publique et privée ilu Roi et de la Reine, les visites, les promenades, les réceptions, n'y sont pas relatés aussi exactement qu'ils l'eussent été par un l.nyiit.'s <>ii par on Daugeau. Le Juwnal des Chasses, rédigé par Louis XVI lui-même, ne parle pas de Saint-Cyr.

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l'J'i L& THÉÂTRE DE SAIXT-CYR

Cependant, M. le duc de Noailles et M. Théophile La vallée citent une visite solennelle de toute la famille royale à Saint-Cj r, en 1779. Les Demoiselles chantèrent en chœur te fameux motet de Lulli et de madame de Rrinon :

Grand Dieu, sauvez le Roi !

Grand Dieu, venjrrz le Roi !

Vive la Roi!

Qu i jamais glorieux Louis victorieux Voye sus ennemis Toujours soumis.

Grand Dieu, sauvez le Roi!

Grand Dieu, vengez le Roi!

Vive le Roi :

Ce motet est resté le chaut traditionnel de la maison pendant an siècle. On a dît, et les dames de Saint-Louis ont cru toujours que ie compositeur Haendel l'ayant entendu dans une visite içàU tit à Saint-Cyr, en 1721, le copia pour le roi d'Angleterre Georges 1 BI , et en fit le God save the king, sans rien changer à l'air, ni même aux paroles qui lurent littéralement traduites. Les livres de musique de Saint-Cyr, ceux du moins qui se trouvent à la bibliothèque de

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Versailles tut renferment pan le chant de Lulli et de madame de Brinon ; la vérification est donc impossible.

Nous ne savons rien de plus sur celte dernière visite royale que ce qu'en ont dit MM. de Noailles et Lavallee. Les registres de dépense» des daines de Saint-Louis sont muets cotte fois : le Mercure et la Gazette ne donnent aucun détail.

En n8G, Madame Elisabeth assistait seule,

comme nous l'avons dit, aux Efttea du centenaire de Saint-Cyr, Elle continua de venir causer, lire et prier avec ses a bonnes amies », tant que les circonstances le lui permirent. Mais après les journées d'octobre, ses visites devinrent forcément [dus rares. Ijlile avait accompagné â Paris la famille royale; elle ne pouvait plus -sortir librement des Tuileries : tous ses mouvements étaient épiés, elle se savait » suspecte », et elle craignait en allant à Saint-Cyr de compromettre par sa présence cette chère maison qu'elle appelait son berceau.

■ Je n'ose, écrivait-elle, aller à Saint-Cyr : le village est si mauvais pour ces Dames, que le lendemain on feroit une descente chez elles, en disant que j'ai apporté une contre-révolution, h

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198 Ll THÉÂTRE DE SÀINT-CYR

Klle y alla pourtant le 25 octobre ; iln moins, la veille de ce jour, elle annonçait sa visite en ces termes : « Nous allons demain II... et moi à Snint-Cyr, nous nourrir un peU de cette viande (■''■leste (jni fait tant de ltien >. » Elle y alla encore le 10 décembre suivant. Pttls dn 1oii<ïs mois s'écoulèrent avant qu'elle ]iût y retourner. <• Si je le peux, écrivait-elle le 7 mars 1192, j'irai après-demain à Saint-Cyr. Il y a un an que je n'ai ose". » Cette fois ce devait être sa dernière visite ; on eu eut le pressentiment à S.iint- V.yr. Klle l'ut reçue au milieu des sanplots de toute la maison, et quand elle partit, les Dames et les Demoiselles lui firent des adieux déchirants.

La Révolution était déjà presque accomplie, et des symptômes chaque jour plus graves annonçaient la catastrophe finale. Les dames de Saint- Louis avaient pu suivre dans la Gazette de France ' toute remplie de discours et de décrets révolutionnaires, la marche rapide et eflVayanle des événements.

' Shge hhtariqxf <tr MaJamc. FJiwhvth & F

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UKKNIKBKS ANÎCÉKS 198

Ces nobles coeurs si dévoués à la monarchie devaient cruellement gémir t.'t soullrir chaque IbiS qu'une concession nouvelle était arrachée au pouvoir royal, chaque fois qu'une nouvelle humiliation était infligée S l'héritier de Louis XIV.

Mais bientôt elles eurent a s'occuper" d'ellesmêmes et à pleurer sur leur propre sort. Le décret du 14 avril 1190 qui donnait aux direc-

du clergé exceptait de Oétte mesure les maisons d'éducation publique. Saint-Cyr conserva doncquelque temps encore ses hiens immobiliers ; quant aux revenus qui lui étaient dus par le Trésor, ou cessa des ce moment de les lui payer. Kn mitre, aux termes de la loi du 20 mars, la maison l'ut soumise à l'inventaire.

Cet inventaire, dont le procès- verbal existe aux Archives du département de Seine-et-Oise dura huit .jours entiers. Il fut fait par les administrateurs du district avec une certaine convenance. Il parait que l'atlitude très-di^ne et trôsflère des dames de Saint-Louis imposait le respect a ces révolutionnaires encore novices. Madame d'Ormounns, femme d'un rare mérite, était alors Supérieure; madame de Créey, l'une des actrices \XEslher en 175(3, était maltresse générale

200 LB théatrk de saint-cyr

dos classes, et madame, du Ligundés, déposi-

taire.

( > 1 1 trouvera dans l'appendice de ce volume l'article de l'inventaire relatif au théâtre. Nous l'avons en partie reproduit déjà dans le récit {pie nous avons fait des diverses représentations û'Esthcr et d'Athalie. Ce document est un de* jilus précieux qui nous aient été communiques sur Saint-Cvr.

Cependant cette longue et humiliante formalité de l'inventaire n'avait donné encore aux dames de Saint-Louis qu'un faible avant-goût des vexations de toutes sortes qui leur étaient réservées. Kl les ne se laissèrent point surprendre; et les épreuves eu s'aecumulant sur elles ne lirent qu'augmenter leur résignation et tortiller leur courage.

Vers ce temps là, elles reçurent une visite bien inattendue et qui, en d'autres circonstances eût été certainement l'occasion d'une fête. La duchesse d'Orléans, accompagnée du chevalier de Boufflers, vint à Saint-Cyr au mois de mars 1791 . Une lettre du Chevalier à la duchesse de Biron nous fait connaître les différents incidents de cette visite. La Princesse et les personnes qui raccompagnaient furent reçues avec empresse-

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DERNIKRES ANNÉES. 201

ment, niais sans aucune démonstration de joie. On les conduisit selon l'usage à l'église, à la biblinthèque, aux classes, aux archives. M. de Boulïlers retrouva Saint-Cyr tel qu'il l'avait vu déjà quarante-sept ans auparavant. « Si Madame de Maintenon ressuscitait, dit-il, elle ne verroit que les visages de changés : mais pour peu qu'elle sortit de l'enceinte de cette maison, et que son vieux carrosse et ses vieux chevaux lussent aussi ressuscites, qu'ils la menassent à Versailles, elle ne trouveroit plus Louis XIV ni rien qui lui ressemble!... II est impossible, ajoute-t-il. que l'attendrissement, l'édification et le respect ne s'emparent point de tout ce qui entre dans ce saint lieu. Les pensionnaires n'y sont point des pensionnaires, et les religieuses n'y sont point des religieuses ; les unes sont des (illes bien élevées et les autres sont des femmes raisonnables. Les pauvres enfants ont fait devant nous leurs louchants exercices dans un ordre, une décence, une régularité qui nie faisoient penser à la fois a la pureté angélique et à la discipline prussienne... » Le Chevalier décrit ensuite les évolutions que faisaient les jeunes filles pour entrer et se ranger dans l'église : •• La supérieure générale étoit dans

2(12 tH THBATBB DE SAINT-CYR

une stalle ilu BfatBtir Avec un petit marteau à la main au bruit duquel file fdisoit exécuter diffi?rents commandements, tels que B'afFÔtefi doublée ÎbS (ile^. IflS fripier, s'jirrelei' Bneotêi se Mettre a genoux, se prosterner , se relever, et efltbflHef ensuite toutes ô la. fois un Domine nalvum foc Rcgan en parties différentes, mais livre des accents si justes* si touchants, si pénétrants, tjuê sur le champ les larmes sont venues à totls les yeux; et ceux de mon êHcëllSfltë duchesse en auroient été si peu exempts, que je sttis âûi? qii'en 6ê moment ils il@ sont pâS al^nlilniftit séCs.

» Ces pauvres enfants ignorent h 1 sort qui paroi t les attendre; mais les religieuses le savent trèsblen et le leur cachent; on voit la gaieté qui n'ose point tout-à-fait '''dater, mais qui se peint toujours sur les jeunes vidages des unes, et Je no sais quelle mélancolie pt quelle préoccupation que les autres essayent en vain de déguiser à leurs pupilles. Ces religieuses ont toutes été élevées dans la maison ; elles y ont appris 1 tout ce qu'il faut savoir, et le momie n'est étfaftgéf qu'à leurs cœurs, en sorte qu'elles prévoient les événements aussi bien qu'on peut le faire dans la société la plus éclairée, et dans ce mo-

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DERNIÈRES ANAÉfeS. Wê

ment, b'êUi 6ê qui peflfràflle leur peine... »

Ceppndaiit la Révolution continuait son œuvre et menaçait chaque jour davantage l'existence dp la maison de Saint-Louis. Les couvents de, femmes de tout ordre avaient été successivement fermas, et Saint-Cyr n'avait dû jusqu'ici son salut qu'à des mesures d'exception qui ne poitvaient plus être bièn longtemps observées. Le 8 août 1792, Louis XVI signait encore le btevet d'admission à Saint-C.vr d'une jeune fille, la dernière gui y soit entrée, mademoiselle do Montespin. Deuxjours plus tard, le trône s'écroulait. Le 16 août un décret de l'Assemblée législative ordonnait le renvoi dans leurs familles de toutes les pensionnaires dp la maison de Saint- Louis. On profita d'une ambiguïté de termes qui pouvait rendre douteuse l'interprétation de la loi, pour réclamer, parlementer, gagner du temps, et l'on parvint, en effet, à prolonger encore pendant sept mois l'existence de l'institut. Mais Ce ne Tut [dus qu'une lente et cruelle agonie ; les persécutlotisadministrativesdevinrent intolérables 1 ; on multiplia les visites domiciliaires, les confiscations, les spoliations; les archives furent enlevées

1 Lettre publiée par M. le duc de Nouilles daus l'Histoire de Madamu de Mainlenoii,

.□urce galllca.bnf.fr / Bibliothèque

et en partie dispersées; les volumes qui renfermaient les titres des Demoiselles et qui représentaient un trésor nobiliaire incomparable lurent livrés aux flammes.

Le 15 novembre 1792; une dame de Saint- Louis, Madame de Cockborne mourait, brisée d'émotion et de douleur. Dans le délire de ses derniers moments, elle chantait ce passage des chœurs d'Esther où les Israélites gémissent sur les malheurs de leur patrie :

Déplorable Sion ipias-lu l'ait Je ta gloire !...

Ce fut la dernière religieuse enterrée dans la maison. Le lendemain les registres mortuaires des dames de Saint-Louis furent enlevés et transportés à la municipalité. Quelques mois plus tard, le cimetière même fut. détruit, les sépultures violées, et le marbre des tombeaux vendu aux enchères publiques.

Les procès- verbaux de l'inventaire et des ventes de 1703 nous apprennent que le théâtre de Saint-Cyr était resté debout jusqu'aux derniers jours de l'institut, et nous le montrent disparaissant lui-même dans le naufrage général. L'acte de vente, dressé sans aucun ordre, mentionne pêlemêle les meubles, les objets d'art, la batterie de

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cuisine, les ornements religieux, les matériaux provenant des démolitions. Nous avons eu quelque peine à retrouver au milieu de ces épaves les charmants décors peints par Iîérain , le palais

d'Assuérus, les jardins d'Esther, l'appartement du

Grand-Prêtre, que des brocanteurs de Versailles achetèrent à vil prix. Les bois composant le théâtre •< et les toiles qui en dépendent » lurent adjugés moyennant 1604 livres au citoyen Danjou ; le citoyen Gaud paya 210 livres les •< gradins de la salle de comédie : » le citoyen Lenoble acheta « un petit thrône (le trône d'Athalie) en bois doré couvert de velours d'Utrecht, » et « un autre siège de théâtre couvert en papier; » il eut le tout pour 14 livres 2 sols. Un grand nombre de décorations non décrites dans l'inventaire, coulisses, rideaux, toiles plafonnées, toiles dormantes, s'en allèrent en diverses mains ; le citoyen Massé en eut une partie, et le reste, vendu 20 livres, fut emporté par te citoyen Grisepoire.

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