LA SECTE DU TÂO
Lao-Tseu, surnommé TÉpicure de la Chine, a laissé un livre le Tao-te-King, qui est un des plus grands monuments de la philosophie chinoise. Il ne -faudrait pas confondre la doctrine du Tao, c'est-à-dire de la raison pure, avec la secte du Tao qui est une contrefaçon de la pensée du maître. Lao-Tseu prêchait et pratiquait la simplicité et l'humilité. C'est le sage, tel que l'antiquité l'a défini, exempt de passions, indulgent, vivant en paix avec lui-même; une sorte de Jean-
Jacques, moins les théories et la mauvaise humeur.
Il ne m*est pas agréable de parler ici de ce beau livre du TaO'te-Kingj à roccasion des critiques satiriques dont les sectateurs du Tao ont été l'objet. Les maximes de Lao-Tseu sont admirables; elles étonnent l'esprit par une certaine force qui n'appartient qu'au génie ; elles ont de la lumière, de la profondeur, un je ne sais quoi qui leur communique le ton des révélations. Cependant je dirai quelques mots de cette philosophie du Tao, qui est contemporaine de la grande époque de Confucius.
Le Tao interprété par Lao-Tseu, c'est la raison universelle suprême, la cause de toute chose. Écoutez ces magnifiques strophes :
€ C'est le Tao qui a produit les êtres matériels; auparavant ce n'était qu'une confusion complète, une chose indéfinissable ;
1» C'était un chaos, une confusion inaccessible à la pensée humaine...
13ft LE THÉÂTRE DES CHINOIS
> Avant rexîstence du ciel et de la terre j ce n*était qu'un silence immense, un \ide incommensurable et sans forme.
» Seul le Tao existait, infini, immuable; il circulait dans l'espace illimité ;
» On peut le considérer comme la mère de l'univers ; moi, j'ignore son nom, mais je le désigne par le nom de Tao, raison universelle suprême. »
Les maximes les plus élevées et les plus célèbres de l'antiquité grecque sont contenues dans ce livre :
" « Celui qui connaît les hommes est instruit ; celui qui se connaît soi-même est vraiment éclairé; celui qui subjugue les hommes est puissant; celui qui se dompte soi-même est véritablement fort.
» Celui qui connaît le suffisant est riche ; celui qui accomplît des œuvres difficiles et méritoires laisse un souvenir durable dans la mémoire des hommes.
I Celui qui ne dissipe pas sa vie est impérissable.. .>
Voulez-vous aborder des vérités mystérieuses, on en trouve la trace dans ce passage :
« Le Tao a produit un; un a produit deux; deux a produit trois; trois a produit tous les êtres. »
C'est le principe de la trinîté-une, ce nombre divin trois des Indous, dont on retrouve le souvenir dans toutes les philosophies de Tantiquité. Je ne connais pas de formule morale ou philosophique qui n'ait été promulguée par ce grand esprit, et c'est assurément un sujet très curieux que la découverte, dans un livre aussi ancien, de maximes et de théories qui ont donné à leurs auteurs, en Occident, une renommée immortelle.
Les disciples de Lao-Tseu se sont servis de «on nom et de ses écrits pour composer une secte qui est loin de répondre aux doctrines du maître. Cette secte est peu en honneur en Chine actuel-
lement, mais il fut un temps où elle a eu une très grande vogue. Les Tao-Sse sont exactement des charlatans ; ils exploitent les faibles esprits qui croient aux philtres et aux pierres philosophales. Ils ont beaucoup de traits de ressemblance avec les alchimistes et les sorciers. Ils prétendent naturellement être en relation avec les démons, les génies ; ils ont des spécifiques pour tous les genres de maladie, comme s'ils étaient médecins. Ces types d'hommes n'existent pas seulement. en Chine, il s*en rencontre partout, partout où il y a des êtres humains, assez... humains pour croire aux fantômes, aux charmes, [aux amulettes, aux talismans, à la divination, à l'astrologie, aux esprits frappeurs. C'est une secte qui a ses adeptes dans tout l'univers, mais la maison mère est en Chine.
La spécialité deTao-Sse est de prédire l'avenir sans le concours des cartes ; ce n'est même pas nécessaire; ils professent le dogme de la transmigration des âmes; ils évoquent les esprits, ils sont immortels, et transmigrent indéfiniment.
Les auteurs satiriques n'ont pas eu de peine à découvrir le ridicule de ces fantasmagories, et quelques-unes de leurs pièces sont plaisantes. Celles de ces pièces qui ont conservé la faveur du pablic le doivent cependant, non pas tant à la satire de ces doctrines charlatanesques qu'aux situations qu'elles mettent en scène»
Sans une idée comique, il n'y a pas d'œuvre durable. Ce qui plaît dans V Avare j pour citer un exemple, ce n'est pas seulement l'agrément des détails qui se rapportent aux mœurs de l'avarice; Harpagon veut épouser l'amante de son fils, et c'est cette situation qui séduit l'intérêt. De même le misanthrope est amoureux d'une coquette. Ce sontces singularités qui constituent l'art comique. L'auteur groupe ses personnages autour d'une idée comique, définit les caractères, oppose des contrastes, et, de tous ces jeux de scène, il résulte un intérêt qui ne vieillit plus. C'est une raison analogue qui explique la faveur dont jouissent encore les pièces satiriques Tao-Sse de notre ancien répertoire.
La satire de la transmigration est une source inépuisable d'amusantes fictions. Je regrette que les philosophes de Textrême Occident n'aient pas encouragé cette doctrine; il y aurait encore de beaux jours pour la gaieté. Parmi les situations qui ont le plus séduit l'imagination des auteurs» il en est une qui revient très fréquemment : c'est celle du mari qui a transmigré et qui revient constater, après son décès, combien de temps a duré le deuil de sa veuve, quelle conduite elle observe dans sa douleur, et il va sans dire que les transmigres n'ont eu que très rarement la consolation de se voir regrettés. Ce sujet est essentiellement comique ; car il oppose le rire aux larmes, les serments éternels aux défections du lendemain, les promesses rassurantes qui bercent le dernier sommeil aux aventures galantes qui adoucissent le veuvage. Ce sont les inconséquences du cœur humain; il n'y a pas de latitude spéciale pour ces sortes d'antithèses; elles fleurissent partout. Partout on croit à la sincérité des larmes, à l'éternité de la douleur; c'est une
espérance qui est chère aux mourants, comme s'ils avaient besoin d'emporter avec eux le souvenir d'une vertu humaine, pour en parer leur âme dans la foule des anges et des dieux. Le dernier rêve de la vie est de croire à la fidélité. Le dogme de la transmigration permet de contrôler ces charmantes imaginations, et si, après la lecture de nos pièces, il est des maris qui conservent * encore des illusions, c'est qu'ils ont une foi solide. il est de fait que les satires contre les femmes font peu de mal.à la femme, par cette raison que nous appliquons ces satires aux femmes des autres et que nous nous obstinons à orner la nôtre de toutes les faveurs de Fexception. C'est de règle. Une des pièces les plus amusantes du répertoire Tao-Sse est, sans contredit, la Transmigration de Yo'Cheou; les situations en sont comiques, et, convenablement arrangée, elle pourrait passer au Palais-Royal, dans le genre des vaudevilles, ou même au Châtelet, comme féerie. Le lecteur en jugera du reste, lui même, plus aisément que moi.
Le principal personnage du drame, Yo-Cheou, est un fonctionnaire de Tordre judiciaire. Il est assesseuri^r^s le tribunal d'un district important, où il rend la justice depuis longtemps déjà. C'est un type de juge comme il s'en trouve fréquemment dans les pièces satiriques; ce n'est pas un magistrat complètement intègre. L'auteur nous met en courant de ses faiblesses, fait allusion à certains petits présents qui ont adouci les rigueurs d'une instruction commencée ; en somme, c'est un pauvre juge. Il fallait qu'il en fût ainsi, puisque l'empereur a ordonné une enquête au sujet de l'administration de la justice dans le district soumis à la juridiction de Yo-Cheou. La nouvelle en arrive au tribunal; mais le juge connaît son greffier et sait bien que les procédures sont régulières. Le censeur fera un rapport favorable.
Comme il sortait du tribunal, il rencontre le
grand anachorète, l'immortel Tao-Sse-Liu, qui, |
du plus loin qu'il l'aperçoit, s'écrie : \
— Malheur à Yo-Cheou ! sa dernière heure est j
arrivée I '
La foule se rassemble autour de ce visionnaire, qu'elle prend pour un insensé. Le magistrat ordonne qu*on Tarrête. Ici se termine le prologue.
Yo-Cheou, rentré chez lui, tombe subitement malade; il sent ses forces diminuer progressivement; la prédiction du Tao-Sse s'accomplit; il va mourir. Toute. sa famille l'environne, anxieuse; on appelle le médecin : vains efforts; le mal est sans remède. Yo-Cheou appelle son frère et lui adresse ses .suprêmes recommandations; elles sont curieuses et renferment des traits de mœurs intéressants.
YO-CHEOU.
Monfrère, j'ai des amis, j'en ai surtout, quand j'ordonne un grand festin; mais à qui, si ce n'est à vous, pourrai-je confier ma femme, recommander mon fils? Ecoulez : je vais vous ouvrir mon cœur. Ma femme est jeune encore, elle est belle, elle a des charmes...