LA SOUBRETTE
Si nos comédies d'intrigue n'ont représenté ni Scapin ni Figaro, elles utilisent cependant les malices et les ressources si variées de l'imaginalion pour composer des personnages de fantaisie désignés sous le nom de compères de comédie.
Uintrigue est la ressource des amoureux :
quand le cœur est épris, il n'est pas toujours adroit, et l'esprit doit souvent venir à son secours. Il faut qu'il invente, qu'il imagine des combinaisons, avant de s'emparer de cette place forte toute hérissée de beaux-parents qui défend le
tu LE THEATRE DES CHINOIS
cœur des jeunes filles. Les parents, c'est là leur moindre défaut, oublient assez volontiers qu'ils ont été jeunes, entreprenants, amoureux, et, plus ils ont escaladé de fenêtres, moins ils en permettent l'accès aux audacieux qui rééditent leurs vivacités. C'est dans Tordre.
Aussi la comédie a beau jeu une fois qu'elle pénétre dans le cercle de toutes ces inconséquences, et il lui est aisé de découvrir les petites imperfections de l'espèce, qui heureusement prêtent à rire. Ce n'est pas grave. Nos auteurs n'ont pas dédaigné la satire de ces mœurs et ils ont eu pour interprète, la Soubrette, une sorte de Figaro en jupons, adroite et maligne, vive, rieuse, espiègle, surtout intelligente, conduisant toute la manœuvre avec une habileté fine... qui ne laisse voir que le succès. Elle va, elle vient, elle court, elle parle, elle chante, elle compose des vers, elle se cache, elle paraît, elle entre, elle sort, vous la voyez partout, il semble que ce soit un furet. Qu'a-t-elle fait? qu'a-t-elle dit? pas grand chose.. elle pousse les gens au moment où ils hésitent :
une simple chiquenaude, un murmure à l'oreille, un sourire, une tentation. Vous croyez que c'est elle? vous vous retournez, elle a disparu.
Pendant ce temps, l'ordonnance de ce merveilleux docteur opère ses enchantements : le murmure devient un concert séraphique; le sourire une vision adorable ; la chiquenaude,' une force emportée qui ne connaît plus d'obstacles ; et la tentation... pas même un souvenir! l'âme est prise, captivée, séduite.
C'est la soubrette chinoise que je définis ainsi ; on ne le croirait peut-être pas, mais on n'en doutera plus après la lecture des scènes qui suivent cet exposé. Cependant le rôle de cette petite fée n'est pas tout fantaisie, et l'auteur de la fiction ne l'a pas imaginée sans donner un but utile à sa verve ingénieuse.
Lorsque Méphistophélés conduit son élève dans le jardin de Marguerite, devant « la demeure chaste et pure ^, ce n'est pas seulement pour enflammer le cœur de Faust de tous les transports de l'amour poétique : c'est la scène de la fenêtre
qu'il médite. Il n'a donné aux fleurs leurs parfums enivi'antSy à la lune sa clarté mystérieuse^ que pour faire déborder la passion. Il n'a mis dans la cassette ses joyaux éblouissants que pour fasciner le pur regard d'une simple fille; il n'a conduit Faust dans ce paradis que pour y créer l'enfer.
C'est la tentation qui agit ; c'est elle qui conduit tout^ accompagnée par toutes les séductions de la nature; et la comédie, car c'en est une, finira sur un éclat de rire... qui glace d'effroi,
La soubrette est une | parente éloignée de ce Méphisto; elle, emploie ses moyens, en femme qui connaît le faible cœur humain : mais elle ne travaille pas pour le compte du diable. C'est là sa meilleure excuse.
Dans l'exemple que j'ai choisi, il s'agit simple- j ment de donner une leçon d'amour à une jeune fille que passionne l'étude des livres. C'est une satire contre les précieuses et les femmes savantes.
Entre autres variétés, h femme chinoise existe
àTétat de femme savante. Nous avons la femmepoète, la femme-écrivain, absolument comme en Occident. La femme admet tous les genres. Vous croyez la maintenir entre certaines limites que vous jugez être nécessaires à l'accomplissement de son bonheur : elle vous échappe ; elle rêve à quelque chose qui n'est jamais ce qu'elle a.
Elle s'enthousiasme subitement pour les livres, les historiens, les philosophes, les poètes. Elle prend le pinceau et compose des vers, des comédies, des romans, comme un académicien.
Ces caprices ne plaisent pas aux familles, et je me garderais de dire mon avis personnel, si le terme de bas-bleu ne venait m'avertir que la femme savante n'est pas plus estimable en Occident qu'en Orient. J'ai déjà traité cette question, sans encourir le reproche d'avoir voulu être désagréable à la plus belle moitié du genre humain; je n'ai donc pas à revenir sur le sujet. Il suffit que j'aie excusé nos auteurs d'avoir tenté de combattre ces tendances disproportionnées de l'imagination féminine. Molière, du reste, est
«218 LE TUÊATRIi; DES CHINOIS
leur maître à tous, et encore une fois nous nous ti*ouvons d'accord sur ce point, comme sur bien d'autres, avec le plus grand esprit des races occidentales. •
Les séductions de la nature présentées dans de certaines circonstances, et à propos, viennent généralement à bout des caprices de Fimaginalion : il faut des génies pour combattre les fantômes. C'est le système qu'emploie notre soubrette, et celui que j'ai retrouvé aussi chez le? romanciers français les plus en renom. C'est un moyen qu'on croirait usé à force d'être vieux; mais il plaît toujours. Des gens qui se détestent, séparés par des dissentiments qui semblent insurmontables, deviennent subitement des amoureux passionnés : un paysage bien traité, une scène de ruines, un petit chemin et un ruisseau dans un bois, le silence plein d'amour d'un clair de lune, voilà les sortilèges qui opèrent la merveille.
C'est la manière du plus favori des romanciers. Octave Feuillet, et il s'en sert toujours avec le
même bonheur. Il y a des auteurs qui cherchent à convaincre par des raisons; hii charme les sens de ses personnages, et ils se transforment sous Faction pénétrante de la nature, comme des sels sous l'action des acides. Il invente des tentations pour en décomposer de plus grandes; il donne Fesser aux vapeurs aériformes pour précipiter les pierres précieuses. Et presque toujours la nature est victorieuse !
Comme le sentiment qui repose au fond de ce • système est profond et bon en même temps ! Qu'il est vrai ! Que de gens séparés, et qui, pour se réconcilier, perdraient leur temps en discussions, sans succès, se tendraient la main, tout simplement, s'ils se rencontraient par hasard écoutant les battements de leur cœur dans la tranquille paix d'un soir d'automne, près des grands bois mystérieux ! Toutes les philosophies du monde n'auront pas cette éloquence. Appelez de quel nom vous voudrez cette magie des voix de la nature, je défie qui que ce soit, s'il est sincère, d'en nier la souveraine influence. Elle existe partout.
hors des villes tumultueuses et des préjugés injustes.
C'est la moralité qui se dégagera de la lecture des scènes qui vont suivre. Une soubrette va transformer le cœur d'une jeune fille amoureuse des belles-lettres, et lui apprendre à ne pas faire la cruelle, en se laissant convaincre par le charme d'une nuit de printemps. Le jeune étudiant qui se désole des froideurs de sa bien-aimée prend part à la scène, et finit par recevoir un gage d'amour, — le triomphe de la soubrette.