SA VI K ET SON OEUVRE
Il y a cent ans aujourd'hui, après une longue vie de travaux et de luttes . Voltaire mourait . Nous venons saluer cette grande mémoire.
Voltaire, c'est Paris; Voltaire, c'est la France; Voltaire , c'est la libre pensée , la tolérance , l'adoucissement des mœurs et des lois ; Voltaire , c'est la Révolution, c'est-à-dire l'avènement de la justice après quinze siècles d'iniquité.
Cette Révolution , il en a été un des précurseurs les plus actifs ; il y a travaillé sans cesse, au prix d'un exil volontaire qui a duré presque toute sa vie.
H savait bien ce qu'il faisait , il savait bien où il allait; il a prédit nettement cette Révolution, au moins vingt-cinq ans d'avance. Le 2 avril 1761, il écrit à M. de Chauvelin : « Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche , qu'on éclatera à la première occasion; et alors ce sera un beau tapage! Les jeunes gens sont bien heureux , ils verront de belles choses ! »
Y eut- il jamais une prophétie plus nette et plus précise ?
Je n'en connais qu'une autre qui le soil autant ; c'est celle qui se trouve dans une lettre de Victor Hugo, datée du 12 juin 1832. où le grand poète, voyant l'avenir, s'exprimait ainsi : « Nous aurons une République; et, quand elle viendra, elle sera bonne. La République proclamée par la France en Europe, ce sera la couronne de nos cheveux blancs ! »
11 y a. quarante-six ans que Victor Hugo écrivait ces lignes . N'est-ce pas le cas de rappeler que les Latins n'avaient qu'un seul et même mot, vates, pour signifier poète et prophète ?
Li: DISCOURS DU CENTENAIRE 1
Ce serait de ma part une grande témérité de prendre la paole devant ce poèt • illustre, si c'était moi réellement qui dusse parler ; mais ce n'est pas moi qui louerai Voltaire, c'est son œuvre même qui le louera . Je veux seulement rappeler les principaux traits, presser rapidement la substance et la i. >elle de cette œuvre et de cette vie si bien remplie.
A vingt ans, il est plé à la Bastille, pour des vers qu'il n'avait point faits. 11 profite de ce loisir pour esquisser son poème de la Ligue 1, où il peint les horreurs du fanatisme, et sa tragédie d'Œdipe, où il pousse son premier cri de guerre contre la domination cléricale :
Nos prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense. Notre crédulité fait toute leur science.
Imaginez l'effet de ces deux vers , prononcés en 1718, en plein Théâtre-Français, alors que la monarchie et la théocratie s'appuyaient l'une sur l'autre, et vous concevrez les colères que souleva le jeune poète dans le parti sacerdotal.
Elles ne sont pas calmées encore aujourd'hui, après cent soixante années, et Voltaire, du haut de sa gloire, en entend retentir au-dessous de lui les derniers éclats impuissants.
1, Qui s'appellera ensuite la Henriade.
Un peu après qu'il est sorti de la Bastille, un indigne outrage du chevalier de Rohan, de qui François Arouet, simple roturier, ne peut obtenir, ni par lui-même, ni par personne, raison ni justice , le force de s'expatrier ; il se réfugie en Angleterre ; et là il trouve , heureusement , sa vengeance, — et la nôtre, à tous I — car il y cueille le sujet et les idées de ses Lettres sur les Anglais, il en rapporte la liberté philosophique, germe de toutes les autres.
Il avait vu dans ce pays des choses prodigieusement nouvelles pour un jeune Français de l'ancien régime : la liberté de la personne, la liberté de la- pensée, la liberté de la presse, la liberté du parlement, la loi du jury, le droit reconnu à tout
citoyen d'avoir un avocat pour se défendre, ie respect de la propriété.
« Cela s'appelle des prérogatives, écrivait-il, et en effet c'est une très grande et très heureuse prérogative par-dessus tant de nations, d'être sûr en vous couchant que vous vous réveillerez le lendemain avec la même fortune que vous aviez la veille, que vous ne serez pas enlevé des bras de votre femme et de vos enfants, au milieu de la nuit, pour être conduit dans un donjon ou dans un désert. »
Messieurs , nous avons encore connu tout cda , et ce n'était plus sous l'ancien régime.
Autre sujet d'étonnement : tandis qu'en France les savants et les philosophes étaient pauvres et persécutés, à Londres ils étaient honorés et par le peuple et par le roi. Voltaire voyait la Société royale de Londres composée des savants anglais les plus illustres : Newton faisait connaître la loi qui règle la marche des mondes, et il était en même temps directeur des Monnaies et membre du Parlement ; le philosophe Locke était à la tête du bureau du Commerce ; Àddison , ministre ; Prior , ambassadeur ; Steele, membre du Parlement ; Yanbruck , membre du Parlement. Et, après avoir été ainsi honorés pendant leur vie , les poètes et les savants étaient inhumés près des rois , dans l'abbaye de Westminster.
Tant de choses nouvelles et étranges excitent l'ad-
miration du jeune exilé , et alors voilà que le plus Français de tous les Français se met à interpréter l'Angleterre à la France . Il écrit et publie , à son retour dans sa patrie, ces Lettres philosophiques. Elles sont brûlées, au pied du Grand escalier du Palais de Justice, par la main du bourreau, et l'auteur, à peine revenu de l'exil, est forcé de se cacher près de Rouen .
Mais un livre proscrit se répand d'autant plus : le feu volatilise les idées. Les Lettres philosophiques tombent dans les mains de Jean- Jacques Rousseau, encore inconnu, — et des autres et de lui-même; — ce livre éveille son esprit . Ainsi c'est le génie de l'un qui aimante le génie de l'autre; c'est de là que Rousseau a reçu l'étincelle , il le déclare loyalement dans ses Confessions.
Voltaire, caché en Normandie, se console par le Iravail ; et, quelque temps après, donne Zaïre, souvenir de Y Othello de Shakspeare, adouci, francisé, accommodé au goût timide de ce temps-là. Aussi le public parisien fut -il ravi, et surtout le public des femmes, qui est le plus influent de tous. Oui, il faut que l'autre moitié de cette grande assemblée me permette de le dire , sans flatterie et uniquement parce qu'une longue expérience me l'a appris depuis vingtcinq années : comme public , une femme vaut deux hommes , de même qu'en musique une blanche vaut deux noires.
La date de Zaïre marque une ère nouvelle danla vie de Voltaire : c'est l'époque de sa liaison avec madame du Châtelet. Il avait près de quarante ans. Jusqu'alors une seule femme, à ce qu'il dit, — madame de Yillars, — lui avait fait perdre quelques heures de sa jeunesse ; son amitié pour madame du Châtelet ne fit que l'exciter au travail. Elle-même avait le goût de l'étude, des sciences, des mathématiques. Tous deux, avec une émulation singulière, s'adonnent à l'astronomie, à la physique, à la chimie, se mettent à lire Newton, à se disputer les prix offerts par l'Académie des Sciences, en concourant séparément. Puis, avec les amis qui viennent leur faire visite au château de Cirey, dans une vallée charmante entre la Lorraine et la Champagne, ils jouent, le soir, la comédie. Et dès le len-
demain malin et tout le jour, ils sont au travail : science, littérature, histoire, poésie; ils mènent tout de front : ils composent, pour l'Académie, des mémoires sur la nature du feu . Et leur esprit même ressemble à un feu qui court dans les brandes. Ainsi se passent 'veize années, — jusqu'à la mort ue madame du Châtelet.
C'est là , dans cette vie active et pleine , que Voltaire prépare les matériaux et la construction de sa grande œuvre historique, Essai sur les mœurs et l'esprit des nations, — soi-disant pour continuer l'Histoire universelle de Bossuet (le titre le disait d'abord), mais réellement pour en faire la contrepartie. Dans l'œuvre de Bossuet, les beautés oratoires ne parviennent pas à masquer la faiblesse du système , qui prétend ramener l'histoire tout entière à la glorification d'un seul peuple et d'une seule croyance; Voltaire combat pour la liberté de conscience; les attentats commis contre elle l'irritent et l'affligent . Partout où la force écrase le droit , il proteste avec une éloquence simple et pénétrante, où la sobre élégance du style convient à la sincérité du libre examen . A dater de ce livre, commence la grande rénovation de l'histoire. Voltaire lui rend le sens du droit , la vie . Il met en pleine lumière le fanatisme, afin d'en inspirer l'horreur.
Dans, une occasion récente, un homme dont le témoignage n'est pas suspect, M. Dufaure, le reconnaissait et le proclamait : « Si nous trouvons dars
nos mœurs, dans nos reJations sociales, un adoucissement remarquable, si des idées et des habitudes de tolérance se sont répandues parmi nous, assurément plus fortes qu'elles ne l'étaient de son tempe ; si nos lois criminelles ont été adoucies, si nous sommes moins exposés à de grandes iniquités judiciaires , je crois fermement que ses écrits y ont contribué . »
Diminuer la cruauté, surtout celle qui sévit au nom des croyances, adoucir les mœurs et les lois, telle est en effet l'intention constante, tel est l'esprit même de l'Essai sur les mœurs.
C'est là ?mssi que Voltaiie, effaçant lui-même sa faute à jamais regrettable, son poème sur Jeanne d'Arc, est le premier à proclamer en elle Ja vraie sainte de la France. « Elle fit à ses juges, dil-ît, une réponse digne d'une mémoire éternelle. » Et, un peu plus loin, il ajoute : & Elle aurait eu des autels dans les temps héroïques où les peuples en élevaient à leurs libérateurs. »
Voilà le vrai sentiment de Voltaire. Quant à ce poème dans le genre de l'Arioste, badinage licencieux et coupable, effet de l'influence des mœurs du temps, il est imputable à l'époque autant qu'à l'auteur. Qu'on cesse donc de le lui reprocher. Et, s'il a insulté Jeanne d'Arc , qui est-ce donc qui l'a brûlée 1 ?
1. Par un hasard singulier, c'est justement à la date où nous sommes, le 30 mai, il y a aujourd'hui 447 ans (30 mai 1431)^
Ah ! voila le crime véritable ! et c'est le fanatisme qui l'a commis ! Aussi le fanatisme , pour ce crime et pour mille autres, lui est en horreur. Il fait serment d'écraser l'infâme. Et qui prend-il pour son héros? Celui qui a bien mérité de la France et de l'humanité en publiant YÉdit de Nantes, ce code de la tolérance. Comme lui, il tâche à réprimer la férocité sectaire. Il s'ingénie à prêcher la douceur, la fraternité, et trouve des accents évangéliques : « La >"ature dit à tous les hommes : Je vous ai l'ait naître faibles et ignorants... Puisque vous êtes faibles, secourez-vous; puis-que vous êtes ignorants, éclairez- vous et supportez-vous. Quand vous seriez tous du même avis, ce qui certainement n'arrivera jamais , quand il n'y aurait qu'un seul homme d'un avis contraire, vous devriez lui pardonner : car c'est moi qui le fais penser comme il pense. Je vous ai donné des bras pour cultiver la terre, et une petite lueur de raison pour vous conduire; j'ai mis dans vos cœurs un germe de compassion pour vous aider les uns les autres à supporter la vie ; n'étouffez pas ce germe, ne le corrompez pas, apprenez qu'il est divin, et ne substituez pas les misérables fureurs de l'école à la voix de la Nature. »
Ame vaillante, grand homme, encore tant discuté, parce que les rayons de son ironie nous empêchent parfois de voir sa bonté, et que l'éclat de son esprit éclipse à nos yeux éblouis son généreux cœur !
On essaye, en tronquant les textes, en abusant de quelques plaisanteries échappées à sa plume , ou bien de quelques mouvements d'humeur, de le représenter comme un ennemi du peuple, comme un parvenu égoïste qui aurait voulu qu'on le tînt dans l'ignorance et dans l'asservissement.
Je laisserai d'abord répondre, sur ce point, un témoin dont l'impartialité ne saurait être révoquée en doute ; voici comme il s'exprime : a Déchiré par le spectacle des fureurs et des maux que la superstition et l'intolérance ont vomis sur la terre. Voltaire exhale sa douleur dans une sombre et violente ironie. Quelquefois, désespérant d'arracher le peuple à ces deux épouvantables maladies, il imite l'orgueil de certains prélats du vieux régime , et de la plupart des grands : il traite les classes manouvrières de populace , de canaille ; et , lui qui les porte dans ses entrailles, en semble ainsi un brutal contempteur. »
Celui qui analysait avec tant de justesse la pensée de Voltaire à l'égard du peuple ignorant, était un fervent catholique, Bordas -Demoulin.
Écoutez maintenant ce passage de Voltaire luimême, dans une de ses lettres. A quelqu'un qui s'effraye de voir le peuple essayer de s'instruire, et qui s'écrie qu'alors, si le peuple s'instruit, tout est perdu, « Non, monsieur, répond-il, tout n'est point perdu quand on met le peuple en état de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu, au
contraire quand on le traite comme une troupe de taureaux : car, tôt ou tard, ils vous frappent de leurs cornes. »
Voilà l'homme qu'on veut faire passer pour un aristocrate sans cœur, — parce qu'il a cru de bonne politique de se concilier les grands et les puissants, pour les mettre du côté de la philosophie et des réformes libérales.
Non, ce n'est pas le peuple qu'il redoute; ceux contre lesquels il se met en garde, même au prix d'un exil perpétuel, ce sont les hypocrites et les fanatiques, les mêmes que combattaient Rabelais et Molière. « Il faut toujours, écrit-il à d'Alembert, que les philosophes aient deux ou trois trous sous terre, contre les chiens qui courent après eux. »
Ces trois trous, c'étaient, s'K vous plaît, la maison des Délices, le château de Tournay, et celui de Ferney.
Il y vivait en grand seigneur, mais en grand seigneur philosophe, travaillant et faisant travailler tout le monde. Il avait compris de bonne heure qu'il faut être, ici-bas , enclume ou marteau. «.J'étais né enclume, » dit-il. Vous savez comment il devint marteau .
Après avoir tenté ne conquérir les rois, enfin il s'est fait roi chez lai. Alors, heureux, libre, puissant, sa joie éclate ^ons toutes les formes. Vous connaissez ces vers charmants :
0 maison d'Âristippe ! 0 jardin d'É;>icure !..
Et toute sa correspondance, si vive, si étincelante!... « Heureux, s'écrie-t-il, heureux qui vit chez soi, avec ses nièces, ses livres, ses jardins,
ses vignes, ses chevaux, ses vaches, son r?nard, et ses lapins qui se passent la patte sur le nez ! J'ai de tout cela, et des Alpes par-dessus, qui font un effet admirable. » Ailleurs il parle de ses bœuL « qui lui font des mines ».
S'il s'absente, il ne perd pas de vue sa propriété, la rn-ù/m qu'il a bâtie, l'asile de sa chère indépendance. « Je recommande à Loup d'avoir soin de fermer la grille... Je prie M. Colini de renvoyer les maçons au reçu de ma lettre : ils n'ont plus rien à faire. Mais je voudrais que les charpentiers pussent se mettre tout de suite après le berceau de la Brandie... Il faut que les domestiques aient grand soin de remuer les marronniers, d'en faire tomber les hannetons et de les donner à manger aux poules . »
Caton l'Ancien n'eût pas mieux dit.
Tout cela mêlé à la poésie, à la science, à l'histoire, au Dictionnaire philosophique , aux pamphlets, aux luttes de toutes sortes. «Il faut, dit-il, donnera son âme toutes les formes possibles. C'est un feu que Dieu nous a confié , nous devons le nourrir de ce que nous trouvons de plus précieux... Il faut faire entrer dans notre être tous les modes imaginables, ouvrir toutes les portes de notre km à toutes les sciences, et à tous les sentiments. Pourvu que tout cela n'entre pas pêle-mêle, il y a place pour tout le inonde . »
Dans un autre passage, parlant des Muses : « Je les aime toutes neuf, et il faut avoir le plus
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de bonnes fortunes qu'on peut, sans être pourtant trop coquet . »
Sa prodigieuse activité rayonne partout à la fois : « Je suis, écrit-il gaiement, comme un homme qui ? des procès à tous les tribunaux. > Et. ce qu'il dit par métaphore, il pourrait le dire sans figuiv. Il plaide en effet de tous les côtés . pour faire rendre justice à tous les malheureux, à tous les opprimés. C'est une succession de combats, sans trêve; des séries de batailles multiples et entre-croisées, dont chacune dure des années : pour les Calas, trois ans : pour les Sirven, neuf ans ; puis, pour le général Lally. pour le jeune chevalier de La Barre, et pour son ami le jeune d'Étallonde : pour Le jardinier Montbailly; pour l'affranchissement des serfs de Saint-Claude ; enfin pour tous les faibles écrasés, pour l'humanité et pour la justice . Il communique à tous sa flamme. Il stimule les auteurs de Y Encyclopédie. Diderot écrit à l'imprimeur, qui traîtreusement s'était permis des coupures : « Avez-vous songé à ce que dira Voltaire, quand il nous cherchera et ne nous trouvera plus ? »
Ferney, à dater de ce moment-là. Ferney, par l'âme de celui qui l'habite, par le rayonnement de sa pensée, devient comme le centre du monde intellectuel, une sorte de saint -siège philosophique d'où éclate la force de l'Esprit nouveau, et vers lequel se tournent, comme vers l'Orient, toutes les intelligences en éveil, touchées
des premières lueurs de la Révolution à son aurore.
On l'a dit éloquemment, et c'est un chrétien qui a prononcé ces paroles, g Alors, à Ferney, paraissent s'ouvrir sur la terre les hautes assises de la justice sociale. De là partent les décisions souveraines qui vont par les royaumes prévenir ou casser les arrêts iniques et barbares de la superstition , du fanatisme, ou de la présomptueuse ignorance, quelquefois non moins fatale et nou moins sanguinaire. »
Pendant vingt ans le patriarche de Ferney. ce malicieux vieillard , toujours mourant — et toujours vif, ne fût-ce que pour faire endéver ceux qui lui payent depuis longues années des rentes viagères , — rayonne, étincelle de là sur l'Europe, lançant par-dessus le Jura des fusées volantes, qui s'en vont tomber à Paris sur la tète des sots et des méchants ; bombardant le vieux monde du moyen âge, la vieille bastille des iniquités; employant, comme un général d'armée, cent stratagèmes , et répandant sur toutes choses cet inimitable mélange d'imagination et de bon sens , cet esprit qui éclaire et illumine ; prenant mille noms, mille formes : lutin, démon, génie, athlète, apôtre — de la tolérance, delà liberté, du droit! L'audace, chez lui, croît avec l'âge. « J'aime passionnément, écrit -il au maréchal-duc de Richelieu , à dire dès vérités que d'autres n'osent pas dire , et à remplir des devoirs que d'autres n'osent pas remplir. Mon âme s'est fortifiée à mesure que mon pauvre corps s'est affaibli . »
Toutefois il y met la prudence qu'il faut, connaissant bien la France, — la France de ce tempslà, — « ce pays où des singes agacent des tigres » : voulant bien que l'on brûle par la main du bourreau ses livres , mais non pas lui , — qui a encore à dire tant de bonnes vérités !
Il y a les esprits dogmatiques et les esprits ironiques. Les dogmatiques, comme Jean Huss, Jérôme de Prague. Michel Servet, se font brûler en chair et en os, stoïquement; ceux-là sont grands et sublimes sans doute ; mais les autres n'ont-ils pas droit aussi à notre admiration, les ironiques qui, comme Rabelais et Voltaire, au lieu de se faire brûler vifs, brûlent eux-mêmes leurs adversaires au feu de l'esprit et de la raison?
Ah! dans cette ironie, rayonne une foi vive! En France, l'ironie et la gaieté sont parfois des formes de l'héroïsme. A ce titre, le patriarche de Ferney est bien un héros ! Ce qu'il lance , coup sur coup . ce ne sont pas seulement des livres , mais des actes ! Partout où il y a des torts à redresser, des opprimés à secourir, il intervient , il remue tout le monde, les parlements, les rois, l'opinion. 0 révolution miraculeuse, qui présage et prépare l'autre! une puissance nouvelle s'élève , cslle de la pensée militante, celle de l'action par la plume, celle de la presse mobilisée ! Enquête quotidienne sur toutes gens et sur toutes choses, sorte de jury universel et permanent ! la discussion partout répandue comme la
lumière, la Justice ailée, — le journalisme enfin ! "Voltaire est le grand journaliste, le grand justicier 1 l
Le vieux monde des privilèges s'en indigne, et essaye d'en rire. Saint-Simon trouve étrange et impertinent qu'un petit bourgeois comme cela se mêle d'avoii de l'esprit et de faire du bruit. Écoutez le ton dédaigneux avec lequel ce duc et pair parle de Voltaire : « Arouet, fils d'un notaire, qui l'a été de mon père et de moi jusqu'à sa mort, fut exilé pour des vers fort satiriques et fort impudents. Je ne m amuserais pas à marquer une si petite bagatelle, si ce même Arouet, sous le nom de Voltaire, n'était devenu, ù travers force aventures tragiques, une manière de personnage dans la république des lettres, et même une manière d'important parmi un certain monde. »
Ce n'est pas seulement parmi un certain monde , monsieur le duc, c'est dans Je monde tout entier, c'est dans tout l'univers civilisé, que Voltaire a le pas sur les ducs et les rois ! El, si ce fils de notaire vous indigne, ah! vous allez en voir bien d'autres ! Voici Jean -Jacques Rousseau, fils d'un ouvrier horloger ! Voici Denis Diderot, fils d'un coutelier! Et voici, ramassé au parvis iNotre-Dame, un pauvre enfant trouvé, fils de personne, qui s'appellera
. Le livre et le théâtre précédèrent la iribune : elle naquit de l'un et de l'autre, — avec la presse du journalisme, qui est la tribune de tous, le suffrage universel quotidien. Voltaire a commencé ou lancé tout cela.
LE DISGOl^.S DU CENTENAIRE lo
U'Aieiiibert ! Tous ces enfants du peuple, tous ces hommes de rien, deviennent les maîtres de l'opinion! Et voilà que les rois, les anciens rois, les rois de Prusse et les impératrices de Russie , se font les courtisans de eus hommes de rien, voyant bien qu'ils disposent de la pensée publique, soit dans le présent, soit dans l'avenir, et qu'eux seuls désormais sont les vrais souverains . les souverains du monde moderne
Étonnante révolution, qui des livres et des pamphlets s'en va passer dans les faits politiques, et devenir la Révolution française !
Je rappelais tout à l'heure comment Voltaire avait annoncé cette Révolution , plus d'un quart de siècle à l'avance, dans sa lettre à M. de Chauvelin, en 1764. Ce n'est pas la seule fois qu'il l'ait prédite ; il y revient sans cesse, toujours avec la même netteté et la même certitude. Le i" juin de la même année, il écrit à ses amis M. et Mmf' d'Argental : « Les écailles tombent des yeux ; le règne de la vérité est proclu : mes anges , bénissons Dieu ! »
Dans une autre lettre, il dit encore : « Nous arrivons a la terre promise; mais je ne la verrai pas!
«meurs: j'ai quatre-vingt-quatre ans, quatrevingt-quatre entreprises accablantes pour un pauvre vieillard, et quatre-vingt-quatre maladies qui m'épuisent. Jouissez, mes amis, du spectacle que j'ai préparé pendant soixante ans et auquel je ne puis assister avec vous! Je m'éteins, mais je peux dire en mourant, comme le vieux Lusignan :
24 LE hOMANTISME DES CLASSIQUES
Mon Dieu, j'ai combattu soixante ans pour ta gloire! »
Il prophétise non seulement pour la France, mais pour l'Europe : et tout ce qu'il prédit arrive. En Espagne, un ministre abolit l'Inquisition. Quant à l'Italie, voici la prédiction de Voltaire : « Si la Raison fait encore des tentatives pour entrer en Italie, on prétend qu'elle a un secret infaillible pour détacher les cordons d'une couronne qui sont embarrassés, je ne sais comment, dans ceux d'une tiare, et pour empêcher les haquenées d aller faire la révérence aux mules. » — Cette prophétie vient de s'accomplir de nos jours . Les autres , du vivant même de Voltaire, se réalisent sous ses yeux : la moitié des princes d'Allemagne, le roi de Pologne, le roi de Danemark, établissent dans leurs États la liberté de conscience; le dernier y ajoute la liberté de la presse. L'impératrice de Russie , Catherine II , décrète la tolérance dans son immense empire ; elle met bravement la philosophie au préambule de son code nouveau.
Aujourd'hui que toutes les idées pour lesquelles Voltaire combattait ont passé dans l'air que nous respirons , on goûte comme des choses naturelles tout ce qu'il a conquis pour nous avec tant de labeur ; on perd de vue ce qu'il lui a fallu de bon sens, d'esprit, de courage, d'adresse, de génie, pour en doter le monde. Ses ennemis eux-mêmes profitent de tous les biens qu'il a créés; et la grandeur du bienfait partout répandu fait oublier le bienfaiteur.
LE DISCOURS DU CENTENAIRE c2o
Permettez-moi de vous citer un reievé court et précis 1 :
Réformes dans l'Église : abolition des vœux perpétuels, abolition des dîmes, suppression d'un grand nombre do fêtes, dont le chômage ruinait les pauvres gens; création des registres de l'État civil, c'est-à-dire rupture du lien par lequel l'Église tenait toute la population depuis la naissance jusqu'à la mort ; validité des mariages protestants ; l'Église auparavant disait aux huguenots : Vous êtes hors la Foi, hors la loi. Vos fils ne sont que des bâtards. — Mariages mixtes. Mariage civil. Droit de sépulture égal pour tous les citoyens, quelle que soit leur croyance ou leur libre pensée , quelle que soit leur profession, fussent-ils Molière ou Adrienne Lecouvreur !
Réformes dans la magistrature et dans la justice : suppression de la vénalité des charges, institution du jury ; juges pour concilier les procès gratis, — que nous appelons juges de paix ; — droit de défense accordé devant les tribunaux à tous les accusés; publicité des procédures ; abolition de la question et de la torture ; Voltaire , comme Montesquieu et comme Beccaria, s'élève avec force à plusieurs reprises contre cette monstrueuse et barbare ineptie qui traitait l'accusé comme un coupable : « Quoi !