REVUE DES COURS ET CONFÉRENCES
le cadre de la Jérusalem délivrée, qui avait mis aux prises musulmans et croisés, faisant assaut de générosité chevaleresque et d'héroïsme, et avait opposé « tout ce que la religion chrétienne a de plus pathétique et de plus intéressant à tout ce que l'amour a de plus tendre et de plus cruel ? Comme il serait amusant d'unir hardiment dans la même tragédie
Et l'Alcoran et l'Evangile, Et justaucorps et doliman.
Et la babouche et le bas blanc.
Et le plumet et le turban I
Quel lieu mieux choisi pour la tragédie d'amour demandée que le sérail d'un soudan ? Racine n'y a-l-il point placé son Bajazef! Et cela donne même à Voltaire l'idée d'emprunter à l'esclave d'Atalide le joli nom de son héroïne, Zaïre, comme il avait emprunté celui d'Orosmane à YAmour tyrannique de Scudéry. Et quelle nouveauté que de faire évoluer sur la scène, au lieu des sempiternels Grecs et des Romains sempiternels, des Français, comme Shakespeare y avait mis dans ses drames historiques des Anglais ! On pourrait placer l'action sous le règne de saint Louis, ce qui flatterait Louis XV, son descendant, rappeler Philippe- Auguste et la bataille de Bouvines, noms toujours chers aux oreilles royalistes, et présenter cette tragédie chrétienne comme une sorte de pendant à Polyeucte, ce qui lui concilierait la piété de la reine. Et, de l'ait, Zaïre était à peine achevée que Marie Leczinska la fera jouer.
La fable, très simple, est vite imaginée (1). LesoudanOrosmane, « le plus passionné, le plus fier, le plus tendre, le plus généreux de tous les hommes »,est épris d'une de ses captives, la jeune et aimable Zaïre, qui lui rend son amour. Le jour même où il va l'épouser, Zaïre découvre qu'elle est fille du dernier roi de Jérusalem, détrôné par Orosmane, du vieux Lusignan, et ce vieillard mourant lui fait jurer de garder le secret de sa naissance et de revenir au Dieu des chrétiens. Son frère Nérestan lui arrache la promesse de ne point épouser Orosmane avant d'avoir reçu le baptême. Surpris du trouble dans lequel il retrouve Zaïre éperdue et tremblante, et trompé aussi par des indices qu'a su disposer ingénieusement l'habileté du poète, le jaloux Orosmane tue Zaïre innocente, et, instruit de son erreur, se tue lui-même sur le corps
(1) Voltaire s'y inspire de la Mariamne de Tristan, dont il a déjà repris le sujet en 1724, et sans doute aussi de l'histoire de Catherine \" et de son frère, qu'il racontera dans son Histoire de Russie (11*^ partie, ch. III).
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de sa victime. Vous le voyez, contrairement à Polyeucte, cette tragédie chrétienne dont l'amour était simplement un des ressorts, Zaïre sera une tragédie d'amour dont le christianisme sera simplement un des ressorts. Et ce renversement des choses rendra tout de même la tâche un peu plus commode à Voltaire.
Au lieu que Racine mettait toute une année à établir le plan de sa P/j^rfre, Voltaire a échafaudé celui de Zaïre en un seul jour. C'est que les tragédies psychologiques de Racine reposent sur une étude si patiente, si minutieuse et si exacte de la passion que les péripéties, touJoïïFs purement sentimentales, y sont produites exclusivement par les mouvements et par les retours de cette passion. Changez à ses plans quoi que ce soit, et le cœur, qui seul anime l'œuvre, cessera de battre, comme s'arrête une montre dont vous avez faussé un ressort. Il en est tout autrement des tragédies de Voltaire, où les péripéties sont déterminées par des événements extérieurs qu'invente et combine à son gré le spirituel dramaturge ; il peut donc faire très vite un plan, quitte, et il ne s'en prive pas, à le modifier sur un point ou sur un autre, s'il lui vient une inspiration meilleure.
L'imagination échauffée par l'idée de cette tragédie neuve et amusante où l'on entendrait les noms de saint Louis, de Montmorency, de Saladin, de Jésus et de Mahomet, où l'on parlerait de Paris et de Jérusalem, de la Seine et du Jourdain, où l'on aimerait, où l'on baptiserait, ou l'on tuerait, Voltaire rima Zaïre en vingt-deux jours. De pareils tours de force il était d'ailleurs assez coutumier. Je dois dire que sa versification n'était pas très personnelle, et aussi que la rédaction n'était pas plus définitive que le plan.
Comme le peu sensible Voltaire exprime rarement dans ses tragédies des sentiments qu'il a éprouvés ou qu'il a directement étudiés sur la nature même, comme il se contente le plus souvent de reproduire, dans la plus habile et la plus spirituelle des mosaïques, des sentiments qu'il a trouvés tout exprimés déjà dans les chefs-d'œuvre de ses illustres prédécesseurs, ces lettrés que sont les abonnésde rOdéon vont tout à l'heure saluer au passage nombre d'hémistiches, ou même de vers presque entiers, qu'ils reconnaîtront pour les avoir lus dans Polyeucte ou dans les tragédies de Racine. Et ce procédé de versification hâte beaucoup le travail d'un poète.
De plus, Voltaire ne considérait cette première rédaction que comme une sorte de brouillon. Avait-il écrit un actedeZaïrf, vite, il le lisait à M"^ de la Rivaudaye, cherchant une approbation