LA MORT DB PIERROT
Air : Contentons nous d'une simple bouteille
Enfant rêveur, déjà morose et triste, J'avais six ans, je m'en souviens encor. Quand Deburau qu'on nommait Jean-Baptiste Pour son début, joua le Songe d'or.
Dés ce jour là, soumis à son empire Je me suis fait son spectateur fervent. Honneur à lui, qui, le premier, fit rire Un pauvre fou, qui n'a pas ri souvent.
Ah I sans Pierrot, que deviendra Cassandre ? Et, sur quel dos va frapper Arlequin ? Qui poursuivra le rival de Léandre, Battu, battant, rusé, gourmand, taquin ? Pleurons, pleurons sur Cassandre et sa fille; Par ses bons tours, par son comique appui. Il soutenait cette vieille famille.
Qui ne pourra longtemps vivre sans lui.
A son convoi, la foule est accourue.
Riant encor de ses nombreux exploits ; Mais Pierrot mort, en passant dans la rue, La fit pleurer pour la première fois.
Pleurer Pierrot I... oui. Pierrot, c'est tout dire; Lui, que la foule avait vu s'illustrer !.., Lui, qui souvent, la fit mourir de rire. Devait mourir, pour la faire pleurer.
496 tES FUNAMBULES
Près des iitis qui venaient à Téglise, S*entretenir de regrets superflus, De beaux messieurs à l'élégante mise, Pleuraient auHsi celui qui n'était plus. Petits et grands, ces deux classes jalouses Se trouvaient là sans haine et sans orgueil. On a peu tu d'habits noirs et de blouses Se réunir près du même Cercueil.
Je ne sais pas s'il vivra dans lliistoire ; Mais qu'elle en parle ou n'en souffle pas mot, Cest en riant de ses titres de gloire. Qu'on citera le règne de Pierrot. , Et, comme dit Béranger, notre Sage, Lorsque d'Emile (1) U parle & l'avenir, « Quel Roi vit-on laisser de son passage Au pauvre peuple un si doux souvenir ? »
Le 14 juillet, après la dernière représeatation des Mémoires de Pierrot j les artistes attristés, comme les gardes d'Hippolyte, en Argoline, emportèrent leurs boites à grimes, les musiciens leurs instruments, les machinistes les décors, les ouvreuses leurs petits bancs, et les directeurs leur recette, leurs livres et leur indemnité. Les travaux de démolition, reculés de quelques jours pour donner aux Directeurs, le temps de déménager entièrement, ne commencèrent que te 20, avec Taube.
Les titis s*étaient retirés le cœur gonflé. D* aucuns, voire des vieillards, passèrent sur les bancs, la nuit du 19 au 20, désireux de voir donner le fameux premier coup de pioche, dans le vieux boulevard d'amour, avec lequel s'en allaient tant de leurs souvenirs joyeux de jeunesse et d'illusions.
Quand ce premier coup du glas mortuaire, eut sourdement résonné, un gémissement profond partit de ces poitrines oppressées, et dans ce gémissement, Ion eut pu entendre : • Adieu, poulailler tapageur, dont les poulets chantaient comme des coqs, et sifflaient comme des merles ! Adieu, Paradis, dans lequel la casquette était déesse! Adieu, reine des places,où, pour cinq sous, le plus humble devenait juge souverain! Adieu, Théâtre de notre enfance! Adieu, pâle Pierrot. Polichinelle paillard et ivrogne. Arlequin souple et leste, Léandre niais et ridicule, et toi pauvre Cassandre martyr I
1, Préface pour les chansons d'Emile Debraot.
Adieu, charmante Angélique, séduisante CibiMafbtM, le#dre Isabelle ! Adieu, Fées célestes et diaboK^ues, auk gtûè sMtllIdfs de coton rose ! Adieu, Hamadryades et î^yâiphes àttW a^dc^É^ de papier verdi ! Votre dernière apothéose estM iiàUkei6fÉ^ iniftgcf de poussière, votre dernier machiniste un grossier MaiVttil^vré, «font la pioche est une faulx, semant la moirt, là, ùh avait étéf ht tie, la jeunesse, la folie, Téclat de rire !
Le 7 décembre 1862, Leurs Majestés(t%mpc<reiiir et Tfftïpé^atrke inauguraient eu grand cortège, ce vaste éteotr emenft dé Paris, alors connu sous le nom de boulevard du Prinde Eugène, fài^nt piétiner par leurs chevaux eùrûbannôs, «è q^i avait été les Funambules.
Les liiaoruscrits, vendus au poids, furent achetés par Francisque jeune, grand collectionneur devant TEterne). H en eut troî6^ charretées pour soixante francs.
Ces manuscrits furent déposés, plus tard, dans la Bibliothèque de la Société des auteurs dl^amaticftles, qfuand Francisque jeune en devint le Bibliothécaire.
A peine aujourd'hui en reste-t'il une vingtaine.
Que sont-ils devenus ?..
Disparus ! comme le théâtre, les artistes^ les affiches, les programmes, tout^ tout, tout !..