Voir Eugène Noël, Voltaire, Paris, Maurice Drevfous
s'écrie-t-il, Ja loi ne l'a pas encore condamné, et on lui inflige, dans l'incertitude où l'on est de son crime, un supplice beaucoup plus affreux que la mort qu'on lui donne quaud on est certain qu'il la mérite! Quoi ! j'ignore encore si tu es coupable, et il faudra que je te tourmente pour m'éclairer ! Et, si tu es innocent , je n'expierai point envers toi ces mille morts que je t'ai fait souffrir au lieu d'une seule que. je te préparais !... Chacun frissonne à cette idée. »
Réformes dans les campagnes, par la nouvelle manière de percevoir les impôts . par l'abolition des douanes intérieures, par l'accession de tous à la propriété, par l'extension aux plus pauvres communes de l'institution des municipalités.
Réformes dans les villes : hôpitaux, prisons, écoles, bibliothèques ; pharmacies gratuites, bains publics ; établissement des cimetières hors des murs.
Asiles pour l'enfance, et refuges pour la vieillesse ; caisses d'épargne et de retraite ; uniformité des poids et mesures; perfectionnement des postes, des routes, des canaux, des théâtres; liberté du commerce; instruction gratuite.
Tout cela indiqué, réclamé, discuté, éclairé par cet esprit vivant qui met sur chaque idée un rayon de soleil , et qui , en la semant , la fait germer.
Voilà des faits. Comment prétendre, après cela,
que l'œuvre de Voltaire n'est qu'une œuvre de destruction? Le droit, au fond, est le caractère de cette œuvre de guerre ; la foi , au fond , une foi vive, ardente, la foi en la raison, la foi en la justice, est l'âme de cette œuvre d'ironie. Si Voltaire a beaucoup détruit , il a créé bien plus encore ; et , ce qu'il a détruit, il devait le détruire.
Sous la plus extrême mobilité, il a une constance inébranlable. Il change de moyens à chaque instant, jamais de but. 11 frappe l'ennemi à coups redoublés, il le brûle, il le transperce.
Au milieu de ses travaux, de ses procès pour tous les persécutés, de ses polémiques innombrables, — et de ses maladies, — la joie de la lutte crée en lui un perpétuel rajeunissement et le soûl ii 'ut contre les mélancolies de l'exil. Il s'amuse de ses ennemis, non seulement devant le public, mais tète à tête avec eux-mêmes, dans sa correspondance.
Un ancien jésuite, ?sonotte, prépare un livre anonyme et fait écrire par son libraire la lettre suivante au riche châtelain de Ferney :
« Avignon, le 30 avril 1768.
Monsieur, » Avant de mettre en vente un ouvrage qui vous est relatif, j'ai cru devoir décemment vous en d<, avis. Le titre porte : Erreurs de M. de Voltaire sur les faits historiques, dogmatiques, etc.. en deux volumes
in-12, par un auteur anonyme. En conséquence, je prends la liberté de vous proposer un parti ; le voici : Je vous offre mon édition, de quinze cents exemplaires à quarante sous , en feuilles , montant à trois mille livres. L'ouvrage est désiré universellement. Je vous l'offre, dis-je, cette édition, de bon cœur, et je ne la ferai paraître que je n'aye auparavant reçu quelque ordre de votre part.
» J'ai l'honneur d'être, avec le respect le plus profond . Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,
» Fez, » Imprimeur-libraire, à Avignon. »
À ce joli chantage , Voltaire répond gaiement :
« Monsieur, » Vous me proposez , par votre lettre datée d'Avignon , du 30 avril , de me vendre , pour mille écus , l'édition entière d'un recueil de mes Erreurs sur les faits historiques et dogmatiques, que vous avez, dites-vous, imprimé en terre papale. Je suis obligé, en conscience, de vous avertir qu'en relisant en dernier lieu une nouvelle édition de mes ouvrages, j'ai découvert dans la précédente pour plus de deux mille écus d'erreurs ; et, comme, en qualité d'auteur, je me suis probablement trompé de moitié à mon avantage, en voilà au moins pour douze mille livres. 11 est donc clair que je vous ferais tort de neuf mille francs, si j'acceptais votre marché... »
Nonoite était volé.
Joseph de Maistre, dans sa célèbre invective , parle de ce rictus diabolique, que Musset a traduit par le « hideux sourire » ; mais le fond de ce malin diable est la bonté. Le prince de Ligne, qui alla lui rendre visite à Ferney, a tracé de lui un portrait qui rend bien sa physionomie réelle, la bonté avec la grandeur, et l'incessante activité : « 11 fallait le voir, dit-il, animé par sa belle et brillante imagination, jetant l'esprit à pleines mains, en prêtant à tout le monde, porté à voir et à croire le beau et le bien ;... faisant parler et penser ceux qui en étaient capables ; donnant des secours à tous les malheureux ; bâtissant pour de pauvres familles ; et bon homme dans la sienne, bon homme dans son village ; bon homme et grand homme tout à la fois ; réunion sans laquelle on n'est jamais complètement ni l'un ni l'autre, car le génie donne plus d'étendue à la bonté, et la bonté plus de naturel au génie. »
Le sarcasme de Voltaire n'est que de la justice irritée, du bon sens qui fait étincelle. Macaulay, plus clairvoyant et plus équitable que certains libellistes français, a dit avec une énergie à la Juvénal : a' De toutes les armes intellectuelles qui aient jamais été maniées par l'homme , la plus terrible a été la moquerie de Voltaire. Les bigots et les tyrans, qui jamais n'avaient été émus par les gémissements et
les malédictions de millions de créatures, devenaient pâles à son nom . »
De ce que Voltaire attaque sans cesse les excès de l'intolérance religieuse, ses adversaires veulent conclure qu'il est l'ennemi de toute religion. Il faut opposer des textes précis aux falsifications intéressées et aux pieuses calomnies . Il est un des prédicateurs les plus vifs , les plus éloquents , de la religion naturelle, selon laquelle la vraie morale, qu'aucune secte n'a droit de confisquer, est une et identique dans ses principes, en tout temps, en tout lieu. Écoutez là-dessus une admirable page du Dictionnaire philosophique, à l'article Religion, section II :
« Je méditais, cette nuit, j'étais absorbé dans la contemplation de la Nature ; j'admirais l'immensité, le cours, les rapports de ces globes infinis... J'admirais encore plus l'intelligence qui préside -à ces vastes ressorts. Je me disais : Il faut être aveugle pour n'être pas ébloui de ce spectacle ; il faut être stupide pour n'en pas reconnaître l'auteur; il faut être fou pour ne pas l'adorer. Quel tribut d'adoration dois-je lui rendre? Ce tribut ne doit-il pas être le même dans toute l'étendue de l'espace, puisque c'est le même pouvoir suprême qui règne également dans cette étendue? Un être pensant qui habite dans une étoile de la Voie Lactée ne lui doit -il pas le même hommage que l'être pensant sur ce petit globe où nous sommes ? La lumière est uniforme
pour l'astre de Sirius et pour nous, la morale doit plie uniforme. Si un animal sentant et pensant dans Sirius est né d'un père et d'une mère tendres qui aient été occupés de son bonheur, il leur doit autant d'amour et de soins que nous en devons ici à nos parents. Si quelqu'un dans la Voie Lactée voit un indigent estropié, s'il peut le soulager et s'il ne le fait pas, il est coupable envers tous les globes... a
Y eut-il jamais rien de plus religieux que cette page ? — Vous savez la suite : pendant que le philosophe est plongé dans cette méditation sublime, une vision soudaine lui fait apparaître un désert couvert d'ossements. Ce sont les restes misérables des milliers et des millions d'hommes qui ont été massacrés ou brûlés pour des querelles religieuses. Ce contraste redoubl ■ l'effet du début.
Puis le philosophe aperçoit les sages de l'antiquité qui ont travaillé à bannir du monde la violence et qui ont été tués par elle; les grands serviteurs de l'humanité, sacrifiés pour sa délivrance; les plus augustes victimes. Il .voit enfin « une figure douce et simple » qui jette de loin des regards de compassion sur ces amas d'ossements blanchis. Il la conjure de lui apprendre en quoi consiste la vraie religion . — « Aimez Dieu , et votre prochain comme vous-même. » — « Eh bien, s'il en est ainsi, je vous prends pour mon seul maître. »
Avouez que voilà une parole qui serait surprenante de la part de Voltaire', s'il était réellement tel
que certaines personnes veulent le représenter. Il se proclame donc disciple du Christ autant que de Socrate.
Et remarquons, en passant, que Jean-Jacques, lui aussi, par la bouche de son Vicaire savoyard, appelle également Jésus « son maître ». — Mais lui, Rousseau, c'est indirectement, par la bouche de son personnage; au lieu que Voltaire parle ici directement, lui-même et pour son propre compte.
De telle sorte qu'on a pu aller jusqu'à dire les paroles suivantes, — et qui est-ce qui les a dites? c'est ce même catholique fervent que j'ai déjà cité. « Aujourd'hui, que le vrai caractère de la Révolution française a été expliqué, tout catholique éclairé doit reconnaître que Voltaire prêchant la tolérance , la liberté et la fraternité, est plus chrétien que Bossuet défendant l'intolérance et la théocratie. »
Lorsque , après un exil de plus de quarante ans, sur une existence qui en avait duré quatre-vingttrois, dont plus de soixante consacrés à tant de luttes héroïques, le patriarche de Ferney revint dan? sa pairie et à Paris, pour livrer un dernier combat , Irène , et pour triompher jusqu'à en mourir, vous savez avec quel enthousiasme il fut accueilli, et comment la nation entière lui témoigna sa reconnaissance.
Dès son passage à Lyon, il est signalé, salué. A son arrivée dans Paris, le Théâtre -Français, l'Académie française, toute la société lettrée, qui depuis tant d'années vivait de ses œuvres et de ses idées, se transporte à sa rencontre et vient le saluer. Mais ce ne sont pas seulement les compa-
gnies constituées, les corps savants officiels, qui viennent lui rendre hommage ; c'est le peuple parisien, reconnaissant en lui un de ses fils, un de ses héros, un de ses représentants éternels. Dans les rues, au-devant de sa voiture, on se précipite, on l'acclame. Sur le pont Neuf, une vieille femme s'élance à la tèle des chevaux et s'écrie : « Vive le défenseur des Calas ! »
En présence de ces éclatantes démonstrations de la reconnaissance populaire , la haine de ses ennemis se voit forcée de faire trêve. Mais, lorsqu'au bout de quelques semaines il succombe , épuisé par ce triomphe même, elle relève la tête. Alors les parents, craignant le scandale, l'emportent secrètement dans une voiture et s'en vont linhumer loin de Paris1.
Ses restes mortels demeurèrent ensevelis pendant treize ans dans un cimetière de campagne , près de l'abbaye de Scellières, jusqu'au jour où l'Assemblée nationale , sur la proposition de Mirabeau, les ût porter solennellement au Panthéon.
1. « Revêtu d'une robe de chambre, la tête enfouie dans un ample bonnet de nuit, le corps du poète fut installé dans un carrosse à six chevaux, el retenu sous les bras dans l'attitude d'un homme qui dort, à la garde d'un domestique de confiance qui ne devait pns le quit.er. Un autre carrosse suivait, dans lequel étaient d'Hornoy et ses deux cousins; un maître d'hôtel du Roi, et un brigadier d'infanterie. L'abbé Mignot avait pris les devants...» — Gustave Desnoiresterres, Voltaire et le vxui" siècle.
LE DISCOURS DU CENTENAIRE 3o
On pouvait espérer que cette fois ils reposeraient en paix, abrités sous cette inscription : Aiu: grands hommes la Patrie reconnaissante. 11 n'en fut pas ainsi. En 1814, un des premiers soins de la monarchie restaurée fut. de profaner les tombes de Voltaire et de Rousseau . Pendant une nuit du mois d'avril, on enleva des caveaux funèbres du Panthéon ce qui restait de la dépouille mortelle de ces deux grands hommes, on le mit dans des sacs, et on alla honteusement enfouir ces tristes restes au milieu d'un terrain vague, au bord de la Seine et de la Bièvre , en face de Bercy, en ayant soin de les anéantir avec de la chaux vive , alin qu'il n'en demeurât aucune trace.
C'est par ce crime nocturne et par ce sacrilège que fut inaugurée la Restauration bourbonienne, obéissante à ce parti qui. dépossédé du pouvoir par la Révolution, a juré haine éternelle à ses deux glorieux auteurs, Voltaire et Rousseau1.
Ce crime resta longtemps ignoré ; on ne le connut que peu à peu. 11 attendait une réparation; elle ne pouvait venir que de la République.
Elle vient enfin à présent, mes chers concitoyens, en ce jour où Paris, Lyon, Marseille et les autres grandes villes de la Liberté, rendent un solennel hommage à cette mémoire immortelle ; en ce jour où, dans notre patrie régénérée et sous