CHAPITRE VII
Ennemis!
Pendant que Frederick Lemaitre s'affirmait à l'Ambigu par un coup de tonnerre, en faisant cette originale et inoubliable création de Robert Macaire dans TA liéer^e de» i4dre^s, Deburau apportait dans le personnage de Pierrot une transformation complète.
LES FUNAMBULKS 13
Jusques-là, les Gilles n'avaient été qu*une ombre, une ombre blanche, si Ton veut, mais une ombre.
Deburau en fit un corps. Pierrot fit plus que passer, il s'arrêta !.. Ses longucfs jambes le portèrent au premier plan.
Félix Charigni jouait ses Gilles en veste de laine blanche^ boutonnéç par de gros boutons, serrant la taille.
Ce fut Deburau qui, le premier, endossa, ou plutôt inventa, la blouse de calicot blanc, avec les manches larges et longues.
Charigni se coiffait d'un chapeau pointu, blanc comme son costume, et, pour faire disparaître ses cheveux, les enfermait dans un serre-tête blanc. Débureau supprima le chapeau, dont les rebords, si petits qu'ils fussent, jetaient une ombre sur la figure, jla masquant en partie aux galeries élevées et nuisant aux jeux de la physionomie.
Or^ dans la pantomime, la physionomie est tout.
Un mime sans physionomie est un avocat sans voix.
Le geste doit être considéré comme arrivant second.
11 remplaça le serre-tête blanc par un noir. Cela formait contraste avec sa face blafarde et marquait beaucoup mieux les impressions diverses par lesquelles la situation la faisait passer.
Charigni s^encadrait le cou dans une immense colerette. Cette collerette, à travers les gambades, les culbutes, les moindres jeux de scène, remontait dans la figure, masquant la bouche et le nez. Deburau se débarrassa de la collerette encombrante et joua le cou dégagé, libre de tous ses mouvements.
Il tirait même d'énormes effets comiques de la longueur démesurée de ce cou, spécialement fait pour lui, qu'il rentrait dans ses épaules étroites ou sortait à volonté, ce qui provoquait dans la salle de violents accès d'hilarité.
Cependant les Funambules^ grâce à notre Pierrot, continuaient à encaisser de formidables recettes, alors que les Acrobates, malgé la célébrité de M*"^ Saqui et l'activité déployée par Bertrand et Fabien, n'en encaissaient que de très modiques.
La jalousie, cette mégère aux doigts crochus, aux dents longues et jaunes, ne larda pas à s'immiscer dans les affaires administratives des deux théâtres.
La discorde fût bientôt dans le camp d'Agramant, et Madame Saqui, soufflée par saint Michel archange, comme au temps de Charlemagne, le grand chef des Sarrasins l'avait été par ce maître d'armes de notre Seigneur Dieu, déclara un beau jour aux deux
associés qu*ils n'agissaient pas loyalement vis-à-vis de leur féminine partenaire.
Bertrand, tonjoars la tête près da bonnet, lui rappela en termes d'une crudité excessive, que, tombée dans la croiie^ il Tavait replacée sur sa corde molle.
On faillit en venir aux mains. On en était même à les avoir en l'air, menaçantes et vengeresses, quand M. Fabien s'écria de sa belle Voix des grandes situations :
— En voilà assez!... En voilà trop !.. J*étais opposé à cette association. C'est Bertrand, avec son àme de lapin, qui l'a acceptée. Eh ! bien, il y a un moyen de tout remettre en place. Résilions le traité!
— Résilions !.. fit M** Saquî.
Et le traité fut annulé.
L'association avait duré neuf mois, le temps de remettre au monde le théâtre des Acrobates.
Le lendemain, l'affiche écrite à la main du théâtre des FunambuUsy portait, en sa téte« la mention suivante :
Public, Notre maître à tous I
C*eêt i toi que noui nous adressons. Rends-nous jusUce !.. Noui avons ▼oultt nous montrer généreux ; nous n'avons été que dupes. Notre association avec la baraque d^A côté est rompue. Nous redevenons les directeurs de notre seul théâtre des Funambules.
Public, Notre maître à tous !
Nos efforts n*en seront que plus grands pour parvenir à te plaire. Y réussirons-nous ?.. Nous Tespérons !.. Le passé nous est un sûr garant de Tavenir.
BiaTBANO ET FaHIH.
Le surlendemain l'affiche de M** Saqui publiait une réponse aux Cabotins d'à côté.
Cette réponse, Vautier, dans les notes duquel j'ai trouvé Tattaque, n a pu se la procurer. Voilà qui est vraiment dommage et qui nous prived'un document historique des plus monumentaux.
Vautier ajoute qu'on se battit quelques jours à coups de becs de plumes sur les affiches; mais que tout ayant une fin, ce furent les Funambules qui les premiers, cessèrent le combat.
Cette année là, on reprit une pièce qui avait été créée dans la salie des Jeux Gymniques (Porte Saint-Martini .
Le dialogue et les couplets de cette pièce furent retranchés.
Eo voici le titre