KEVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
distinguait du siècle scélérat où le malheur dç sa destinée a voulu qu'il vécût, et de ceux par qui il allait mourir. Celle réserve faite et la chose admise, le portrait est bien peint et beau.
Comme il fallait absolument nous montrer Sénèque au premier acte, pour que le danger qu'il courait nous pût intéresser, Tristan eut l'ide'e de placer là une scène qui s'était jouée, nous dil Tacite, quelque temps auparavant, au lendemain de l'assassinat de Burrhus. Soupçonnant qu'on excitait l'empereur à le condamner pour confisquer son immense fortune, — au xvii^ siècle Mascaron l'évaluait à 24 milions de son temps, et elle en représenterait aujourd'hui beaucoup plus, — Sénèque imagina de venir prudemment trouver Aéron pour le prier de le décharger d'un fardeau si pesant et tenta de sauver ainsi sa vie par l'abandon de ses biens ; mais Néron, honteux de dépouiller ouvertement son précepteur, refusa avec d'hjpocriles caresses : il guettait une meilleure occasion. Traduit, fidèlement de quatre chapitres de Tacite, la scène est fort piquante, les deux personnages disant constamment le contraire de leur pensée ; mais elle ne nous éclaire pas beaucoup sur le caractère de Sénèque, non plus que la très courte scène où le vieux courtisan, qui vient de lire L'honnrle homme ou l'art de. plaire à la cow\ de Faret, élude avec défiance et adresse les questions compromettantes de Rufus. Le second acte nous le fait voir jugeant, en sage qui connaît les hommes, chacun des conjurés, mais refusant de conspirer contre son impérial élève. C'est au dernier acte seulem'^nt que Sénèque se révèle véritablement à nous Sa fin est celle d'un sage : sans en rien dire, il a stoïquement tout préparé pour son suicide : c'est avec un calme absolu qu'il écoute le centenier qui lui apporte Tordre de mourir promplement ; et, de ce calme presque joyeux, qui forme un contraste bien scéuique avec les larmes et les sanglots de Pauline, introduite uniquement pour cela dans la pièce, Sénèque ne se départira pas jusqu'au dernier soupir.
Seulement, ici, Tristan se sépare de Tacite. Avec l'auteur de la Cour sainte, un livre de piété alors très à la mode, avec le P. Gaussin, il admet que Sénèque est mort chrétien, ayant été initié secrètement dans Rome même à la religion du Christ par l'homme de Tarse, par le Cilicien, c'est-à-dire par l'apôtre Paul. Il a semblé au pieux poète, dont la devise était « Prier vaut à L'Hermite » et qui allait publier dus Jleures de la Vierge, qu'il élevait ai nsi son philosophe presque jusqu'au martyre ; et, lui-même écœuré par tant de crimes, par tant d'horreurs, par tant de sang répandu à flots, il a voulu, au dénouement de sa tragédie, nous
« LA MOUT DE SÉNÈQUE » "Hr-
donner la consolation d'entendre monter des catacombes l'hymne de charité et d'amour qui allait régénérer le monde.
Ainsi, dans La Mort do. S'^nrqwi, dix personnages importants, dix physionomies très nettement accentuées, comme dans ces chefs-d'œuvre qui s'appellent les Femmes savantes, Athalie, le Mariaije de Fiijaro.
Et, ce qui va achever de distinguer entre eux ces personnages, ce ne sont pas seulement leurs sentiments qui sont différents ; leur langage l'est aussi. Sénèque, Pauline sa femme, quand elle discute avec lui, Lucain son neveu, Néron son disciple, quand il retourne contre son maître l'enseignement qu'il en a reçu, usent communément du style auquel on reconnaît tout de suite les ouvrages de Sénèque : courtes dissertations, où l'idée, une première fois abstraitement exprimée, l'est à nouveau en comparaisons poétiques, puis en sentences brèves et pressées. Rufus a, au contraire, une fougue et une concision toutes militaires. Lironie impitoyable, féroce, l'ironie, signe de la sécheresse du cœur, sera la caractéristique de Poppée. El, ici, je dois signaler à votre attention une observation curieuse de Tristan.
Il s'est dit que, dans les fréquentations ignobles où se complaît Néron, dans les orgies crapuleuses où il se vautre, il avait dû perdre cette noblesse de langage qu'il devait à sa naissance et à son éducation. Sans doute il la retrouve, quand il se surveille, en face de Sénèque ; mais, quand il cesse d'y prêter attention, quand il se laisse aller et redevient lui-même, il parle naturellement comme les cochers et les histrions dont il a fait ses compagnons préférés, il parle comme un Procule, son digne lieutenant. .\ussi, entendons-nous Néron appeler Sénèque « une éponge à presser », ou dire d'Epicharis, à qui la torture vient de briser les membres :
Des gens trop curieux l'ont un peu maltraitée,
de pareils mots nous font descendre aussitôt jusqu'au fond de sa vilaine àme. De même pour Poppée, qu'il a associée à ses débauches : n'étant qu'une courtisane, celle impératrice doit s'exprimer en courtisane, comme Epicharis ; et je vous recommande à ce point de vue l'extraordinaire scène du V^acte, où les deux femmes s'injurient avec la violence la plus triviale, sans que ce vocabulaire comique enlève rien d'ailleurs à l'horreur sans égale de la situation. Et cette vérité variée du langage achève de donner une vie étonnante à cette tragédie réaliste, qui fait moins songer à notre Racine qu'à ce Shakespeare, qu'avait vu
^2"-- KEVUK DUS COUUS ET CONKÉKKIMCKS
jouer en Angleterre le jeune Tristan, et qui serait la seule de tout notre théâtre au xvii<^ siècle, si un disciple enthousiaste de Tristan, Cyrano de Bergerac lui-même, n'avait pas rimé à son imitation une Moi^t d'Agrippine.
Cette tragédie réaliste, et qui semble avoir été écrite pour un théâtre Antoine du xvii^ siècle, les artistes de M. Antoine vous la vont jouer comme elle a été écrite, sincèrement, sans déclamation aucune, avec une recherche constante de la vérité comique d'abord, au dernier acte avec, comme il convenait, une brutalité presque efTrayante. La Madeleine Béjart de l'Odéon, M"'= Barjac, sera tour à tour pathétique et rieuse, noble et vulgaire, en artiste quia dans son répertoire l'émouvante Chimène du Cid et la bouffonne nourrice de Juliette. La voix mordante de M"^ Dionne mettra si bien en valeur l'ironie perverse de Poppée, que plus d'une main dans la salle éprouvera une déinangi^aison degifler l'odieuse femme, enviepour l'actrice plusflatteuse que les applaudissements. Et M'i^ Méthivier saura vous émouvoir dans la scène de Pauline, scène terriblement difficile, puisque la tragédienne y doit arriver du premier coup au plus grand pathétique. Dans le personnage de Néron, dont il a un peu le masque, Grélillal vous fera frémir par sa férocité sournoise de félin cruel et lâche. Joubé fera valoir par sa belle voix les stances de Sénèque et donnera au vieillard beaucoup de finesse au premier acte et beaucoup de grandeur au dernier. Les conjurés seront représentés avec esprit par Chambreuil, bien amusant dans les effets de contraste qui remplissen le rôle de Scévinus, par OEUly, sympathique et faible Pison' par Hervé, Rufus intelligent et énergique, à la voix chaude et bien timbrée, par Bonvallet enfin, Lucain habitué à bien déclamer les vers. Et l'excellent Desfonfaines, dans le rôle comique de Procule, sera la gaieté de cette pièce toujours terrible, même alurs qu'elle fait rire.
Et ainsi ils contribuent tons, pour une large part, à la triomphante résurrection de cette curieuse Mort de Sénèque, qui méritait bien, en vérité, à cause de ses trois derniers actes, que l'exhumât pour vous M. le directeur de l Odéon.
iN.-M. Bkhnardin.
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