‹ Le théâtre des FunambulesChapitre 2 sur 160 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Date a oquise

Je venais d'entrer au café de l'Ambigu.

A une table, Alexandre Guyon causait avec un petit vieux, maigre, rachitique, osseux^ aux paupières peaussues, l'œil éteint, une chair de cire molle, assez gris pour ne pas être blanc, assez vivant pour ne pas être mort^ assez paroleux pour ne pas être muet, assez malpropre pour faire estimer la quasi-propreté.

— Mon cher ami, me dit Guyon, vous m'avez souvent demandé de vous présenter à l'Empereur des Polichinelles présents^ passés et futurs?... Le voici.

— Vautîer?...

— Moi-même, fit majestueusement le petit vieillard, se redressant et se campant sur ses ergots.

Je me mis à examiner ce prétérit, comme on contemple un sarcophage.

C'est qu'il y avait de la momie dans cette apparition.

Si, tout-à->coup, le gaz s'était éteint, et que le café se fut soudainement éclairé des flammes bleuâtres d'un bol de punch, certes,

mon ex-Polichinelle eût revêtu lés formes fantastiques d'un «Molock de la décadence.

Du reste, Punch et Polichinelle s'allient. La même mère les a bercés sur ses bosses, la même Mer baigne leurs sabots.

La voix du personnage répondait à la carcasse de Tindividu Grêle et stridente avec les éraillements d'une crécelle. Une pratique avait dû rester dans ce gosier collecteur ; mais une prali)c[ue usée parle temps, faussée par Tusage, trouée par le vent qui s'échappait empuanti de ce corps en détresse ; une pratique rouillée par la salive visqueuse qui se desséchait au fond de cette cavité démeublée de toute denture.

C'était donc là ce qui restait d'un être que j'avais vu sur la scène, grouillant, sautillant, dansant, cassant, buvant, jurant, battant, tuant et traversant la sueur sans faiblir.

\ peine une ossature recouverte de parchemin, une prétention de vie.

— Guyon m'a dit que vous voudriez écrire une histoire des Funambules, glapit la pratique entre deux hoquets. Je me ferai un véritable plaisix^de vous fournir le plus de documents que je pourrai ; j'ai accumulé certains souvenirs inédits que je vous soumettrai; vous en tirerez ce que vous voudrez et ce que vous pourrez.

Le lendemain je recevais du brave homme, un petit cahier de notes, en tête duquel était écrite la lettre suivante dont je respecte le style et l'orthographe, aussi bizarres, aussi étranges que celui qui l'a tracée :

Je vous dirai que je n'est écrit cesî que pour me rappeler de ce que ma mémoire pour rait me faire défaut je nait seulement Tintention de le faire imprimer car ce n'est intéressant que pour ceux qui ont connue le peutit théâtre des Funambules et cela ne pourait cervire qu'à Fauteur qui voudrait écrire Thistoire des théâtre et des artistes dramatiques ; si mes souvenirs peuve servire à quelque chose temmieux je naurait pas toutafait perdue mon temps. Je reprodhiiit dans ce livre quelques Biaugraphie» d'artistes et quelques artiquels de joursnaux fait par des main plus abiles que les mienes enfaint tant que posible je récolle tout ce qui a raport au théâtre des Funambules et aux artistes qui en ont fait parti.

D. Vautier.

Que l'âme du pauvre Vautier me pardonne cette note comique sur sa tombe.

Ma seule intention en livrant sa lettre à la publicité est de prouver l'authenticité des documents que j'ai recueillis pour écrire ce livre.

LES FCNAMfiULKS i

La danse vertigineuse et macabre de cette étonnante orthograph*e n'est qu un contrôle, un poinçon, une marque de fabrique.

A quelle époque exacte le théâtre des Funambules a-t-il été construit?... a-t-il été ouvert?

Valmanach des théâtres^ publié par Dechaume en 1852, dit : Ce théâtre qui joue un si grand rôle dans la vie de Tapprenti et du petit public parisien fut ouvert en 1813.

Pallianti, dans son almanach des spectacles, pour 1853, donne également Tannée iSf'i comme date de l'ouverture des Funambules.

D'autre part, VArchitectonographie des théâtres, commencée par Alexis Donnet et Orgiazzi, continuée par Kaufmann, en 1837, dit :

Le Théâtre scms prétention^ connu, avant la Révolution, sous le nom des Associés est aujourd'hui occupé par les Funambules.

Ce qui est une erreur :

Le théâtre des Associés puis Sans prétention était devenu, le Théâtre de Madame Saqui, pour prendre en 1841 l'enseigne définitive de : Délassements comiques,

Arthur Pougin, dans son Dictionnaire sur le théâtre, fait remonter k i 81 5 la. fondation des Funambules,

Dans VHistoire du Boulevard du Temple, depuis son origine jusqu'à sa démolition, M. Théodore Lefaucheur écrit :

Encouragé par l'exemple de M^e Saqui, en i816^ un sieur Bertrand obtint d'ouvrir par tolérance un petit théâtre avec le titre de Funambules qui signifie danse de corde.

M. Maurice Sand dit également dans ses Masques et Bouffons,

Le théâtre des Funambules fondé en 1816, par Bertrand, était un spectacle de chiens savants, de parades et de danseuses de corde, où Ton jouait parfois des pantomimes.

A travers les notes recueillies par le bon Vautier, je relève celle-ci :

Ce n'est qu*en i8i7 que MM. Bertrand et Fabien eurent fidée de faire construire un théâtre dans Tancien salon de figures de cire de M. Dupont à qui ils achetèrent la propriété.

Vautier est le premier, le seul, qui cite Tassocié de Bertrand, M. Fabien.

Les notes de Polichinelle continuent :

8 LES FrWAMBl'LES

Il n*y avait au commeDcement dans ce théâtre, que des Acrobates auxquels Madame Saqui, dans son établissement voisin, faisait un tort considérable par son immense talent. Messieurs Bertrand et Fabien engagèrent des artistes de première force dans ce genre. Citons Madame Williams, la rivale de M"^« Saqui. Mais cela ne suffirait pas encore pour attirer la foule. H fallait à M. Bertrand des mimes sauteurs pour jouer, comme chez sa voisine Iq genre que l'on appelait alors : la Pantomime sautante.

C'était assez difficile à trouver, car outre le théâtre de M^e Saqui, le théâtre Bobino, situé rue Madame, et celui de la Cité, accaparaient les meilleurs acrobates.

Le brave Polichinelle fait également erreur en donnant la date de 1817 ; nous le démontrerons par la suite.

Il se trompe comme Pallianti et Dechaume, comme les auteurs de VArchitectonographie des théâtres^ comme Arthur Pougin.

Seuls, MM. Lefaucheur et Maurice Sand sont dans la vérité el nous allons en fournir la preuve.

G*est à. la rentrée des Bourbons, vers la fm de 1815, que Madame Saqui avait obtenu d'ouvrir son théâtre.

M. Bertrand, n'ayant créé les Funambules que pour établir une concurrence à la célèbre danseuse de corde, n a donc pu le faire ni en 1813, ni en 1815.

Cependant, je trouve dans des notes recueillies par Heuzey, artiste des Variétés et des Folies dramatiques, auteur d'un volume fort curieux sur Paris, la cause de Terreur commise par Pallianti et Dechaume.

En 1813, disent ces notes, un individu obtint la permission de construire une espèce de salie pour y montrer des chiens savants. Le public était obligé de descendre six marches pour pénétrer dans cette salle qui ressemblait à un caveau. L'orchestre se composait de trois aveugles.

Ce théâtre changea de propriétaire. Aux chiens savants, succédèrent les Monrose, acrobates de réputation, auxquels il fut permit d'exécuter quelques scènes mimiques, à la condition qu'en entrant en scène, chaque acteur danserait un pas sur la corde raide toujours tendue sur le théâtre.

Bientôt un nommé Bertrand — ce sont toujours les notes d'Heuzey qui parlent — obtint de faire construire à la place de la baraque un véritable petit théâtre auquel il donna le nom de Théâtre des Funambules ; mais ce ne fut qu'en 1816.

Ce Bertrand, ancien marchand de beurre â Vincennes, s'était fait voiturier. H avait acheté un coucou puis un autre coucou, et transportait les Parisiens à Vincennes et les Vincenois à Paris.

Un jour qu'il conduisait M"*® Saqui et son mari à la fête du

LES PUNAMBULES i)

Donjon, une discussion s'éleva entre le conducteur et la célèbre acrobate, Celle-ci le traita de fabricant de rosses, de marchand de beurre en gras de veau ; elle l'appela détrousseur de grandes routes, etc., etc.

Bertrand, furieux jura de se venger de la sauteuse comme il rappelait.

Se venger!... Comment?

Parbleu^ en lui créant une redoutable concurrence.

Mais Bertrand n'avait pas assez d^argent pour accomplir seul le gigantesque projet qu'il roulait dans sa vaste tête.

11 alla trouver un ami, M. Fabien, marchand de parapluies, fort amateur des spectacles du boulevard du Temple, et lui communiqua son idée.

La fondation d'un véritable théâtre à côté de Tinfect bouiboui de la Saqui.

Fabien accepta et apporta sa part de fonds.

Bertrand sollicita du gouvernement de Louis XVIII le privilège d'ouvrir un théâtre qu'il appellerait Funambules ; il n'obtint que l'autorisation du titre et la tolérance de l'exploitation, sans ' privilège spécial.

Cette tolérance pouvait lui être retirée du jour au lendemain.

Il importait peu à Bertrand. L'âpre désir de la vengeance était en lui, l'aiguillonnait, l'irritait, l'enflammait. Un architecte fut choisi, et le monument se mit à sortir de terre. Il grandit, et chaque pierre qui relevait fût l'occasion d'une jouissance inexprimable pour l'âme vindicative de Bertrand. La petite salle fut construite en trente-huit jours.

Il s'agit à nous maintenant de préciser l'emplacement.

Jules Janin écrit :

Déburau, fatigué de suivre son père, d'être battu souvent et de ne pas manger toujours, entra, à force de protection au théâtre des chiens savants pour y jouer la pantomime sautante. Ce théâtre des chiens savants est aujourd'hui le théâtre des Funambules.

De son côté, Brazier, qui vivait â l'époque où le petit théâtre ouvrit ses portes, Brazier, enfant du boulevard du Temple, Brazier, qui crapoussinait autour des bateleurs et des paradistes, dit dans son Histoire des petits théâtres de Paris :

Le salon des figures du sieur Curtius, qui était à la place qu'occupent aujourd'hui les funambules....

Est-ce chez Curtius ? Est-ce chez les chiens savants que MM. Bertrand et Fabien élurent domicile?

M. Théodore Lefaucheur nous éclaire encore sur ce point. C'était chez Tun et les autres tout à la fois.

Cependant, Curtius n'occupant pas tout le terrain qui Ventouraity avait vu se dresser à côté et derrière lui, une barraque où Ton faisait des tours de force, où l*on dansait sur la corde. Bertrand obtint d'ouvrir là son petit théâtre.

Voilà ce que dit Théodore Lefaucheur qui, comme Brazier, avait moutardiné sur ce même boulevard du Temple.

Curtius étant accoté au théâtre de Nicolet, dit Théâtre de la Gaieté depuis 1789, il résulte que Bertrand et Fabien choisirent la partie droite du terrain touchant le théâtre même de Madame Saqui.

La guerre était déclarée ! La concurrence était établie ! Le théâtre des Funambules était créé ! L'air était imprégné des prodromes d'une combativité vertigineuse I On se mesurait du regard ! On se traitait de part et d'autre de Cabotins, d'histrions, de paillasses, de mangeurs de filasse ! On se préparait à se jeter des pantomimes à la tête ! Et c'est bien 1816 qui vit se préparer cette lutte homérique qui, comme celle des Rois Maures contre le Cid, ne devait finir que faute de combattants.

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