TROISIÈME LEÇON
AUTRES ESSAIS DRAMATIQUES DE VOLTAIRE : IL CHERCHE DES VOIES NOUVELLI ÏS
Même avant son exil, le jeune poète avait reçu l'hospitalité, en 1721, chez lord Bolingbroke , dans la belle résidence de la Source du Loiret, et la conversation de cet éminenl esprit avail commencé de l'initier aux idées anglaises. Y peine arrivé en Angleterre, il se mit à apprendre la langue du pays, et, avec sa facilité naturelle, fut bientôt en état de suivre les théâtres. Imaginez quelle dut être la surprise de l'admirateur de Racine, lorsqu'il se trouva tout à coup en présence des drames de Shakspeare ! Ce mélange continuel du tragique et du bouffon, cette liberté sans limites, ces tableaux multipliés, cette rudesse et cette profondeur, ces
élans lyriques et ces trivialités énormes; les vers, la prose, alternant dans la même pièce : quel étonnement et quel scandale pour le disciple de Boileau et l'élève du Père Porée ! Cependant sa curiosité est excitée, son imagination mise en éveil ; il a été saisi par certaines choses; il y revient, il y prend goût, tout en s'indignant et en protestant, à peu près comme font les Français en Espagne aux premières courses de taureaux : ensuite ils n'en manquent pas mu .
Il a été très frappé de voir des sujets romains traités non avec la solennité classique , mais pour ainsi dire sans façons et avec un caractère de réalité vivante; le peuple, le sénat, des combattants, des conjurés, mis sur la scène familièrement et parlant comme tout le monde . 11 a beau se débattre , il est pris .
L'année même de son retour en France, il met sur le théâtre, au mois de décembre 1730, une tragédie qui a subi l'influence de cet esprit nouveau, Brutus, dont il a emprunté le sujet et quelques scènes au poète Lee *. En tête de l'œuvre imprimée, il place un Discours à Mylord Bolingbroke sur la Tragédie, où il dit que cette pièce a été commencée en An gleterre chez M. Falkener, — riche négociant, à qui, trois ans plus tard, il dédiera Zaïre, et adressera aussi un et deux Discours analogues. Il explique
1. Mort en 1692. Sa pièce de Lutins Junius Brutus est de 1681.
à lord Bolingbroke qu'en France on ne pourrait admettre, comme en Angleterre, des vers non rimes : qu'on ae saurait donc imiter chez nous les pièces anglaises par ce côté-là; quil aurait voulu du moins en transporter certaines beautés sur notre scène : car, si les pièces anglaises ont de grands défauts, elles ont en revanche « un grand mérite, celui de l'action. » C'est cela qu'il faut tâcher d'imiter... « Nous avons en France des tragédies estimées, qui sont plutôt des conversations qu'elles ne sont la représentation d'un événement... Notre délicatesse excessive nous force quelquefois à mettre en récit ce que nous voudrions exposer aux yeux. Nous craignons de hasarder sur la scène des spectacles nouveaux devant une nation accoutumée à tourner en ridicule tout ce qui n'est pas d'usage. » En outre, « les bancs qui sont sur le théâtre, destinés aux spectateurs, rétrécissent la scène et rendent toute action presque impraticable».
11 renouvellera la même plainte dans sa Dissertation en tête de Scmiramis , et ailleurs encore, en citant Saint-Évremond : « Nos pièces, avait dit celui-ci, ne font pas une impression assez forte; ce qui doit former la pitié fait tout au plus de la tendresse; l'émotion tient lieu du saisissement; l'étonnement , de l'horreur ; il manque à nos sentiments quelque chose d'assez profond. » Voltaire convient que Saint-Évremond « a mis le doigt dans la plaie secrète du théâtre français ». Et d'où venait ce
manque de vigueur? « De ce petit esprit de galanterie, si cher aux courtisans et aux femmes. » Quand nos tragédies n'étaient pas des conversations galantes , elles étaient « de longs raisonnements politiques »... « Mais une autre raison encore empêchait qu'on ne déployât un grand pathétique sur la scène , et que l'action ne fût vraiment tragique : c'était la construction du théâtre et la mesquinerie du spectacle... Que pouvait-on faire sur une vingtaine de planches chargées de spectateurs ? Quelle pompe, quel appareil pouvait parler aux yeux ? quelle grande action théâtrale pouvait être exécutée ? quelle liberté pouvait avoir l'imagination du poète? Les pièces devaient être composées de longs récits ; c'étaient des conversations plutôt qu'une action. Chaque comédien voulait briller par un long monologue ; ils rebutaient une pièce qui n'en avait point... Cette forme exclut toute action théâtrale, toute grande expression des passions, ces tableaux frappants des infortunes humaines , ces traits terribles et perçants qui arrachent le cœun on le touchait, il fallait le déchirer l. »
Il expose donc à lord Bolingbroke que plusieurs pièces renommées du théâtre anglais, la Venise sauvée d'Otway, le Caton d'Addison, le Jules César de Shakspeare, seraient impossibles en France. « Comment oserions-nous, sur nos théâtres, faire paraître,