VAvarBy acte II, scène v
pour lui-même; il sent le tort qu'il fait à sa dignité, il sait qu'il s'abaisse dans sa propre estime, et que c'est un vilain rôle qu'il joue là ; mais — après mûre réflexion, — il découvre que ce n'est pas son affaire ; le coupable, ce n'est pas lui, c'est l'autre, le dupé, le gagné, puisqu'il veut à tout prix être gagné. Ah! que c'est donc joli ! « Monsieur, je vous demande pardon : je vais vous duper; mais ce n'est pas ma faute, c'est la vôtre : voyons, pourquoi voulez-vous que je vous trompe? C'est très mal! » Et le pauvre bonhomme, qui n'y comprend rien, se confond en excuses, comme ces gens à qui on écrase le pied et qui vous répondent bêtement, quand on leur demande naïvement si on leur a fait du mal : a Oh ! non, au contraire !» C'est instinctif chez beaucoup de personnes, mais c'est vraiment merveilleux. Oui certes, l'œuvre du grand comique est une démonsti'ation parfaite de la proposlion de Voltaire, et la conviction est si forte, que la seule ressource d'un esprit attentif est de se demander s'il sera le dupeur ou le dupé. C'est la morale
affligeante mais vraie qui se dégage de tous ses écrits, et, s'il est nécessaire d'en confirmer le témoignage, La Fontaine, La Bruyère, Boileau et les principaux écrivains de ce grand siècle n'ont pas de pages mieux inspirées que celles où ils décrivent toutes les habiletés de la ruse opposées aux faiblesses de la crédulité. C'est un fait dont il faut convenir, bon gré mal gré.
Notre théâtre n'est pas aussi cynique dans ses études du cœur humain : il se contente de la satire, un genre qui, à mon avis, parait être la limite extrême des libertés de la scène. Qu'un auteur combatte des usages ridicules ou des préjugés injustes par des satires où la vei*ve prend le parti du bon sens, l'entreprise est juste et louable, car elle est utile. C'est le caractère de nos œuvres comiques, comme je l'établirai d'une manière plus précise dans la suite de cet ouvrage.
Je veux tout de suite fixer la différence des genres, et, par une opposition entre les doctrines, mieux définir notre esprit national. Notre système
dramatique n'admet pas la force comique au même degré que les auteurs de rOccîdent. Notre comique ne va pas plus loin que la satire des préceptes. Nos auteurs auraient plu à Philinte, ce personnage de Molière qui est bien un des types les plus exacts et les plus sensés que je connaisse. 11 a le bon goût de prendre le monde comme il est fait : c'est un libéral accompli. Il sait que la nature humaine a sa nature et qu'on ne change pas une espèce. Les opinions, les croyances, certaines manières sont seulement attaquables par la satire; elle y peut mordre à plaisir, et ce fat le genre de Molière dans ses entreprises contre les précieuses, les fâcheux, les médecins, les avares, les hypocrites, et les petits-maîtres impertinents. Mais Scapin? mais ces héros de la fourberie qui, sous des prétextes futiles, élèvent leurs malices au rang d'une toorale utile, ne sont- ils pas à enfermer dans le sac où se débat le pauvre Gérontè et à fouetter en flace publique comme des êtres nuisibles? Et Molière n'est-il pas la raison même, quand il fait
dire à sa victime : c Je dis que le jeune homme est un pendard, un insolent, qui sera puni par son père du tour qu'il lui a fait; que l'Égyptienne est une malavisée, une impertinente de dire des injures à un homme d'honneur qui saura lui apprendre à venir ici débaucher les enfants de famille^ et que Scapin est un scélérat qui sera par Géronte envoyé au gibet avant qu'il soit demain. > Voilà bien^ en effet, le ton qui convient à la protestation, et tous les honnêtes gens applaudiront.
Ce Scapin et ce Figaro sont d'habiles gens, quand ils vous racontent plaisamment comment ils ont joué leurs tours : mais la plaisanterie change, m'est avis, lorsqu'ils s'exercent à vos dépens et vous en font voir de belles. La comédie ne fait plus rire d'aussi bon cœur. Ce sont cependant les deux hommes qui ont fait le plus de disciples : ils ont donné les patrons qui ont servi à confectionner tous les costumes noui veaux, et ces valets ont eu plus de succès que les! philosophes les plus renommés. Au demeurant, ils
s'en moquent, des philosophes ; c'est même la première leçon de leur méthode : ils apprennent à rire de tout. Est-ce bien là le moyen de toujours rire?
Il ne m'appartient pas d'instruire ce procès ; mais l'antique simplicité valait peut-être mieux que toutes les subtilités de ces faiseurs de tours qui sont les véritables créateurs de l'esprit moderne.
Nos mœurs sont trop différentes de celles des Occidentaux, sous certains rapports très importants, pour qu'on ne trouve pas le témoignage de ces oppositions sur la scène où les hommes pensent tout haut. Il y a un mot très profond qui résume admirablement notre caractère; c'est défiance. C'est notre vertu et je la maintiens comme telle. II m'a semblé, au contraire, que le mot confiance avait plus de faveur en Occident, et particulièrement en France, et que ce mot € inspirait confiance >• Cette observation que je me suis plu à développer dans un chapitre qu'on lira plus loin, explique dans une certaine mesure
pourquoi nos auteurs ont préféré s'en prendre aux doctrines qu'à l'homme lui-même, cet animal doué de raison dont il faut toujours.se défier. Si le principe de la défiance m'est, en effet, présenté comme une règle de conduite, comme le conseil permanent de l'ange gardien qui veille à mes côtés, en un mot comme l'instinct de ma conservation, il est évident que je n'ai que faire d'apprendre les tours d'adresse de ces beaux messieurs qui ont étudié dans Scapin et dans Figaro : je suis garanti, car la défiance est ICj vaccin de tous ces microbes.
Les mœurs de l'Occident sont moins sévères à l'égard des principes. Les farceurs, pourvu qu'ils aient l'air sérieux, y sont favoris. Vous voyez cette chose merveilleuse qui consiste à prouver avec quelle habileté on peut parvenir à tromper son semblable, sans que le semblable en soit mieux sur ses gardes. Ce semblable n'a pas son semblable ! Ah ! le bon tour! il se pâme ! et, le lende^ main, c'est lui qui sera pris au piège. Que voulez^ vous ! il avait confiance. Considérez les expres-
sions qui viennent en aide au verbe tromper ; il y en a une armée I Ce pauvre verbe s'est usé à force de servir. L'art a fait des progrès : if est digne de la science; et maintenant on voit à son service des nouveaux venus, les mots enfoncer, enjôler, rouler, pincer, mots très français : mais que vont-ils faire dans cette galère ? Hélas ! ils sont destinés à vieillir, eux aussi : quels seront leurs remplaçants ! N'impoi*te, il n'y aura jamais nnmot assez fort pour dépeindre toutes les niaiseries de la confiance.
Je m'étonnais que Molière et Beaumarchais n'eussent pas présenté aux spectateurs Scapin et Figaro en leur disant, sous forme de prologue : « Retenez bien leurs tours, et voyez comment ils s'y prennent! » J'étais un naïf: à quoi bon? le public est trop occupé à rire ; et, pendant ce temps, Scapin fait des petits Scapins : c'est la moralité de la pièce. Ah ! certes, ces comédies seront toujours jeunes; elles sont immortelles, car elles ont pour les applaudir les trompeurs... et les trompés.
Dans ces conditions, où se joue donc la comédie? sur la scène ou dans le monde? Sur la scène, chaque soir, mais dans le monde, le reste du temps, et les places coûtent quelquefois bien cherl
l'épouse et la MAITRESSE
J'ai raconté dans mes premières esquisses quel role jouait la femme dans la société chinoise, et j'ai traité en passant la question délicate de la communauté, mieux connue sous le nom de concubinage. J'avais alors un sentiment d'incertitude, voire même d'hésitation; ce n'était pas un scrupule, mais j'ai eu un moment la tentation d'éviter la question : je me trompais. J'ai reconnu, par expérience, que le sujet était favori et que je pouvais y revenir sans lasser l'attention : quand on
m LE THÉÂTRE DES CHINOIS
parle de la femme, on est toujours certain d'être écouté.
S'il est admis que la scène réédite les curiosités de la vie sociale, il faut s'attendre à y voir figurer la femme légitime et la concubine, comme on rencontre sur la scène française la femme et la maîtresse. La situation est identique, à cette seule différence près qu'en Chine, l'épouse tolère la présence de la concubine, tandis que, dans les mœurs françaises, la femme mariée a le droit d'obtenir que les apparences soient au moins sauvées. C'est une question de coulisses, mais au fond c'est absolument la même chose.
Deux femmes sous le même toit, dont l'une est l'épouse et l'autre la concubine, doivent en principe éprouver de sérieuses difficultés à se supporter mutuellement. Insister serait puéril. J'ai dit que, de ces deux femmes, la première gardait avec son rang d'épouse l'autorité que nos lois lui assignent, et que l'autre faisait partie de la maison au titre que l'on sait et dans des circonstances définies d'avance. Malheureusement les
meilleures lois — et c'en est une bonne que celle qui tend à ramener Tespoir de la postérité dans la famille — ont leurs exceptions, souvent même il ne reste plus que les exceptions ; cela se voil, et, en fait, c'est une bien grande tentation pour lun homme que de savoir qu'il peut introduire chez llui, sans obstacle, une autre femme. La variété plaît en toute chose et dans le mariage aussi, que certains Prudhommes voudraient assimiler à un devoir uniquement social, alors qu'il ne serait pas déplacé de le faire considérer un peu comme un agrément. Je crois que l'idée austère du devoir présentée trop tôt comme le but du mariage équivaut à une sorte de séparation.
Ces mariages de raison — comme on les appelle — font penser au pôle nord; on y gèle. II faut de la fantaisie dans l'amour jeune, un peu de folie même; l'amour obéissant, ordonné, limité, inscrit à l'agenda, théorique en somme, est bien près de son dernier soupir; l'amour n'a pas une vocation à se sentir marié; il connaît sa délicatesse, et préfère l'enchantement d'un éternel
encore pnx froides conventions (Tun solennel toujours; il est de Tespèce des lutins : si vous Tapprivoisez trop vite, il s* étiole, il languit, — el ne meurt pas. Comme l'écureuil, il tourne, il tourne; il est devenu une habitude, c'est-à-dire la pire des choses.
Pour atténuer ces déceptions, la maîtresse légitime telle que nos mœurs Font instituée joue le rôle des utilités. On comprend tout de suite, et donné qu'une femme n'est pas parfaite par cela seul qu'elle est légitime, qu'un hommemarién'est plus ce désespéré dont on parle tant; il lui reste encore la ressource de faire refleurir un nouvel amour, si le premier n'a pas été heureux, et naturellement il se présente des occasions qui décident immédiatement la tentation, puisqu'il est admis que succomber, c'est céder à une tentation, — un chef-d'œuvre, ce mot ! — et on donne à sa femme, sous prétexte de stérilité, une compagne qu'elle n'a jamais désirée. Tous les maris chinois ne sont cependant pas des pachas; il en est beaucoup qui pratiquent le mariage de dévote ma-
Dière, provincîalement, comme il en est d'autres qui ont des goûts d'artiste : il y a partout des femmes malheureuses.
L'Européenne que les grâces de la jeunesse parent encore de séductions ambitieuses murmure tout bas à l'oreille distraite de son mari son éternelle inquiétude : c Tu n'aimeras que moi? > et le mari répond oui, quand le plus souvent il pourrait déjà dire non. La Chinoise est hantée par le même souci; et il est d'autant plus grand qu'elle sait qu'il est dans la coutume. Elle aussi, dans ses premiers épanchements, supplie son mari de ne jamais admettre en sa présence la concubine légale ; mais elle n'est pas exposée à être trompée, et il dépend le plus souvent d'elle de maintenir le cœur de son mari. Lorsqu'il lui faut accepter sa rivale, elle sait que son amour a sombré; mais il n'y a de scandale que dans le cœur, qui se souvient des premières étreintes et des premiers serments — toujours éternels en Orient comme en Occident.
Le théâtre chinois a placé sur la scène ces
deux femmes et les a opposées Tune à l'autre. J'ai dit que le théâtre était moral, — ce n'est pas moi qui l'ai inventé, — c'est-à-dire que ce qu'on est convenu d'appeler le bien doit être par démonstration le bien et par conséquent récompensé , tandis que le mal sera honni et châtié. Le bien, c'est la femme légitime seule maîtresse du cœur de son époux : le moral, c'est la concubine, vicieuse et perfide. Et qu'on ne nous en veuille pas trop ! Est-ce que Alexandre Dumas fils n'a pas été un innovateur audacieux, lorsqu'il a obligé le père d'Armand Duval à se découvrir devant la femme perdue et à respecter la courtisane détestée des familles ? Et combien ont été déçus, même parmi les plus libéraux esprits, de voir tant d'héroïsme vrai au cœur de cette pauvre Marguerite, dont on pouvait bien dire c qu'elle avait trop de vertu pour n'être point aimée » ! Combien ont trouvé cette œuvre immorale, et la jugent encore telle, parce que l'auteur crée une sympathie convaincue en faveur d'une femme de rien ! Fantaisie d'artiste, se dira-t-on, pour excuser les mou-
vements de rémotion ! oui ; mais aussi fantaisie du cœur humain qui fait bon marché des conventions et des sottises, et qui comprend, dans sa logique irréfutable, que la noblesse des actions n'est pas le monopole d'une caste, et qu'on peut estimer une femme tombée. Il suffirait le plus souvent de ne pas l'accabler : le Christ seul fut capable de cette générosité, lui qui a fait de Madeleine l'égale des plus nobles femmes. Je croyais cependant que sa doctrine était un symbole pour les chrétiens...
Quand on met à jour tous ces non-sens de la morale, évangélique ou autre, et qu'on remarque quelle influence niinuscule le précepte a sur les actions; quand on est archiconvaincu que les systèmes de direction de l'esprit ne sont que des théories vides de conséquences pratiques; que les hommes n'en sont ni plus ni moins injustes, ni plus ni moins égoïstes, ni plus ni moins faux; quand on voit ces assemblées de fidèles se passionner pour des discours émouvants où sont dépeints toutes les angoisses de la pauvreté et
tous les devoirs de la charilé, sans plus de proûl pour les malheureux et les désespérés; quand on entend ces prétendus chrétiens parler de fraternité des âmes* et qu'on les voit frapper leurs poitrines coupables et s'accuser d'égoïsme, sans qu'ils comprennent qu'un acte de générosité ferait bien mieux l'affaire de leur conscience, quand on les sait enCn si exactement éclairés et si inconséquents, ne faut-il pas convenir que tout ce qui est moral est absurde, puisque cela ne sert à rien? Et le théâtre moral n'est-il pas l'invention d'un esprit en délire, qui aura voulu se moquer de ses semblables? Le théâtre est fait pour amuser l'esprit, les yeux, les oreilles; castigat ridendo mores! oh! la vieille rengaine! qu'est-ce qu'elle castigat? rien du tout! Des trois termes, il n'y en a qu'un seul de vrai, le rire; combien de formules morales pourraient se vanter d'avoir un mo^ de vrai, un seul?
Nos anciens disaient toujours : c L'action vaut mieux que les paroles ; ne perdez pas votre temps à parler, agissez! 7> Est-ce que le missionnaire
ne ferait pas mieux de descendre de chaire et d'emmener tout son troupeau d'ouailles là où l'on souffre, et là où l'on pleure, plutôt que de leur débiter de beaux discours? J'admire ce curé de je ne sais plus quel canton qui menaçait de sa toque la femme infidèle; voilà un mouvement oratoire que j'approuve fort : voyez-vous toutes les paroissiennes trembler d'effroi! Il avait raison, ce bon curé ; il faut appeler un chat un chat; c'est le principe premier de la morale, hors duquel il n'y a pas de salut.
Il est admis chez nous que la maîtresse légitime est intrigante, et le théâtre en fait foi;^ (qu'elle apporte le désordre dans la famille et en est la ruine; qu'elle est l'ennemie intime de l'épouse et que toutes ses actions tendront à arracher de la faiblesse du mari un acte de divorce ► Voilà la morale de la scène.
Cependant les Européens s'imaginent volontiers que le concubinage est une institution voulue par les mœurs; ouvrez n'importe quel livre, on affirme que nous sommes polygames. J'ai démenti
le fait ; mais cela n'empêchera pas les faiseurs de tours du monde — en autant de jours que vous voudrez — de redire toujours les mêmes erreurs. Cela est réglé d'avance. Et moi, si je jugeais superficiellement, ne pourrais-je pas porter plus vraisemblablement peut-être un jugement identique sur les Européens? Je connais beaucoup de monde, et du meilleur monde : je vous assure que je pourrais conclure sans faire de tort ni à la vérité ni à la logique. Il y a beaucoup de personnes très distinguées qui non seulement se meublent un petit hôtel, mais qui, sous prétexte de gouvernante, installent très correctement le concubinage à domicile. Il faudrait vraiment être aveugle pour ne pas être instruit de ces petits dessous — généralement les seuls que Ton montre aux étrangers. Avez-vous remarqué que ce qu'on est le plus empressé à montrer aux étrangers, c'est justement ce qu'on devrait leur cacher? on nous fait voir les exceptions, — pour nous faire croire à la règle ! Ah! mes bons amis, que vous êtes donc amusants !
Nous n'avons pas encore Fart d'enjoliver toutes ces imaginations. Il fallait des maîtresses aux hommes, parallèlement au mariage, ils en ont. Au moins c'est franc, c'est net. Mais cela n'empêche pas la femme de se plaindre et de protester, et elle protestera toujours : c'est sa nature, c'est sa destinée; autrement elle ne serait pas femme.
Je trouve dans le théâtre chinois un drame très mouvementé dans lequel apparaissent nettement définies ces oppositions de caractère, relatives aux mœurs que je décris en ce moment. Le lecteur jugera, d'après l'analyse de cette pièce et par les passages que j'en citerai, en quoi consiste pus réellement notre art dramatique et quel genre d'intérêt nos lettrés placent sur la scène.
Un homme de mœurs simples, honnête bourgeois, exerçant la profession assez lucrative de prêteur, s'est laissé endoctriner par une jolie fille, perfide comme Tonde, qui estime la beauté comme un capital précieux et que l'amour préoccupe bien moins que l'horrible soif de l'or.
G'6st une demoiselle d'un demi-monde même équivoque, qui a déjà fail campagne, et qui a eu la chance de rencontrer un type de provincial que l'amour a rendu complètement aveugle. Ce pauvre homme a bien des frères ici-bas! Soin excuse, la seule vraiment présentable, c'est que Tchang-iu est jolie en diable, qu'elle a des petits pieds charmants, un teint à rendre jalouses les roses du printemps et un esprit à déconcerter les plus renommés docteurs. Que voulez-vous que fasse le pauvre M. Li? De plus, sa femme légitime lui a donné deux enfants et n'est plus de la première jeunesse. Tchang-iu devient chaque jour plus aimante; tous ses soupirs réclament le mariage — naturellement il succombe à la tentation, du moins c'est l'auteur qui le prétend, — et il se résout à annoncer à sa femme qu'il va lui donner une belle-sœur. L'épouse proteste avec l'indignation qu'elle ressent : Quoil une autre femme viendra s'asseoir au foyer de la maison et prendra sur le cœur de son mari un empire égal au sien! et quelle femme! une courtisane! Ici se place une
scène vraiment grande, celle qui montre l'épouse plaidant pour son bonheur et cherchant par des raisons à convaincre l'infidèle sur les déceptions qui l'attendent et sur les malheurs qui le menacent* Combien de femmes — qui ne sont pas toutes Chinoises — pourraient jouer la même scène et répéter les mêmes arguments, sans plus^ de succès? Les entendez-vous s'écrier : « Zanetto L Zanetto! ne va pas chez la Silvial » Mais les Zanettos sont rares dans le monde des maris, aussi rares que les Silvias dans le monde des^ femmes, ce qui n'est pas peu dire!
Suivez la scène : elle vous intéressera.
Je veux l'épouser.
LIEOU
Si vous l'épousez, vous me ferez mourir de douleur^ (me chante.) Mou indignation est si vive, que je voudrais plonger son visage fardé dans les eaux de la rivière- Mi-lo. Sa passion pour vous s'accroît déplus en plus; elle ne cherche qu'à me frustrer de mes plaisirs légi« times. Gardez-vous de prêter l'oreille à ses propos^ insidieux. C'est une femme qui vous trompe, une vile créature qui trafique de ses charmes, et cependant
vous voulez l'épouser ! (EUe chante sur un autre air.) Quoi t
VOUS introduiriez cette louve dans Tintérieur de votre maison! Mais, quand vous l'aurez épousée, la bonne harmonie disparaîtra de votre ménage et fera place à une mésintelligence tracassière. Comment vous abaisserez-vous à quitter votre femme légitime et à prendre pour compagne de votre couche une concubine avilie ! Lorsque nous aurons toutes les deux des contestations, si vous n'accourez pas à ma défense, je m'éloignerai de ces lieux; lorsque, assise dans ma chambre, je penserai à votre retour, si je veux aller au-devant de vous, cette femme m'outragera de sa fenêtre et m'accablera d'injures !
Madame, vous êtes dans Terreur; elle est incapable, aussi bien que moi, de pareils procédés.
LIEOU
Elle chante.
Gardez-vous d'écouter les paroles de cette courtisane dont le cœur est rempli de fiel. A chaque occasion, elle abusera de votre crédulité ; elle mettra la maison au pillage. Elle vous fera des scènes, vous débitera des paroles. Pour satisfaire ses caprices, il vous faudrait des monceaux d'or et d'argent. Un temps viendra où vous mettrez en gage votre ferme et toutes vos terres; vous sacrifierez vos belles étoffes de soie, votre argent. Yons ressemblerez à un rameau qui a perdu ses feuilles.
Eh! Madame, Tchang-iu a tant d'attraits, sa figure est si ravissante ! Comment voulez-vous que je ne sois pas amoureux d'elle ?
LIEOU
Elle chante.
Vous aimez ces regards dans lesquels semblent se jouer les flots d'automne ; vous idolâtrez ces sourcils peints en noirs et délicatement arqués. Hais songez donc que ce front qui a Téclat de la fleur Fou-Yang ^ cause la ruine des maisons; que cette bouche qui a Fincarnat de la cerise et du pécher dévore les âmes des hommes. Son haleine odorante exhale le doux parfum du giroflier : mais je crains bien que toutes ces fleurs ne se dispersent, et qu'un tourbillon de vent ne les emporte.
Vos craintes n'ont pas de fondement; au reste, mon parti est pris, je veux l'épouser.
Ainsi son parti est pris. Tchang-iu est introduite dans les appartements intérieurs, et, conformément aux rites, admise à présenter ses hommages à la femme légitime : c'est ici que la guerre éclate.
TCHANG-IU, appelant sur le seuil de la porte.
Monsieur Li! monsieur Li ! (a h. U qui sort de sa chambre.) Il faut que vous ayez les oreilles bouchées ! Je vous
i. Une fleur qui change trois fois de couleur en un jour.
t38. LE THÉÂTRE DES CHINOIS
appelle depuis une heure et vous ne m'entendez pas! Je veux maintenant présenter mes hommages à votre femme légitime ; 'je lui témoignerai mon respect par «quatre salutations ; elle devra recevoir la première, se lever à la seconde, et me rendre la troisième et la quatrième. Si elle se conforme aux bienséances, tant mieux; mais sinon, je vous préviens, je quitte votre maison sur Theure.
Allons, ne vous pressez pas, je vais aller lui parler. ^A Lieou.) Ma femme, Tchang-iu est arrivée. Son intention est de vous présenter ses hommages et de vous témoigner sa soumission. Ne manquez pas de lui rendre ses deux derniers saluts. Si vous n'observiez pas les rites prescrits par le cérémonial, elle vous cher- •çherait querelle.
LIEOU
Je lui rendrai ses salutations pour avoir la paix.
TGHANG-IU, entrant, à Liéou.
Madame, veuillez prendre un siège pour recevoir les hommages de votre sœur.
Elle fait les deux salutations.
Maintenant ma femme légitime va se lever.
TGHANG-IU, faisant plusieurs salutations.
Quel diable de clou l'attache à sa chaise ! d'où vient qu'elle ne me rend pas mes salutations ?
Elle se met en colère.
Ma femme, vous ne connaissez pas les trois devoirs" de dépendance *, et vous ignorez quelles sont les quatre vertus d'une épouse. Je viens de vous parler tout à rheure; vous devez obéir à votre mari.
LIEOU
Cette servante me méprise et m'accable de ses dédains î Vous voulez que votre femme légitime obéisse...
Le pauvre Li prononce en vain des paroles de paix. Il se trouve entre deux furies; tantôt il 3'adresse à sa femme.
Que d'affectation ! vous prenez les choses trop à cœur. Comment n'avez-vous pas acquis les bonnes qualités qui doivent distinguer une femme de votre rang * ?
Tchang-iu, courroucée, invective à son tour son faible amant; une explication a lieu, ardente, passionnée, traversée par les sarcasmes de Tin-
1. La femme a trois devoirs de dépendance : 1« envers son père ; 2« envers son mari ; 3" envers son fils, lorsqu*eUe est veuye. La courtisane chinoise est placée hors de ces dépendances.
2. Ces quatre vertus sont : honorer sa belle-mère; respecter son mari ; vivre en paix avec ses belles>sœurs ; exercer la bienfaisance.
fortunée Lieou; mais la courtisane connaît la manière d'arriver à ses fins.
Je vous le déclare une bonne fois: si vous l'aimez, renvoyez-moi ; mais, si vous m'aimez, répudiez-la ! Vous n'avez pas d'autre parti à prendre, ou je m'en retourne à lu maison.
C'est une femme qui m'a donné un fils et une fille. Comment voulez-vous que je l'abandonne?
TCHANG-IU
Eh quoi ! non seulement vous n'écoutez pas mes paroles, mais vous prenez encore sa défense ! C'en est fait, je me retire.
Restez, restez ; dites-moi : comment puis-je ouvrir la bouche sur ce sujet?...
N'est-ce pas une scène piquante? Pauvre Lil le voilà bien gêné, tenu qu'il est entre les deux griffes de ce dilemme désolant que les femmes savent si bien employer! Pas de délai! ou vous m'aimez, ou vous ne m'aimez pas. Vous croyez bien que M. Li n'est pas un héros ; il se déclare vaincu, et il se résout à prononcer le mot de divorce. A cette affreuse nouvelle, Liéou tombe
en défaillance; elle se pâme; elle est morte; la douleur, la colère, le dépit l'ont tuée !
Tout cet acte est conduit avec habileté ; mais il n'est que l'exposition de la pièce. Le deuxième et le troisième acte sont une suite d i péripéties émouvantes qui, pour être senties par les délicats de l'extrême Occident, devraient être présentées sous une forme mieux déguisée. Noire drame se déroule à la manière des anciens, sans se préoccuper du qu'en dira-t-on de la critique. Il va son chemin sous les auspices de la Fatalité, et les reconnaissances, le point culminant de l'intérêt, se produiront comme par une sorte d'enchantement qui plait aux esprits non blasés. J'ai dit que nos fictions dramatiques ressemblaient à celles d'un opéra-comique. Nos spectateurs applaudiraient avec un grand plaisir cet heureux Georges Brown, qui trouve moyen, sur ses économies de sous-lieutenant, d'acheter un château ; et la gentille Dame blanche qui tient les cordons du mystère apparaîtrait comme Dame-la-Chance, cette bienfaisante fée qui parfois n'est pas un per-
tit LE THEATRE DES CHINOIS
sonnage fantastique. Toute action qui touche au merveilleux a un grand attrait pour le public chinois, et c'est assurément du merveilleux que de montrer le vice et la perfidie châtiés comme ils le méritent. La réalité est si généralement opposée à ce dénouement, qu'on a bien le droit de ne pas s'étonner qu'il ait séduit l'imagination des poètes !