‹ Le théâtre des FunambulesChapitre 1 sur 160 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Questions ?

Qu'est-ce que cela ? En quel pays fantaisiste ce mythe a-t-il bien pu vivre? Où cette fiction éthérée a-t-elle existé ?... Dans quel quartier perdu, cette impalpabîlité a-t-elle du prendre corps?.. Prouver son droit à Texistence ?... Naître un être ou une chose?... Remuer, bondir, ramper, crier, rire, pleurer, attirer, charmer, passionner les foules, les dominer, les vaincre à quelque degré de la Société qu'elles appartinssent?

Vers quelle époque une construction quelconque^ portant a son fronton le nom Saltarellique de Funambules, a-t-eile jailli de terre ?

Quel architecte l'a conçue, construite ?..

Quels acteurs ont empanaché ses planches ?

Quels musiciens ont enfanté de suaves mélodies, de terribles trémolos, d'amoureux duos, de bruyants septuors, de graves andanie, pour accompagner les situations palpitantes qui se sont déroulées surjcette scène microscopique?..

Quels auteurs ont noirci fleurs plumes à son intention ?.. Quels poètes ont fait vibrer les sept cordes de la Lyre divine en son honneur? Quels charpentiers dramatiques se sont mis la cervelle à l'envers pour créer d'originales intrigues, d*inattendus dénouements, d'idiots calembourgs, des chutes acétiques de couplets^ afin d'attirer, de masser, d'entraîner, de captiver cet être hybride, incohérent, fantasque, rétif, ingrat et prodigue qui a nom c le Public » ?

Quels décorateurs ont surchargé leurs palettes pour lui enfanter des apothéoses ruisselantes d'ors et de diamants, des palais

idéaux, des paysages ensoleillés ou enlunés, des chaumières fantastiques remplies de gnomes, de lutins, de farfadets et de fantômes ?

On s'est donc occupé de cet X Algébrique ?^

Qui le prouve? Quel document resle-t-il ? Quel manuscrit a survécu ? Quelle affiche, quel programme ont été retrouvés ? Quel auteur se glorifie d'y avoir été joué?.. Quel journaliste se vante d'en avoir parlé ?.. Quel grand artiste en est sorti?

Le silence — en accordant une voix au silence — répond seul à ce bloc de questions.

Une sorte d'engourdissement limbique plane sur les cendres de ce qui a été gerbes de rires, cascades de joies, fusées de gaieté.

Pourquoi ?..

Le théâtre des Funambules a cependant une histoire, tout aussi bien que le Protoplasma, dont, prétendent que nous descendons, les observateurs Darwin, Haeckel, Béchamp et autres paléontologistes distingués.

Cette histoire d'un théâtre minuscule doit être cependant connue, parce qu'elle a remué des idées et des hommes.

Le livre fantaisiste de Jules Janin : Déburau^ Histoire du ihéâVre à quatre sous, pour faire suite à Vhistoire du Théâtre Français, date de l'année 1832.

Déburau n'étant mort qu'en 1846 et le théâtre des Funambules n'ayant été démoli qu'en 1862, on voit qu'il reste une large part à l'historien continuateur de l'illustre critique des Débats.

Et encore, le livre de Jules Janin n'a-t-il été écrit qu'en vue d'un formidable éreintement de Messieurs de la Comédie, (mi l'année Philippéenne de grâce, 1832.

Les inexactitudes s'y montrent nombreuses, flagrantes ; et cela se conçoit ; le Prince des critiques ne peignait les Funambules qu'à gros coups de brosse, sur le dos du Théâtre Français.

U n'y a plus de Théâtre Français, dit-il, dans son pamphlet humoristique, il n*y a plu8 que les Funambules ; il u*y a plus de parterre littéraire, savant, glorieux, le parterre du café Procope ; en revanche il y a le parterre des Funambules, parterre animé, actif, en chemise, qui aime le gros rire et le sucre d*orge.

Autrefois Tart dramatique s'appelait Mole ou Talma ; aujourd'hui il s'appelle tout simplement Déburau. Tout se compense.

Ceci était écrit au moment de la plus puissante évolution littéraire et dramatique qui se soit produite ; au lendemain du

LES FUNAMBULES ô

jour OU le parterre, fustigé si fortement par le satyrique auteur de tAnc mort, se battait pour la réussite d'Hernani ; alors que la Comédie Française comptait au nombre de ses pensionnaires Ligier, Firmin, Joanny, Menjaud, Monrose (le père), Samson, GefTroy, M"«* Mars, Anaïs Aubert, M"" Touzez, Brocart, Noblet,

L'amas de paradoxes accumulés dans Topuscule de Jules Janin prouve surabondamment la passion avec laquelle il a été écrit.

Voilà pourquoi 1 histoire vraie du théâtre des Funambules, était à faire ; parce qu'elle était à refaire.

Qui connaît aujourd'hui Déburau, le colossal, l'épique Déburau? Celui que le même Janin dénommait le Prince des Pierrots ; que Théophile Gautier — le divin Théo — désignait comme le plus parfait acteur qui ait jamais existé ; dont Georges Sand disait : je nai jamais vu d'artiste plus sérieux^ plus consciencieux, plus • religieux dans son art.

Le théâtre des Funambules c'était Déburau ; ou plutôt Déburau était à lui seul tout le théâtre des Funambules.

On voyait bien s'agiter, se mouvoir, turbulenter autour de lui de vaillants fantoches, de remarquables mimes, de merveilleux Polichinelles, de miriiiques Arlequins, de délicieux Léandres, de ganacheux Cassandres, de rutilantes Colombines et de déliquescentes Naïades, Ondines, Elphines, Gnomides et Fées ;

Il y avait bien d'inimitables grimaciers, danseurs, sauteurs tragiques et comiques, répondant aux noms inconnus aujourd'hui, de Placide, Vautier, Cossard, Laurent aîné, Amable, Laplace, Alex. Guyon, Dérudder, etc., etc.

Mais quelque talent que possédassent ces grandes ombres dont Déburau se faisait la lumière, c'était lui que l'on venait voir, lui quand même, lui toujours.

Pierrot seul attirait la foule engodaillée ; Pierrot suffisait pour remplir le coffre-fort des Directeurs, parce que Pierrot c'était Déburau !

Telles, les étoiles s'éteignent dans l'immensité du firmament quand apparaît le soleil étincelant.

Déburau mor^, les Funambules succombèrent. Longtemps après, m'observera-t-on, puisque Déburau mourut le 16 juin 1846, et que les Funambules ne rendirent leur véritable dernier soupir qu'en 186:2, lors de la démolition des théâtres du Boulevard du Temple.

11 n'importe.

K LftS f UffAMBULKS

Le premier coup de pioche de 1862 ne fut que le second, donné dans le donjon de la Pantomime ; le véritable premier bvait été flanqué le 16 juin 4846, alors que la vieille coupeuse Alropos avait tranché de ses terribles ciseaux le 61 au bout duquel dansait le pàUvre pantin.

Le 14 juillet 1862, s'effondrait le théâtre à bon marché, le théâtre accessible à tous, c'est-à-dire Tengouement, la fuvia populaire.

Le 14 juillet 1862, le gobeur recevait sur la nuque le coup de grâce, et le blagueur naissait, des décombres funèbres.

Le 14 juillet 1862, le bonhomme « Théâtre > râlait sous la poigne formidable, sous l'étreinte colossale de Tentrepreneur de bâtisse, Georges-Eugène Haussmann ! Au bout de trente années l'infortuné « Théâtre » est à peine rerois de cette formidable attaque â main armée.

La dispersion des théâtres populaires aux quatre coins de Paris, dérouta le public ahuri, dont une partie s'en fût se réfugier dans les cafés-concerts de son quartier.

Avec le boulevard du Temple disparut Tun des coins tes plus originaux, les plus pittoresques et les plus excentriques du monde entier. Deux voyageurs qui se rencontraient à Helsingfors, en plein cœur de la Finlande, se donnaient rendez-vous devant la Gatté, ou au café des Folies-Dramatiques.

En ce temps là, on n'allait pas de préférence à « tel théâtre >, on allait « au théâtre ». Arrivé sur le boulevard, on se décidait pour celui-ci ou cet autre.

Donc, le 14 juillet 1862 mourut définitivement ou à peu près dame Pantomime, ravivée quelques instants après par les continuateurs du célèbre enfariné : Paul Legrand, Charles Déburau, Alexandre Guyon et Kalpestri ; mais fatalement condamnée depuis la mort de Déburau-Colosse, de Déburau-Léviathan, de Déburau- Aimant^ de Déburau-Soleil.

Lui seul, nouvel Atlas, était assez puissant pour porter sur ses chétives épaules ce petit peuple de grimaces, de taloches, de pirouettes, de cascades^ de flammes du Bengale et de coups de pied au cul.

Lui disparu, tout ce monde de brimbalants devait s'effriter, se disjoindre, s'écrouler, se dissoudre, tomber et finir en poussière.

La preuve en est qu'il a essayé de renaître des cendres d'antân, le pauvre théâtricule. Il a tenté, tout clopinant, de se reconstituer boulevard de Strasbourg. Il a râlé, crevant ses interprètes, rainant

tus Fi:!<AMBi;LiCS •>

ses directeurs, épuisé, fourbu, affamé, anémique, rendant le souffle comme une outre crevée.

Le panache blanc du grand Déburau n'était plus là pour entraîner les masses à Tassant de son paradis.

C est donc d*un théâtre bien mort que je vais reconstituer rhistoire.

C'est donc un monde bien éteint que je vais esssayer de faire revivre.

Ce sont donc de véritables fouilles archéologiques auxquelles je vais me livrer ; fouilles d'autant plus arides que le maigre petit théâtre n'a laissé aucune note, aucun indice ; à peine quelques affiches, quelques programmes accaparés par les collectionneurs, prouvent-ils qu'il a véritablement existé.

Les Funambules peuvent aujourd'hui passer à Tétatde théâtre- Fossile.

Page 1