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Le Théâtre de Voltaire

Notre cher OdéoD vient de subir une crise, pénible et attristante pour tous, dangereuse et inquiétante pour lui. Mais le vieux théâtre, tant de fois battu par la tempête, pourrait avoir pour devise celle même de la ville de Paris : Fluctuât, nec mergitur. Le voilà déjà qui reprend le large, avec un pilote audacieux et habile, homme d'infiniment d'esprit, — vous le savez tous pour avoir applaudi maintes fois ses comédies charmantes, — homme d'une infinie bonne volonté, — il vous en donne sans tarder la preuve en rouvrant la salle pour les seuls abonnés. Souhaitons que M. Gavault ait apporté ici sa chance coutumière et méritée, et qu'il ne cesse pas d'avoir le vent en poupe durant la traversée de son septennat odéonien.

Les circonstances n'ont pas laissé le temps de monter les trois petites pièces parlées, mimées, chantées et dansées, très originales, mais très difficiles à mettre en scène, que je devais présenter à votre curiosité surprise et amusée (1); et c'est d'une œuvre toutautre, aussi intéressante néanmoins, de la Zaïre de Voltaire, que j'ai à vous entretenir aujourd'hui.

Jadis, j'ai écrit cette formule : « Dans la tragédie Corneille a mis son âme, Racine son cœur, Voltaire son esprit.» Et sans doute cette formule est discutable, comme toutes les formules ; car il est évident que dans son théâtre Corneille a mis beaucoup d'esprit et un peu de cœur. Racine beaucoup d'esprit et un peu d'âme, Voltaire UQ peu d'âme et même, notamment dans Zaïre,

(1) Elles étaient empruntées à la Comédie Italienne, au Théâtre de la Foire, et au primitifOpéra-GonTiique.

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un peu de cœur, aulanl qu'il en avait. Mais il reste que ce qui domine dans l'œuvre de Corneille, c'est l'âme, dans l'œuvre de Racine le cœur, dans l'œuvre de Voltaire l'esprit.

Donc, pour que vous compreniez mieux en quoi diffère de tragédies classiques absolument sincères, comme le Cid ou comme Phrdre^ cette prestigieuse Zaïre, qui joue si bien l'émotion, mais où ce qu'il y a de plus admirable est encore l'habileté, l'entregent, l'esprit enfin de l'auteur, je crois devoir moins vous parier de l'œuvre même, d'ailleurs (rès facile à suivre, que vous dire en quelles circonstances et comment elle a été composée par Voltaire.

Il y a bien des années, je visitais Ferney et le domaine princier où s'était retiré le vieil ermite. Après m'avoir montré la chapelle et l'inscription fameuse : Deo erexit Voltaire. « A Dieu hommage de Voltaire », mon guide, le plus bavard des guides, me promena par le parc et, tout à coup, d'une voix gravement recueillie : « Voici, me dit-il, la charmille sous laquelle il a composé Zo'ire ! » Je fis un sursaut, comme le jour où, dans la forêt de Fontainebleau, un autre guide, presque aussi bavard, m'avait présenté le chêne à l'ombre duquel Henri IV se plaisait à venir déjeuner sur l'herbe en galant tête-à-tête avec M™^ de Maintenon ! Mais pourquoi contrister et mortifier inutilement les gens? Je saluai donc avec un apparent respect la charmille, comme j'avais salué le chêne ; mais je partis de Ferney complètement désabusé de cette opinion courante que les voyages instruisent la jeunesse. Pour illustrer la charmille, mon bonhomme avait choisi Zàire^ parce que c'est la plus célèbre des tragédies de Voltaire, et peu lui importait qu'elle datât déjà d'un quart de siècle quand le poète avait acquis Ferney.

Faire une œuvre de vieillard de cette tragédie pleine d'audaces juvéniles et au charme enveloppant 1 Zaïre est de la plus belle époque de Voltaire, de 1732, et de l'état d'esprit de Voltaire en 1732, à trente-six ans, elle est le reflet exact et complet. Quel était, Mesdames et Messieurs, cet état d'esprit ?

Voltaire revennit d'Angleterre. Quand il avait reçu l'ordre d'y passer, en 1726, il gardait mauvais souvenir de deux séjours à la Bastille, les appartements de la sombre forteresse n'étant pas suffisamment aérés pour sa constitution assez faible. Par contraste, la libre Angleterre l'enthousiasma, comme elle allait enthousiasmer Montesquieu etBuffon, si bien que Voltaire, Montesquieu et Bufîon se trouvent avoir été les premiers et, en vérité, assez distingués préparateurs de l'entente cordiale qui a, le mois dernier, illuminé Paris. A Londres, Voltaire apprit à fond l'anglais.

Or vous connaissez le mot de Charles-Quint : « Un homme qui sait quatre langues vaut quatre hommes.» Grâce à l'entente de l'anglais, tout un monde nouveau s'ouvrit aux yeux de Voltaire étonné et ravi. L'abondance et la joie dans lesquelles vitle peuple anglais lui apparaissent comme la conséquence directe de son gouvernement libéral. Il découvre Shakespeare, où le Français qui reste en lui est choqué sans doute par le manque de goût et par l'ignorance des règles, mais où le nouvel Anglais qu'il devient admire « un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime ». II assiste aux funérailles royales de Newton, et, dévorant ses écrits, ne considère plus désormais que comme un roman ce cartésianisme, sur lequel avait vécu tout noire xvii^ siècle. S'il conserve avec Newton sa foi en un Dieu Providence, et surtout protecteur des propriétaires, il se refuse dès lors à accepter toute religion révélée, et, le scepticisme n'étant point de sa nature intransigeant, — rappelez-vous le Sévère de Polyeucte, — il demeurera toute sa vie Tapôlre de la tolérance. C'était un poète qui, en 1726, avait passé la Manche; c'est un philosophe qui, en 1729, va rentrer en France, un philosophe libéral et si profondément anticlérical que dorénavant, dans toutes ses tragédies, ce sera toujours le çrand prêtre, quelque dieu qu'il serve, qui incarnera la fourberie et la trahison.

N'étant pas autorisé encore à rentrera Paris, Voltaire s'installe à Rouen. Là, il se lie avec deux conseillers au Parlement, Formont et Cideville, des magistrats pouvant, à l'occasion, être utiles ; là, il fait imprimer en secret, avec combien d'habileté et de précautions pour déjouer la surveillance de la police, son Histoire de Charles XII et sans doute aussi déjà ses Lettres sur les Anglais^ satire hardie de la France, de son gouvernement et de son clergé que notre Parlement condamnera au feu ; là enfin il achève sa tragédie de Brutus, pleine de tirades subversives et républicaines. Il demande alors d'un air innocent et obtient la permission de revenir à Paris pour la faire représenter. C'est h ce moment qu'il va composer Zaïre.

Il s'installe chez la fille du président Desbordeaux, la vieille baronne de Fontaines-Martel, qui lui « donne à coucher dans son appartement bas, qui regarde le Palais-Royal». Singulière femme que la baronne et singulier logis que son petit hôtel de la rue des Bons-Enfants I Je ne puis vous dire que cesoit une bonne femme : le mot renferme trop de respectabilité, comme on dit en Angleterre ; <( une bonne fille » n'en renfermerait plus assez ; mettons « un bon garçon », en j upon et en cornette. Esprit fort et sans préjugés, elle n'a rien de la bégueule et préfère les soupers gais au

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sermons ennuyeux ; au lieu d'un banc à saparoisse, elle aune loge à l'Opéra, et c'est Voltaire qu'elle prend pour directeur de conscience. « Chez elle, tous les jours étaient des amusements et des fêtes. » Sans doute Voltaire fait un peu la grimace le soir où il y a perdu « 10.:200 francs au biribi » ; mais quelle compensation ce sera d'y faire interpréter par d'excellents acteurs sa tragédie d'Eryphile, inspirée d'^am/ei, et d'y jouer lui-même, avec une véhémence un peu déclamatoire, le rôle de Lusignan dans Zaïre I Ce serait la demeure idéale pour Voltaire, si M"^ de Fontaines- Martel y voulait bien loger avec lui « trois ou quatre gens de lettres avec des talents et point de jalousie. » Mais la baronne a la haine de la jeunesse ; elle n'a point gardéThiéiiot; elle a refusé le fils de Crébillon, parce qu'il n'a que vingt-cinq ans, et l'abbé Linant, qui n'en a que dix-neuf: « Elle a toujours peur qu'on ne l'égorgé pour donner son argent à une fille d'Opéra » ; elle ne veut point que ses pensionnaires « aient des maîtresses » ; et, si elle a pris Voltaire, c'est qu'il a « trente-six ans et une trop mauvaise santé pour être amoureux. » Autre inconvénient : la bonne dame est souvent malade, et il faut que Voltaire la veille, comme il a été veillé lui-même par la tragédienne Adrienne Lecouvreur. Elle devient même très malade. Si elle allait mourir! Si, comme la pauvre Lecouvreur, cette personne sans religion n'avait pas même la faveur

De deux cierges et d'une bière,

et devait être nuitamment enfouie sur les bords de la Seine ! Le « directeur » Voltaire s'émeut et veut « la faire mourir dans les règles s>. Il lui amène un prêtre, et ici je cite sa lettre, « un prêtre qui fit semblant de la confesser... Quand celuici lui demanda tout haut si elle n'était pas bien persuadée que son Dieu, son créateur^ était dans l'eucharistie, elle répondit : « Ah ! oui ! » d'un ton qui m'eût fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres. »

Voilà, Mesdames et Messieurs, dans quelle maison peu religieuse, par l'auteur de l'anticléricale Fpître à Uranie :

Les prêtres ne sont pas ce qu'un vain peuple pense,

par celui de tous nos poètes, aprèsBoileau, bien entendu, qui fut le moins de complexion amoureuse, a été écrite la tragédie chrétienne et amoureuse <ie Zaïre. Vous n'y trouverez donc évidemment ni l'âme religieuse de l'auteur de Polyeucte, ni le cœur ardent de

l'auteur de Phèdre ; mais vous y admirerez sans réserve l'esprit prodigieux de Voltaire, qui a si bien su donner aux spectateurs rillusion de la foi et de la tendresse et les émouvoir profondément sans lui-même être fort ému.

Jusqu'alors le peu tendre Voltaire avait tenu, avec Corneille, que « l'amour n'était point fait pour le théâtre tragique, et que cette charmante faiblesse avilissait l'art des Sophocle ». Détrompé par la chute de son Brutus, tragédie politique portée aux nues le premier soir et tombée presque dès le lendemain, il va quitter Corneille pour Racine et prêter l'oreille aux réclamations des belles dames, que la politique ennuyait alors : « Puisqu'il vous faut absolument des héros amoureux, leur dit-il, je vous en ferai tout comme un autre. » Et vous allez voir que ce diable d'homme, avec son seul esprit, en fît mieux que bien d'autres.

Quel sujet choisirait-il ? Je crois que la première idée de Zaïre lui vint de VOthello de Shakespeare ; et je le crois d'abord parce que Voltaire, bien que les deux pièces soient une étude de la jalousie allumée par d'injustes soupçons, s'est toujours gardé de Tpa,T\er d'Othello h propos de Zaïre, comme il s'est gardé de parler d'Hamlet à propos d'Èryphile^ et ensuite parce que vous verrez tout à l'heure le jaloux Orosmane se tuer de la même façon imprévue et sur le même mouvementoratoire que se tuait le jaloux Ot/ie//o. Rentrés chez vous, relisez le drame de Shakespeare, et vous serez frappés delà similitude des situations et des dénouements.

Mais la pièce anglaise était trop brutale dans sa familiarité réaliste pour que Voltaire la portât ainsi toute crue sur la scène française ; et puis elle était énorme. Il fallait donc déplacer l'action, ennoblir les circonstances (ce mouchoir de Desdémone, cet oreiller avec lequel l'étouffé Othello, fi !) et aussi transformer ce jardin anglais sans ordre apparent et trop touffu en un régulier et ensoleillé jardin à la française.

Or, l'Orient était à la mode depuis que Galland avait traduit les Mille et une Nuits, et depuis les contes tarlares, chinois, mogols, péruviens, que publiait infatigablement un écrivain répondant au nom aimable et gracieux de Gueulette. C'est même ce qui vous explique pourquoi Voltaire, faisant voyager la tragédie, mettra plus tard sur la scène des princesses lointaines de toutes les couleurs, des jaunes, des rouges, des cuivrées. En 1732, il se demanda déjà pourquoi il ne profiterait pas de cette mode et n'userait pas à son tour du procédé qui venait de si bien réussira Montesquieu, opposant dans ses lettres célèbres la civilisation persane à la civilisation européenne. Pourquoi ne pas reprendre

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