JOCASTE
Je vous l'ai déjà dit, un seul suivait ses pas.
Comme il était sans crainte , il marchait sans défense : Par l'amour de son peuple il se croyait gardé.
Or, celui qu'OEdipe a tué jadis n'était accompagné que d'un seul homme. OEdipe demande à Jocaste de lui dépeindre l'aspect et la physionomie de Laïus.
JOCA$TE . Malgré le froid des ans, dans sa mâle vieillesse Ses yeux brillaient encor du feu de la jeunesse ; Son front cicatrisé sous ses cheveux blanchis Imprimait le respect aux mortels interdits;
1. Donnés tous deux en 1726, huit ans après la pièce de Voltaire. L'Œdipe en vers fut représenté quatre fois, l'autre ne fut jamais joué.
Et, si j'ose, seigneur, dire ce que j'en pense, Laïus eut avec vous assez de ressemblance , Et je m applaudissais de retrouver en vous, Ainsi que le* vertus, les traits de mon époux.... Seigneur, qu'a ce discours qui vous doive surprendre ?
J'entrevois des malheurs que je ne puis comprendre , Je crains que par les Dieux le pontife inspiré Sur mes destins affreux ne soit trop éclairé. Moi, j'aurais massacré...! Dieux! serait-il possible?.
Dans la réponse de Jocaste, l'auteur donne jour à son propre scepticisme.
Cet organe des Dieux est-il donc infaillible?
Un ministère saint les attache aux autels,
Ils approchent des Dieux, mais ils sont des mortels.
Pensez -vous qu'en effet au gré de leur demande
Du vol de leurs oiseaux la vérité dépende?
Que sous un fer sacré des taureaux gémissants
Dévoilent l'avenir à leurs regards perçants,
Et que de leurs festons ces victimes ornées
Des humains dans leurs flancs portent les destinées?
Non, non : chercher ainsi l'obscure vérité ,
C'est usurper les droits de la Divinité.
Nos prêtres ne sont point ce qu'un vain peuple pense.
Notre crédulité fait toule leur science.
Ainsi la libre pensée du poète, se faisant jour par où elle peut, se glisse dans ses personnages, au risque d'en rompre l'unité. On reconnaît là l'auteur
de YÉpître à Uranie1, où il mettait en balance les motifs de croire et de ne pas croire, et voyait pencher la balance du côté de l'incrédulité. Évidemment le nom de prêtre a pour le jeune poète du temps de la Régence une signification qu'il n'avait pour aucun ancien, l'antiquité n'ayant jamais connu les persécutions théologiques ni les guerres dites religieuses.
Remarquons toutefois que , dans la pièce grecque, le chœur, organe du sens commun des opinions moyennes, faisait une objection analogue : o Jupiter et Apollon lisent dan- les cœurs des mortels ; mais qu'un devin en sache plus que les autres hommes, voilà ce que rien ne prouve 2. »
El Jocaste, sans être du tout libre penseuse, mais occupée de rassurer OEdipe. et oppressée par un douloureux souvenir maternel, disait : « Crois-moi, laisse lu cps inquiétudes, et sache que les choses humaines n'ont rien à voir avec l'art des devins. Je veux t'en donner une preuve bien simple : un oracle, dicté non certes par Apollon mais par ses ministres, prédit autrefois à Laïus que son destin était de périr par la main du fils qu'il aurait de moi. Et cependant on assure que ce sont des brigands étrangers qui l'ont tué dans un carrefour à trois voies... » — Et plus loin : « Eh ! que sert à l'homme de craindre, puisqu'il est le jouet de la Fortune, et
1. Ou à Julie (madame de Rupelmonde,, 1722 ; — intitulée aussi le Pour et le Contre.