‹ Le theatre de VoltaireChapitre 5 sur 161 · ŒDIPE. — MARIAMNE · texte numérisé non relu

ŒDIPE. — MARIAMNE

En considérant dans son ensemble la vie de Voltaire, nous avons essayé de donner une idée de ce grand homme, d'en rendre la physionomie, sinon idéalisée, du moins généralisée : et le fait seul de généraliser idéalise. Les détails résumés s'effacent, les grandes lignes prennent plus d'importance.' Voyez comme, dans les édifices éclairés par la lune, les masses et les lignes principales apparaissent seules; tout le reste est noyé dans l'ombre; l'ensemble, quel qu'il soit en réalité, prend un caractère de grandeur.

Nous allons à présent étudier Voltaire en ses détails, particulièrement dans ses œuvres dramati-

ques, en prendre des croquis successifs et divers, parfois contradictoires en apparence, bien qu'ils ne le soient pas au fond ; et, au moyen de cette étude, analyser le poète philosophe avec la même impartialité que nous avons fait Bossuet.

Ces œuvres dramatiques, jadis tant admirées, sont aujourd'hui bien déprisées : et j'aurai de la peine à vous les faire goûter, ne les goûtant guère moimême. Mais, en revanche, il y a un intérêt si vit* et si varié dans l'histoire de ces œuvres et des circonstances où elles se sont produites, dans les nouveautés de tous genres qu'elles apportaient à l'esprit des contemporains, dans le succès qu'elles obtinrent et qui a duré cent ans sans faiblir, dans la manière dont elles se rattachent à tout l'ensemble de la vie et de l'action de Voltaire, qu'à ce point de vue il n'y a guère, je crois, de sujet plus attrayant.. Ce sera la matière du Cours de cet hiver1.

Aujourd'hui ses tragédies seules survivent; encore s'y trouve- t-il bien des parties qui sont mortes. On se rappelle très peu ses comédies. Et à peine sait-on qu'il a. en outre, composé des drames en prose, des opéras, des opéras-comiques, des ballets, des divertissements; en tout, depuis l'année 1718 où il commença OEdipe, jusqu'à 1778, année de s*

!.. 1884-1885. Cinquième année au Collège de France.

mort, plus de cinquante pièces. Nous devrons rapidement exhumer ces diverses œuvres , les expliquer ù leur date et dans leur milieu, afin de faire voir comment l'auteur fut classique d'abord, et romantique après, dans la mesure que comportait le goût du temps : car, lorsqu'on veut mener son siècle , on ne doit pas s'éloigner trop de lui.

Ce qui saute aux yeux à présent, ce sont les défauts et les rides ; et cependant les tragédies du moins, lorsqu'elles parurent et encore longtemps après, séduisirent le public par un certain pathétique et par la nouveauté de la couleur.

11 y a deux hommes dans Voltaire : un poète et un homme d'action ; celui-ci bien supérieur à celui-là ; tous deux au surplus élèves des jésuites et en ayant gardé l'empreinte ; l'un dans son goût littéraire longtemps timide, effrayé d'abord du trop neuf et du trop grand ; l'autre dans les habiletés excessives de sa stratégie et de sa tactique. Nous suivrons attentivement l'un et l'autre.

On pourrait dire que le poète lui-même est double aussi : d'une part, monarchiste et classique, par son éducation première, d'abord chez les Révérends Pères du collège Louis -le -Grand, ensuite dans la conversation de quelques vieillards survivants du grand règne; d'autre part et ultérieurement, novateur, révolutionnaire, en littérature comme en politique, plein d'aspirations libérales et de bouffées

républicaines, par l'effet de sa seconde éducation pendant son double exil chez les Anglais. A peu près de même que Saint-Évremond fut redevable à son exil en Angleterre d'un certain nombre d'idées neuves et d'un flair très moderne des choses antiques, ainsi Voltaire dut en grande partie à son séjour dans ce pays le développement de sa liberté de penser, soit dans les questions religieuses et sociales, soit dans la littérature dramatique. Mais son affranchissement progressif ne fut pas sans intermittences .

Je me propose de faire voir qu'à tout prendre il fut très hardi pour son temps, qu'il a fortement préparé (sans le savoir, je le veux bien) la révolution romantique de notre siècle ; que, dans l'art non plus que dans la nature, il n'y a guère de sauts brusques , Natura non facit saltus, ni de révolutions proprement dites; il y a plutôt évolution continue, avec oscillations.

Nourri, à peu près exclusivement, des humanités classiques, ayant la mémoire ornée des chefsd'œuvre de notre littérature du xvne siècle , et de la poésie latine du siècle d'Auguste, mais ne connaissant guère que de seconde main la littérature grecque, bercé dès l'enfance de tous les grands noms qui remplissent les poètes gréco -latins de leur harmonie, habitué à vivre en imagination parmi ces héros légendaires et mythologiques, il eut d'abord une certaine crainte des sujets modernes, où il fallait

serrer de plus près la réalité; surtout de ceux dont les personnages portaient des noms un peu étranges et qui lui paraissaient baroques. Dans une de ses notes du Commentaire sur Corneille, à propos de Pertharite, roi des Lombards, il dit en ricanant : « Un Unulphe , un Gundebert , un Grimoald annoncent une tragédie bien lombarde ! C'est une grande erreur de croire que tous ces noms barbares de Goths , de Lombards , de Francs , puissent faire sur la scène le même effet qu'Achille, Iphigénie, Andromaque, Electre, Oreste, Pyrrhus. Boileau se moque avec raison de celui qui « pour son héros va choisir » Ghildebrand >>. Les Italien? eurent grandement raison et montrèrent le bon goût qui les anima longtemps , lorsqu'ils firent renaître la tragédie au commencement du xvie siècle : ils prirent presque tous les sujets de leurs tragédies chez les Grecs. Il ne faut pas croire qu'un meurtre commis dans la rue Tiquetonne ou dans la rue Barbette *, que des intrigues politiques de quelques bourgeois de Paris, qu'un prévôt des marchands nommé Marcel , que les sieurs Aubert et Fauconneau puissent jamais remplacer les héros de l'antiquité. »

1. Le meurtre de la rue Barbette est celui du duc d'Orléans, en 1407, par ordre de son rival Jean Sans-Peur. Quant à la rue Tiquetonne , Victor Hugo n'a pas craint d'en placer le nom dans les Châtiments, à l'occasion d'autres meurtres. Le vers seulement, " au lieu de rue Tiquetonne, l'a forcé de mettre carrefour Tiquetonne.

L'école moderne cherche, avant tout, le caractère; l'école antique cherchait avant tout, la beauté.

Tel est d'abord le point de vue assez étroit et superficiel de ce Français chez qui la crainte du ridicule est le premier principe du goût et tient lieu d'esthétique. Mais, après que l'esprit anglais l'aura en quelque sorte inoculé, d'autres idées s'éveilleront en lui : il ne se bornera pas à vouloir continuer la renaissance gréco-latine un peu épuisée ; il osera enfin aborder, en essayant de trouver des noms plus ou moins harmonieux, les sujets modernes. « J'ai toujours pensé, — dit-il à la fin de sa traduction et réduction du Julius Cœsar de Shakspeare ( toujours ? non ; mais depuis qu'il a lu Shakspeare, Lee, Dryden et Addison), — qu'un heureux et adroit mélange de l'action qui règne sur le théâtre de Londres et de Madrid , avec la sagesse , l'élégance , la noblesse , la décence du nôtre, pourrait produire quelque chose de parfait. » — Voilà quel sera plus tard son idéal . Et il y a apparence qu'au fond il se flattera de l'avoir réalisé.

Mais , au commencement , attaché par la tradition aux sujets classiques, il essaye seulement de les rajeunir, d'y infuser pour ainsi dire un sang nouveau , et il n'a l'idée de nulle autre chose en fait de forme théâtrale que la tragédie de Racine. 11 défend vivement et longuement contre Houdard de La Motte les trois unités saintes et sacrées , d'action , de temps et de lieu .

En même temps toutefois , dès sa première pièce ,

Œdipe y l'homme d'action commence à poindre; la libre pensée perce hardiment.

Quel sujet pour un public moderne! OEdipe, tel que le donne la tradition antique, c'est l'effroyable triomphe de la Fatalité : un fils vertueux qui, sans le savoir, tue son père et devient le mari de sa mère !

Onze poètes dramatiques grecs , y compris les trois grands, avaient traité ce thème, tragique entre tous, où alternent, pousséesau delà des plus extrêmes limites, l'horreur et la pitié. Seul. YŒdipe roi de Sophocle nous est parvenu.

Cette tragédie s'ouvre par le spectacle le plus imposant. Sur les degrés du palais d'OEdipe, le peuple de Thèbes, femmes, enfants, vieillards et prêtres, portant des rameaux entourés de bandelettes, sont agenouillés en gémissant. La peste ravage la ville : ils viennent implorer le secours du Roi sauveur qui jadis l'affranchit de la Sphinx redoutable, « la vierge ailée, ...aux griffes crochues, aux énigmes funestes »,

Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion'.

Les portes du palais s'ouvrent. OEdipe n'a pas attendu les supplications de ses peuples pour chercher un soulagement à leurs maux ; à l'appel de leurs gémissantes voix, il paraît, et leur annonce qu'il a envoyé le frère de la Reine, Créon, consulter l'oracle de Delphes. Bientôt après, voici venir

i. Vers que Voltaire a pris dans YŒdipe de Corneille.

Créon rapportant la réponse de l'oracle : c'est, que le précédent Roi ayant été assassiné, l'assassin doit être cherché et puni : alors seulement la peste cessera de décimer les peuples de Thèbes . OEdipe jure de mettre tout son zèle à découvrir ce meurtrier, et prononce contre le coupable, quel qu'il puisse être, une imprécation redoutable, sorte d'excommunication qui doit le séparer de tous les humains. Puis il envoie chercher le devin Tirésias, le clairvoyant aveugle, interprète des Dieux et du Destin . Le devin , pressé de parler, refuse d'abord ; mais il cède enfin aux terribles menaces d'OEdipe et lui dit : « Le meurtrier que tu cherches, c'est toi . » OEdipe s'indigne , crie à la calomnie . Troublé cependant sans savoir pourquoi, lui qui au risque de sa vie affronta la Sphinx et en fut vainqueur, il poursuit à présent le mot d'une autre énigme, dont l'explication le perdra. Le spectateur partage sa curiosité et son inquiétude. Enfin, Jocaste et lui s'interrogeant sur le passé, ils découvrent peu à peu, avec un effroi croissant, que tous les soins qu'ils ont pris l'un et l'autre pour échapper aux sinistres prédictions des oracles et aux pièges du Destin , n'ont fait que les y précipiter. Abîme de maux et de crimes ! le parricide et l'inceste ! Jocaste disparaît et se tue ; OEdipe se crève les yeux, et revient en scène avec ses prunelles saignantes qui pendent sur ses joues.

Affreuse vicissitude : lui qui avait conquis l'ad-

miration eï la reconnaissance des peuples, il est devenu pour eux la cause de désastres pires que ceux dont il les sauva. 11 est à leurs yeux un objet d'horreur. Du comble de la gloire, il trébuche dans l'opprobre. Le Destin est le seul coupable, et c'est l'homme qui est puni. Mais, pour cette raison même . l'horreur est tempérée dans l'âme du spectateur par une invincible pitié.

Dans aucune tragédie grecque, l'action n'est plus entraînante , tout en demeurant extrêmement simple . selon l'habitude du théâtre athénien. « L'Œdipe même, dit Racine, quoique tout plein de reconnaissances, est moins chargé de matière que la plus simple tragédie de nos jours. » — Tel est le chefd'œuvre de Sophocle.

Jules-César avait composé une tragédie d' Œdipe, qui est perdue.

Sénèque, sur ce beau sujet, a fait, à son ordinaire, œuvre de rhéteur, remplaçant l'action par les sentences, l'ordre par le hasard.

Corneille a cru devoir lui emprunter quelquetraits, en imitant la pièce de Sophocle, mais en altérant la beauté pathétique du sujet par une intrigue d'amour.

Vingt ans après lui, deux poètes anglais, Lee et Dryden, n'ont pas trouvé dans la pièce grecque assez d'horreurs : ils l'ont compliquée, à plaisir, de scènes répugnantes.

La Motte, en essayant de corriger les invraisem-

blances de la fable grecque ( qui ne se trouvent que dans l'avant -scène), en ôte la terreur et la pitié. De son Œdipe en vers, ni de son Œdipe en prose1, rien ne survit.

Voltaire fut le moins malheureux des imitateurs de Sophocle, et crut d'abord l'avoir perfectionné. 11 lui doit les deux plus beaux actes de sa pièce, le quatrième et le cinquième . Dans l'un , dès la première scène , commence à se révéler, par les interrogations d'OEdipe, le terrible mystère. OEdipe, se rappelant qu'il a tué un homme autrefois dans une fatale rencontre, dit à Jocastc :

Quand Laïus entreprit ce voyage funeste, Avait-il près de lui des gardes, des soldats?

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