Une fleur qui change trois fois de couleur en un jour
appelle depuis une heure et vous ne m'entendez pas! Je veux maintenant présenter mes hommages à votre femme légitime; je lui témoignerai mon respect par -quatre salutations; elle devra recevoir la première, se lever à la seconde, et me rendre la troisième et la quatrième. Si elle se conforme aux bienséances, tant mieux; mais sinon, je vous préviens, je quitte votre maison sur l'heure.
Allons, ne vous pressez pas, je vais aller lui parler. (a Lieou.)Ma femme, Tchang-iu est arrivée. Son intention est de vous présenter ses hommages et de vous témoigner sa soumission. Ne manquez pas de lui rendre ses deux derniers saluts. Si vous n'observiez pas les rites prescrits par le cérémonial, elle vous cher- 'Cherait querelle.
LIEOU
Je lui rendrai ses salutations pour avoir la paix.
TCHANG-IU, entrant, à Liéou.
Madame, veuillez prendre un siège pour recevoir les iîiommages de votre sœur.
Elle fait les deux salutations.
Maintenant ma femme légitime va se lever.
TCHANG-IU, faisant plusieurs salutations.
Quel diable de clou l'attache à sa chaise ! d'où ^ient qu'elle ne me rend pas mes salutations ?
Elle se met en colère.
Ma femme, vous ne connaissez pas les trois devoirs de dépendance *, et vous ignorez quelles sont les quatre vertus d'une épouse. Je viens de vous parler tout à riieure; vous devez obéir à votre mari.
LIEOU
Cette servante me méprise et m'accable de ses dédains ! Vous voulez que votre femme légitime obéisse...
Le pauvre Li proQonce en vain des paroles de paix. Il se trouve entre deux furies ; tantôt il s'adresse à sa femme.
Que d'affectation! vous prenez les choses trop à cœur. Comment n'avez-vous pas acquis les bonnes qualités qui doivent distinguer une femme de votre rang ^ ?
Tchang-iu, courroucée, invective à son tour son faible amant; une explication a lieu, ardente, passionnée, traversée par les sarcasm.es de Fin-
1. La femme a trois devoirs de dépendance : i» envers son père ; 2° envers son mari ; 3° envers son fils, lorsqu'elle est veuve. La courtisane chinoise est placée hors de ces dépendances.
2. Ces quatre vertus sont : honorer sa belle-mère ; respecter son mari ; vivre en paix avec ses belles-sœurs; exercer la bienfaisance.
2i0 LE THÉÂTRE DES CHINOIS
fortunée Lieou; mais la courtisane connaît la manière d'arriver à ses fins.
Je vous le déclare une bonne fois: si vous l'aimez, renvoyez-moi ; mais, si vous m'aimez, répudiez-la ! Vous n'avez pas d'autre parti à prendre, ou je m'en retourne à la maison.
C'est une femme qui m'a donné un fils et une fille. Comment voulez-vous que je l'abandonne?
TCHANG-IU
Eh quoi ! non seulement vous n'écoutez pas mes paroles, mais vous prenez encore sa défense ! C'en est fait, je me retire.
Restez, restez; dites-moi: comment puis-je ouvrir la bouche sur ce sujet?...
N'est-ce pas une scène piquante? Pauvre Lil le voilà bien gêné, tenu qu'il est entre les deux griffes de ce dilemme désolant que les femmes savent si bien employer! Pas de délai! ou vous m'aimez, ou vous ne m*aimez pas. Vous croyez bien que M. Li n'est pas un héros ; il se déclare vaincu, et il se résout à prononcer le mot de divorce. A cette affreuse nouvelle, Liéou tombe
en défaillance; elle se pâme; elle est morte; la douleur, la colère, le dépit l'ont tuée !
Tout cet acte est conduit avec habileté; mais il n'est que l'exposition de la pièce. Le deuxième et le troisième acte sont une suite d i péripéties émouvantes qui, pour être senties par les délicats de Textrême Occident, devraient être présentées sous une forme mieux déguisée. Noire drame se déroule à la manière des anciens, sans se préoccuper du qu'en dira-t-on de la critique. Il va son chemin sous les auspices de la Fatalité, et les reconnaissances, le point culminant de l'intérêt, se produiront comme par une sorte d'enchantement qui plaît aux esprits non blasés. J'ai dit que nos fictions dramatiques ressemblaient à celles d'un opéra-comique. Nos spectateurs applaudiraient avec un grand plaisir cet heureux Georges Brown, qui trouve moyen, sur ses économies de sous-lieutenant, d'acheter un château; et la gentille Dame blanche qui tient les cordons du mystère apparaîtrait comme Dame-la-Ghance, cette bienfaisant^ fée quiparlois n'est pas un per-
sonnage fantastique. Toute action qui touche au merveilleux a un grand attrait pour le public chinois, et c'est assurément du merveilleux que de montrer le vice et la perfidie châtiés comme ils le méritent. La réalité est si généralement opposée à ce dénouement, qu'on a bien le droit de ne pas s'étonner qu'il ait séduit l'imagination des poètes !