‹ Le theatre de VoltaireChapitre 9 sur 161 · La Pythie · texte numérisé non relu

La Pythie

Je crus les Dieux, seigneur; et, saintement cruelle,

J'étouffai pour mon fils mon amour maternelle.

En vain de cette amour l'impérieuse voix

S'opposait à nos Dieux et condamnait leurs lois;

11 fallut dérober cette tendre victime

Au fatal ascendant qui l'entraînait au crime,

Et, pensant triompher des horreurs de son sort,

J'ordonnai par pilié qu'on lui donnât la mort.

0 pitié criminelle autant que malheureuse!

0 d'un oracle faux obscurité trompeuse!

Quel fruit me revient-il de mes barbares soins?

Mon malheureux époux n'en expira pas moins ;

Dans le cours triomphant de ses destins prospères

Il fut assassiné par des mains étrangères :

Ce ne fut point son fils qui lui porta ces coups ;

Et j'ai perdu mon fils sans sauver mon époux!

Que cet exemple affreux puisse au moins vous instruire 1

Bannissez cet effroi qu'un prêtre vous inspire;

Profitez de ma faute, et calmez vos esprits.

Après le grand secret que vous m'avez appris, Il est juste à mon tour que ma reconnaissance Fasse de mes destins l'horrible confidence. Lorsque vous aurez su par ce triste entretien Le rapport effrayant de votre sort au mien, Peut-être ainsi que moi frémirez -vous de crainte.

C'est cette admirable scène, dite de la double confidence, que Voltaire doit entièrement à Sophocle, ainsi que la suite de cet acte et le dernier. Les interrogatoires, si à la mode aujourd'hui sur la scène et dans les romans , ont . dans ce quatrième acte et dans le cinquième, leur type et leur modèle, qu'ils

n'ont jamais pu dépasser. D'ordinaire en effet le questionneur, et le coupable qu'on recherche , sont deux personnages différents; ici, et surtout dans Sophocle, c'est l'interrogateur qui se serre lui-même dans l'engrenage et qui se met à la torture, étant à la fois le questionnaire et la victime.

Mais, pour s'acheminer à ces deux derniers actes fort beaux, Voltaire ne sut mettre dans les trois premiers que des remplissages assez malheureux. A Créon, l'adversaire naturel d'OEdipe, il substitue le personnage épisodique de Philoctète, qui] suppose avoir dû jadis épouser Jocaste, projet qui n'a pas eu de suite. Ces anciennes amours, qui ne sont nullement liées à la situation d'OEdipe, ne servent qu'à occuper vainement la première moitié de la pièce. Avant une fois introduit ce personnage, l'auteur fait son possible pour le relever; mais cela est en dehors du sujet ; il représente cet ancien- ami d'Hercule comme l'héritier de ses vertus et de sa magnanimité. Accusé faussement de la mort de Laïus. Philoctète refuse de se dérober au péril par la fuite :

Commanilez que je meure et non pas que je fuie,

dit-il à Jocaste. 11 refuse même de se justifier devant le peuple qui l'accuse :

La vertu s'avilit à se justifier.

Une sèche conversation entre ce voyageur passant par Thèbes . et son ancien ami Dimas qu'il rencontre par hasard . remplace mal l'exposition si émouvante de la tragédie de Sophocle; cette conversation se termine par deux ou trois vers qui tiennent lieu insuffisamment d'une ouverture si grandiose :

Œdipe en ces lieux va paraître; Tout le peuple avec lui, conduit par le grand prêtre. Vient des dioux irrités conjurer les rigueurs1.

Dans Sophocle, le prêtre et le devin sont deux personnages : le second joue un rôle beaucoup plus important que le premier; Voltaire les a fondus ensemble et n'en a'fait qu'un; il l'a appelé arbitrairement le grand prêtre, peut-être par un souvenir d'Athali*'.

Avant lui déjà. Corneille, avait gâté la simplicité du chef-d'œuvre grec par un mélange d'intrigue politique et galante, avec concetli à la mode du temps :

Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste, L'absence aux vrais amants est encor plus fun-ste:

et en préludant aux dissertations de Polyeuete sur la Grâce par des objections à la Fatalité, qui évidemment dans sa pensée ne s'appliquaient pas moins à cette

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