SCÈNE V
La scène est dans le jardin.
PÉ-MIN-TCHONG, dans le cabinet d'étude.
n récite des vers.
Elle unit au vermillon des rubis le tendre incarnai
des fleurs. Qui n'admirerait les plumes de Tsoui qui ornent sa tête, les cheveux qui ombragent ses tempes comme un léger nuage ? Dès qu'un homme a été touché des attraits d'une femme, il voit sa figure en songe et la suit avec ardeur.
Depuis que j'ai vu Siao-Man, qui ressemble à une jeune immortelle du ciel de jade, ma pensée ne peut plus se détacher d'elle, pas même pendant mon sommeil; j'oublie de prendre le thé et le riz, et madame Han ne dit pas un mot de ce mariage ! — A cette heure avancée de la nuit, la lune est brillante, l'air est pur. Depuis que je suis dans ce cabinet d'étude, la tristesse m'accable. Je vais jouer un air de ma guitare ^ (il parle à sa guitare.) Je l'invoquc d'uuc voix Suppliante : Souviens-toi que, pendant plusieurs années, je t'ai suivie, comme un ami fidèle, sur les lacs et sur les mers. Je vais jouer un air, jeune immortelle ! C'est dans ta ceinture, mince et svelte comme celle d'une vierge; dans ton sein, nuancé comme celui d'un serpent; dans ta gamme d'or, ton chevalet de jade, c'est dans tes sept cordes, pures comme le cristal, que réside toute la puissance de mes chants. 0 ciel ! puisse une brise heureuse recevoir les sons de ma guitare et les porter mollement aux oreilles de cette jeune beauté, qui semble formée de jade et pétrie de vermillon! 0 ma guitare! je te suspendrai dans ma chambre; je t'offrirai des sacrifices aux quatre saisons de l'année, et je ne manquerai jamais de te saluer, soir et matin, pour te témoigner ma reconnaissance.
FAN-SOU
Mademoiselle, promenons-nous à la dérobée.
1. La guitare des Chinois a sept cordes ; il n'est pas ridicule d'en jouer.
SIAO-MAN
Fan-Sou, garde-toi de faire du bruit. Retenons nos ceintures qui sont garnies de pierres sonores, et marchons tout doucement.
FAN- s ou.
Elle chante.
Les pierres de nos ceintures s'agitent avec un bruit harmonieux : que nos petits pieds, semblables à des nénufars d'or, effleurent mollement la terre. La lune brille sur nos têtes pendant que nous foulons la mousse verdoyante. La fraîcheur humide de la nuit pénètre nos vêtements légers, (ehc parie.) Mademoiselle, voyez donc comme ces fleurs sont vermeilles; elles ressemblent à une étoffe de soie brodée ; voyez la verdure des saules; de loin, on dirait des masses de vapeurs qui se balancent dans l'air. Nous jouissons de toutes les beautés du printemps.
SIAO-MAN
Que ces perspectives sont ravissantes !
FAN-SOU
Elle chante.
Ce printemps, qui dure quatre-vingt-dix jours,, déploie maintenant tous ses charmes. Nous voici dans ces longues nuits qui valent mille onces d'argent. (Elle parle.) Regardez ces pêchers vermeils et ces saules verdoyants. (Eiie chante.) Les fleurs et les saules semblent sourire à notre approche; le vent et la lune redoublent de tendresse; ce sont eux qui font naître ces couleurs variées que nous admirons. Dans les moments délicieux, un poète se sentirait pressé d'épancher en
beaux vers les sentiments de son âme. (parlant.) Mademoiselle, les sites que vous voyez m'enchantent à tel point, que je voudrais profiter de cette heure délicieuse de la nuit pour composer quelques vers. Je vous prie, ne vous en moquez pas.
SIAO-MAN
Je désire les entendre.
FAN-SOU
Elle chante.
Un han-lin, avec tout son talent, ne pourrait décrire les charmes de ces ravissantes perspectives; un peintre habile ne pourrait les représenter avec ses brillantes couleurs. Voyez la fleur haï-tang dont la brise agite le calice entr'ouvert; la fraîcheur de la nuit pénètre nos robes de soie ornées de perles; les plantes odoriférantes sont voilées d'une vapeur légère; notre lampe jette une flamme tranquille au milieu de la gaze bleue qui l'entoure; les saules laissent flotter leurs soies verdoyantes d'où s'échappent des perles de rosée qui tombent, comme une pluie d'étoiles, dans cet étang limpide. On dirait des balles de jade qu'on jetterait dans un bassin de cristal.
Pé-Min-Tchong joue de la guitare.
SIAO-MAN
Fan-Sou, de quel endroit viennent ces accords harmonieux?
FAN-SOU
C'est, sans doute, le jeune étudiant qui joue de la guitare.
SIAO-MAN
Quel air joiie-t-il?
FAN-SOU
Allons en cachette écouter au bas de cette fenêtre.
PÉ-MIN-TCHONG
Elle chante.
La lune brille dans tout son éclat,- la nuit est pure, le vent et la rosée répandent leur fraîcheur; mais, hélas ! la belle personne que j'aime n'apparaît point à mes yeux; elle repose, loin de moi, dans sa chambre solitaire. Depuis qu'elle a touché mon cœur, aucun oiseau messager ne m'apporte de ses nouvelles. Mon âme se brise de douleur, ma tristesse s'accroît de plus en plus, et cependant ma chanson n'est pas encore finie. Les larmes inondent mon visage. Mille lis me séparent de mon pays natal; j'erre à l'aventure comme la feuille emportée par le vent.
SIAO-MAN
Les paroles de ce jeune homme vous attristent le cœur.
FAN-SOU
Elle chante.
J'ai senti mon âme se briser. La douceur de ses accents faisait naître par degrés le trouble au fond de mon âme; sa voix touchante inspire l'amour. Avec quelle vérité il a dépeint les tourments de cette passion ! Ne croirait-on pas qu'en prenant sa guitare, il a voulu décrire votre abandon, votre tristesse? Ne semble-i-il pas dire qu'en dehors de sa fenêtre, il y a une
jeune fille qui gémit comme lui sur sa couche solitaire?
PÉ-MIN-TCHONG
11 chante de nouveau.
Le phénix solitaire cherche la compagne qu'il aime. Il chante d'une voix plaintive; où est-elle pour écouter. ses tendres accents ?
FAN-SOU
Que ne joue-t-il un autre air ? (euc chante.) Lorsqu'il dépeint avec sa guitare les plaintes du phénix séparé de sa compagne, il semble faire allusion à nos peines. <Eiie parle.) Mademoiselle, allons-nous-en.
SIAO-MAN
Pourquoi donc es-tu si pressée?
Elle chante.
Ce jeune homme ne parait pas un lettré d'un caractère droit et sincère. (EUe parie d'un ton effrayé.) Holà! Mademoiselle, est-ce que vous ne voyez pas un homme qui vient?
SIAO-MAN
De quel côté vient-il ?
FAN-SOU
Elle chante.
Les bambous froissés résonnent sur son passage; les fleurs laissent tomber avec bruit leurs pétales décolorées; les oiseaux qui dormaient sur les branches s'envolent effrayés. (Eiie écoute.) J'ai écouté longtemps
avec inquiétude; je n'entends personne; autour de nous régnent la solitude et le silence.
SIAO-MAN
Pourquoi fais-tu l'effrayée? Comment un homme pourrait-il venir à cette heure? Il faut que tu sois folle !
FAN-SOU, se mettant à rire.
Ah! ah! ah!
SIAO-MAN
Pourquoi ris-tu?
Elle chante.
A peine ai-je éclaté de rire, qu'un effroi soudain vient étouffer ma voix.
PÉ-MIN-TCHONG
Il me semble que je viens d'entendre parler plusieurs personnes au bas de cette fenêtre.
Il ouvre la porte.
FAN-SOU
Elle chante.
Ah! j'ai entendu résonner l'anneau de la porte; il m'a semblé voir quelqu'un venir. Le bruit qui a frappé mon oreille m'annonçait une personne qui marche dans l'ombre. (Eiie parie.) Mademoiselle, allons-nous-en. J'appréhende qu'il ne vienne quelqu'un.
SIAO-MAN
Écoutons encore un air. Qu'est-ce que tu as à craindre?
^ FAN-SOU
C'est à votre sollicitation que je me promène cette nuit dans le jardin. Si madame vient à le savoir, je ne pourrai trouver aucune excuse. Cette démarche excitera peut-être des propos malveillants. Madame est sévère sur les convenances, et elle gouverne sa maison avec une inflexible rigueur. La nuit devient obscure; rentrons. Holà! voici quelqu'un !
SIAO-MAN
Eh bien, rentrons.
Elle chante.
Dites-moi un peu, quand vous êtes sortie de votre chambre parfumée, la cour était-elle tranquille? Tout le monde était-il en repos?
SIAO-MAN
A l'heure qu'il est, qui pourrait venir ici?
FAN-SOU
Ne serait-ce pas le jeune étudiant qui vient de jouer de la guitare?
Pé-Min-Tchong fait semblant de tousser.
SIAO-MAN
11 sait que nous sommes là; mais comment pourrait-il deviner ce que nous venons faire ici ?
FAN-SOU
Quoique nous ne pensions pas à l'amour, il va supposer que l'amour nous amène dans cet endroit.
SIAO-MAN
Quel motif pourrait autoriser semblable soupçon?
FAN-SOU
Il cherchera naturellement dans quelle intention nous sommes venues écouter sa romance. La nuit devient sombre, retirons-nous.
SIAO-MAN
Quelle heure est-il à présent?
Il y a longtemps que j'ai entendu la première veille. La nuit s'avance. Ne restons pas davantage.
SIAO-MAN
Si lu veux rester, reste; si tu veux t'en aller, vat'en; moi, je désire attendre encore un peu. Qu'ai-jeà craindre ?
FAN-SOU
Vous avez donc grande envie d'attendre ! pour moi, je vais me retirer.
SIAO-MAN
Où vas-tu maintenant ?
FAN-SOU
Je vais près du puits, à l'ombre de ces arbres touffus.
SIAO-MAN
Et pourquoi vas-tu de ce côté ?
FAN-SOU
Je me cacherai derrière la balustrade du puits.
SIAO-MAN
Eb bien , marche la première, je te suivrai.
FAN-SOU
Elle chante.
Cachez-vous à la faveur de l'ombre que je projette en marchant.
SIAO-MAN
Fan-Sou, tu diras que je ne t'ai pas vue.
FAN-SOU
L'éclat de la lune peut nous trahir. Je meurs d'inquiétude.
SIAO-MAN, seule.
Me voilà débarrassée de Fan-Sou ; prenons maintenant notre sachet et jetons-le sur le seuil de cette porte. Si Pé-Min-Tchong sort de son cabinet d'étude, il ne peut manquer de l'apercevoir.
Elle jette le sachet, FAN-SOU, à part et gaiement.
Maintenant, il faut rentrer.
Elles sortent.