‹ Le théâtre des ChinoisChapitre 16 sur 40 · LES PASSIONS · texte numérisé non relu

LES PASSIONS

Les passions dramatiques n'ont pas, dans notre théâtre, la même inspiration que dans le théâtre français. Dans celui-ci, la passion dominante est Tamour ; toutes les autres forces qui dirigent le cceur humain n*ont qu'une influence secondaire. Toute action, comique ou tragique, a pour mobile l'amour. Notre théâtre n'a pas donné à cette passion une importance dramatique aussi exclusive, par cette raison que nous l'interprétons comme un sentiment. L'amour tourmenté, tyrannisé, paraîtrait à nos yeux une exagération. Ces

tempêtes violentes qui s'élèvent dans le cœur et ne laissent après elles que des lendemains sans espoir sont au-dessus de notre imagination, et ne pourraient, dans tous les cas, qu'être très rares dans notre société, où l'autorité paternelle est absolue. Il est donc aisé de comprendre que les grands drames de l'amour n'auraient devant notre public aucune chance de succès. Même présentés comme c fictions », ils ne charmeraient pas : car on ne comprendrait pas ce genre de supplice qui consiste à s'aimer ardemment et à ne pas se marier j et, pour citer un exemple, je sius certain que nos spectateurs feraient un très mauvais parti à ce stupide vieillard qui vient, au moment le plus agréable de la pièce, faire mourir Hernani et dona Sol. Ce romantisme , puisqu'il faut l'appeler par son nom, ne nous plairait pas. Les passions de la scène sont plus bourgeoises, et ont plus de rapport avec les réalités de la vie. Nous exigeons que les personnages qui parlent notre langue ne s'écartent pas d'une manière trop invraisemblable des actions ordinaires ; il

nous suffit qu'ils mettent en pratique les préceptes de notre philosophe Gonfucius ou qu'ils les rappellent à nos souvenirs.

Certains auteurs disent : « Il faut montrer les hommes tels qu'ils sont; » d'autres disent : < Tels qu'ils devraient être. > Ces deux théories se trouvent dans notre système dramatique fondues en une seule; c'est là son caractère.

On observera, dans la plupart de nos œuvres, réloge des concours littéraires. On sait de quel éclat brille dans notre société le titre de lettré; et, quoique l'on m'ait souvent donné à entendre que ces lettrés ne savaient rien, je ne crois pas cependant que le principe soit mauvais. En règle générale, le jeune premier de notre scène est un jeune bachelier, comme Lindor; mais c'est un bachelier qui va concourir pour les palmes de la licence. Les rôles d'amoureux ne sont remplis que par des étudiants qui seront reçus les premiers aux examens. Imaginez-vous le n° 1 des écoles spéciales devenu le type des jeunes premiers, sur la scène française, au lieu de ces gom-

meux qui ne doivent leur situation de soupirants, la plupart du temps, qu'à un litre d'une noblesse quelconque ou à la fortune. Les jeunes premiers sont rarement très intéressants; ils sont jolis garçons, coureurs d'aventures, à la mode, spirituels autant que possible, bons tireurs; en un mot, ils sont sortis les premiers de la haute école spéciale des arts d'agrément. C'est leur prestige. Mais ces jolies choses ne valent pas un bon diplôme. C'est, du reste, la faute des ingénues : elles sont trop indulgentes pour le sexe barbu. Elles préfèrent les talents au talent, et ont même une tendance à négliger les jeunes savants que les auteurs, d'accord avec elles, rendent toujours ridicules. Dans le mariage, le vrai mérite consiste à ne pas en avoir, et plus on est ignorant sans trop le paraître, plus on plaît aux femmes. Je n'ai pas vu de pièce où la jeune fille vantât l'esprit et la science de son prétendant. Mais elle vantera toutes les qualités de son cœur, des fleurs bien vite fanées! Heureusement les ingénues passent maintenant des examens; elles de-

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viendront peut-être un peu plus exigeantes sur la qualité du mari. Elles lui poseront des questions, examineront elles-mêmes le candidat, et je ne désespère pas de voir, un de ces jours, sur la scène, un concours de jeunes premiers, sous la présidence d'une bachelière. Ce sera la Chine renversée. Si Corneille avait été Chinois, il eût écrit ainsi son fameux vers :

Sors Tainqueur d*ua concours dont Chimène est le prix.

En réalité, nous concevons Tardeur au travail et l'application comme des passions.

Mais la plus importante de toutes, celle qui correspond à nos sentiments les plus intimes et les plus chers, c'est la piété. Je suis obligé d'employer cette expression qui représente très exactement la nôtre, en ce qu'elle généralise toutes les inclinations du cœur humain. La piété ne représente pas seulement l'observation des devoirs particulier^ d'un culte, mais aussi la fidélité envers tous les devoirs, et c'en est une très noble et très puissante que celle qui s'est proposé de

respecter, d*aimer et de protéger la famille. La piété filiale, la piété maternelle, sont des passions dramatiques actives.

On trouve, dans une pièce célèbre, le Cercle de craifij un exemple frappant de piété maternelle qui est rappelé dans tous nos cours de littérature et qui est curieux à connaître. Deux femmes se disent la mère du même enfant ; elles se présentent devant le juge qui, pour connaître la vérité, ordonne que Ton trace un cercle de craie sur le parquet, et que l'on place Fenfant dans le milieu. Il déclare ensuite qu'il appartiendra à celle des deux femmes qui réussira à l'arracher du cercle. La fausse mère, qui n'a pas la piété, l'emporte sur la véritable qui, émue de compassion, n'ose pas faire usage de toutes ses forces. Le magistrat reconnaît alors quelle est la vraie mère. Cette épreuve a beaucoup de ressemblance avec le jugement de Salomon et pourrait donner prétexte à des dissertations savantes.

Toutes les mères sont capables des mêmes dévouements.

La piété filiale esl une passion aussi forte et aussi agissante. Elle inspire les grandes actions, les sacrifices; c'est la force qui conduit l'action.

Le lecteur trouvera plus loin le premier tableau d'une de nos pièces les plus estimées, le Pi'Pa-Kiy dans lequel sont exposés les devoirs de la piété filiale, tels que les ont définis nos philosophes. Il comprendra, par cet exposé si simple et si touchant, par cette analyse si approfondie^ des caractères du père et de la mère, quelle doit être, en effet, l'influence de cette passion, puisque, par elle seule, l'espoir peut entrer dans une famille pauvre. Il comprendra quelles joies elle peut causer; mais aussi quelles angoisses elle entretient dans le cœur des mères qui souffrent toujours des maux de l'absence. Ce sont les luttes intimes de la famille représentées dans un tableau animé, dramatique, où sont dépeints des traits de mœurs exacts.

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