SUN-FO
Mais, mon frère, vos craintes sont sans fondement. Ma belie-sœur ne se laissera pas séduire.
LA FEMME DE YO-G H EOU, entrant.
Quel langage tenez-vous là ? j'ai tout entendu. De pareils soupçons sont injurieux pour moi. Ehl de grâce, dans Tétat où vous êtes, bannissez de votre esprit les mauvaises pensées. Allez, quoi qu'il arriref je resterai dans le veuvage. J'habiterai avec mon fils, je ne contracterai pas de nouveaux nœuds ; femroeje n'ai jamais quitté la maison; veuve, je n'en sortirai pas. Oserais-je regarder un homme en face, fi donc !
Le juge ne se laisse pas convaincre parles protestations de sa femme; il est sans confiance. Il calcule toutes les occasions qui s'offriront à sa femme de sortir et de s'exposer aux regards des hommes; il la voit même suivant son convoi.
— Tous les jeunes gens delà ville diront alors : a Yo, l'assesseur du tribunal, avait une femme d'une beauté accomplie : elle s'est toujours dérobée aux regards du public; allons donc au convoi, nous la verrons. » Ah ! ma femme, dès qu'ils vous apercevront, ne seront-ils pas frappés
de l'élégance de votre taille et de l'irrésistible attrait de vos charmes ! Il me semble déjà que je les entends : t Oh I qu'elle est bdle! qu'elle est belle! »
Ce bon juge avait vraiment trop d'imagination. Enfin on le cahne comme on peut : on le rassure; tous lui arrachent une à une ses craintes anxieuses :
— Mon pauvre ami, je te pleurerai éternellement.
— J'irai te rejoindre bientôt.
— Mon frère, je veillerai sur elle.
Le moment fatal approche :
— Ma femme, quand je ne serai plus, restez chez vous.
Il meurt. Il doutait encore le malheureux!
C'est au second acte que commence réellement la pièce Tao-Sse. Le théâtre représente Tenfer, ou plutôt un des enfers des Tao-Sse : car on en compte dix-huit. Le roi des enfers y assemble sa cour de démons et de génies. Nous sommes dans la sombre demeure des jugements. Mais le poète est bon
architecte; il a donné à l'arbitre souverain des destinées humaines un palais magnifique, et son imagination a f evêtu les esprits et les démons des formes les plus fantastiques. La scène pourrait inspirer les brosseurs de décors les plus en renom.
L'infortuné Yo-Gheou est introduit; lui quia rendu tant de jugements est jugé à son tour, et pas le moindre avocat pour le défendre! C'est peut-être la première fois qu'il voit rendre la justice. Il est condamné.
J'ai dit dans un autre chapitre quel genre de supplice le dieu des enfers réserve aux vicieux et aux fourbes. Cette comédie en fournit un exemple. Yo-Cheou doit subir le châtiment réservé aux avares, et il est assez ingénieux: ramasser, au fond d'une chaudière remplie d'huile bouillante, une petite pièce de monnaie, et cela éternellement. Yo-Cheou est terrifié, et il y a de quoi ! Heureusement pour lui, l'anachorète Liu vient intercéder en sa faveur. Les immortels Tao-Sse ont la faculté de se transporter en tout
lieu; tous les espaces leur sont ouverts; ils sont libres. Ce sont des puissances dans les enfers. Il s'approche de Yo-Gheou et lui fait un petit cours de morale ; il lui promet sa protection, s'il veut se convertir à la foi des Tao-Sse. Le malheureux jure par tous les diables de l'enfer qu'il se convertit à tout ce que l'on voudra : ce n'était pas le moment de faire le délicat. Aussitôt l'anachorète demande audience au roi. Le dialogue est comique.
LE ROI
Illustre maître, j'aurais dû aller à votre rencontre. Que je suis confus de mon incivilité! Elle est impardonnable.
LIU
J'ai à vous entretenir d'une affaire sérieuse. Quel I crime a donc commis Yo-Cheou, pour que vousjui infligiez un tel châtiment ?
LE ROI
Vous ne savez donc pas que cet abominable homme, pendant qu'il était assesseur, vendait la justice... Cest un avare. Oh ! il ira dans la chaudière.