‹ Le Théâtre de Tristan l'HermiteChapitre 6 sur 7 · LA MORT DE SÉNÈQUE · texte numérisé non relu

LA MORT DE SÉNÈQUE

rie des Femmes fortes et que Saint-Marc Girardia l'ail citée élogieusemenl parmi les héroïnes de l'amour conjugal.

Il me reste à vous parler de Sénèque, dont la mort forme le dénouement de la tragédie et lui a donné son titre, et qui, pourtant, n'en est pas un des personnages principaux, puisqu'il ne paraît que trois fois devant le public, et qu'il n'a sur l'action aucune intluence.

C'est une de ces victimes, toujours un peu froides, qui subissent le malheur sans l'avoir en rien mérité, et sans d'ailleurs s'en plaindre. Un philosophe ne peut pas être un bon héros de tragédie, et voilà pourquoi l'admirable mort de Socrale n'a jamais été prise pour sujet d'une pièce de théâtre, si ce n'est par Voltaire, et encore dans une pièce satirique et allégorique, non destinée à la représentation.

De plus, le portrait de Se'nèque, tel que Tristan l'a tracé, n'est pas même historiquement ressemblant. Ce détestable Chamfort, qui avait tant de grâce dans l'esprit, mais qui, à force de se regarder lui-même dans la glace, avait fini par prendre très justement Ihumanilë en dégoût, a écrit en deux lignes bien cruelles un jugement qui me parait définitif sur ce personnage, dont la conduite n'a pas toujours répondu aux maximes : « Sénèque et Burrhus sont les honnêt^^s gens d'un sièi-le où il n'y en avait pas. »

Rappelez-vous en etîel que, dans l'île de Corse, où le philosophe fut exilé, une variété d'ortie a gardé, en souvenir d'un châtiment mérité qu'il aurait reçu, le nom d'ortie de Sénèque ; qu'après l'empoisonnement du gros empereur Claude, tant loué et tant flatté par lui de son vivant, il écrivit non, comme on s'y attendait, son apothéose ou déification, mais son apokolokynlose ou citrouillification ; qu'après la mort de Britannicus il accepta une partie de ses biens ; qu'après le meurtre d'Agrippine il eut l'inqualifiable complaisance d'écrire l'apologie du parricide.

Mais aussi, pour expliquer le respect dont le nom de Sénèque est resté malgré tout entouré, il faut rappeler que, s'il a trop souvent péché par simple faiblesse et dans une époque horrible où la vertu était un crime capital, le philosophe a donné l'exemple des bonnes mœurs domestiques, il a été doux et humain au milieu d'une société cruelle, sobre et tempérant au sein même des richesses, capable de nobles élanset d'efTorls généreux, et qu'enfin jamais nulle part, même dans Epiclète, la doctrine stoïcienne ne s'est exprimée avec plus de pureté et de grandeur.

Les deux profils de Sénèque ne se ressemblent donc pas, et le poète est excusable, qui, pour rendre plus sympathique le héros de sa tragédie, nous a présenté seulement celui par lequel il se

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