LA TÈTE ROUGE
ou
Lb Mandrin 0u Nord
Tableaux historiques^ en deux actions et à grand spectacle
précédés d'un proloffue, par M. Frédéric.
On reprit encore une pantomime créée également sur cette même scène des Jeux Gymniques :
L'ENFANT ET LE GRENADIER Pantomime en S tableaux par MM. Williams et Brazier,
Aux Jeux GymniqueSf cette pantomime était précédée d'une sorte de prologue, joué par l'acteur Lefèvre, et M"** Camus ; aux Funambules ce prologue fut supprimé.
L'acteur Lefèvre, qui remplissait le personnage de Sans- Quartier, grenadier de la 46*^ demi-brigade, régiment de Latour d'Auvergne, chantait le couplet suivant, à Mme Camus, une aubergiste allemande qui avait du goût pour les Français et voulait absolument inculquer sa langue au brave Sans-Quartier :
Air de : Marianne,
Eh l Pourquoi faut-il que j'apprenne Des phrases, quelques mots en Pair !..
Pourquoi vouloir que je retienne Gontmann, Gontmann et Ya mener !..
Quel embarras I...
Je ne veux pas Etudier une langue nouvelle...
Par nos progréa
Par nos succès
Parler Français
Suffira désormais. Ne nous cassons pas la cervelle ; Car, bientôt, je parierais ça, La langue française sera La langue universelle, (bis)
Deburau joua cette année là :
LE SAC A CHARBON Pantomime en 1 tableau , mêlée de danses.
Puis:
PIERROT SOMNAMBULE Pantomime en i tableau.
C'est tout ce que Vautier a pu recueillir de renseignements sur Tannée 1823. J'ai moi-même fouillé les grand» et les petits
journaux, les almanachs de spectacle, les revues, les noies de l'époque. Je n'ai rien trouvé autre. Il faut donc se contenter de ce peu, ce peu étant encore beaucoup et passer à Tannée 1824,
L'Almanach des spectacles de Barba, commence à donner l'adresse du théâtre des Funambules.
II dit : Prés du théâtre de la Gaieté. ' .
On parle de lui ; donc, il est ; donc il existe véritablement.
Cet almanach ajoute :
'( MM. Bertrand et Fabien en sont les Directeurs. Des danses de corde, des tours de force et d'agilité : voltiges, pantomimes et arlequinades ; tel est le genre de ce spectacle qui est très suivi par le peuple, »
Ces deux mots, le peuple, sont imprimés en italique.
Pi*ix des places.
Premières
75 centimes
Premières galeries.
Amphithé&tre
Parterre
Secondes
On avait remarqué deux années auparavant, au théâtre de la Gaieté, chez Nicolet, deux clowns anglais, les frères Laurent, qui, par leurs excentricités acrobatiques, leurs désossements inconcevables, leurs équilibres vertigineux, avaient obtenu un très grand succès.
MM. Bertrand et Fabien les engagèrent.
Ils prononçaient à peine quelques mots français ; mais étaient fort intelligents. Faîne surtout, et faisaient de rapides progrès dans notre langue, bien qu'ils n'eussent point à s'en servir dans l'exécution de leurs exercices.
MM. Bertrand et Fabien les utilisèrent à la pantomime. Ils produisirent un énorme effet, Laurent aine principalement dans remploi des Arlequins et des Matamores.
Il était souple, gracieux, excellent danseur, et son succès devint tel qu'il fil pâlir celui de Deburau.
Notez que Laurent apportait d'Angleterre nombre de trucs nouveaux, de pantomimes inconnues â Paris, qui lui créaient une originalité bien faîte pour le placer au premier rang dans l'estime publique.
Deburau eût peur !... Deburau trembla de voir sa popularité accaparée par un autre.. Deburau fut jaloux !.. Lhomme-truck^ comme on appelait Laurent aîné, le détrônait presque.
Être détrôné, cela ne va à aucun Roi !... Et Deburau avait été roi jusques là Partager le trône est encore chose fort pénible.
Deburau voyait donc d*un fort mauvais œil ce baragouineur de la perfide Albion, lequel, très fin, ne laissait rien paraître de ses intentions, mais percevait en ce lambeau de terrain, un pays à conquérir. Or, quel est l'Anglais qui n'a rêvé s'emparer d'un territoire, quelqu'occupé qu'il fut.
Cependant l'on vivait en paix de part et d'autre, Deburau très politique, Laurent aîné fort dissimulé, ce qui est tout même. N'empêche que le feu couvait sous les cendres.
Un soir la flamme éclata.
Deburau honorait de ses faveurs une jeune personne de la troupe des Funambules nommée Flora.
Laurent aîné avait amené d'Angleterre une miss Anna qu'il avait fait engager par MM. Bertrand et Fabien.
Ce soir, la blanchisseuse du théâtre étant en retard, Miss Anna, manquant d'un jupon, avait, sans l'en prévenir, enfessé celui de M"* Flora.
Celle-ci arrivant et ne trouvant pas son jupon à sa place, avait jeté les hauts cris.
Deburau intervint. On avait volé le jupon de Flora ; il fallait qu'on retroussât toutes ces dames et que l'on connût la voleuse.
Miss Anna fort ennuyée, déclara qu'elle n'était pas une voleuse, mais que, forcée par la nécessité, elle avait emprunté le jupon, sans le demander, ne le pouvant, puisque Flora n'était point encore arrivée.
En brave fille qui épouse les querelles de Thomme qu'elle aime, M"* Flora haïssait instinctivement Miss Anna qui était à Laurent aine 1 '
Elle s'élança sur l'Anglaise, griffes au clair et vociférant : Voleuse !... Voleuse !... Voleuse !...
Laurent, qui venait d'arriver, repoussa l'assaut donné à sa maîtresse.
Deburau lui demanda de quel droit il intervenait dans une affaire de jupon.
— Du droât que je donnai à moâ /... riposta l'anglais.
— Vous soutenez donc une voleuse, fit Deburau ?
Il n'avait pas achevé le mot que Laurent lui détachait dans la figure un de ces coups de poing, comme les enfantent les fils de John Bull.
Deburau alla rouler tout étourdi contre les parois de la loge
48 LES PUffAMBCLgS
Mais, si Laurent aine était un superbe boxeur, Deburau était un redoutable maître en l'art de la savate.
Il se releva le nez ensanglanté, et, furieux de voir couler son sang, se précipita sur Laurent qui l'attendait campé sur les jarrets les deux poings en avant.
• Deburau s'arrêta devant ce mur, recula d'un pas, comprit la brèche par laquelle il pouvait arriver à son adversaire, fit une feinte qui dérangea les poings remparts de leur ligne, et, profitant lestement de ce jour, lança en pleine poitrine de Laurent un formidable coup de pied en vache qui envoya à son tour l'anglais rouler évanoui à terre.
Ne le voyant pas se relever, on courut à lui, on l'entoura.
Pendant que Deburau étanchait le sang qui lui jaillissait par le nez et tamponnait son œil gauche fortementendommagé, Laurent afné reprenait ses sens. Dès qu'il fut complètement maître de luimême, il se redressa automatiquement, vint à Deburau et lui dit avec un flegme essentiellement britannique :
— Siouperbe .'... Je admirai le caoup de pied dé vô !.., Je avais eu tort /... Vaôlez-vo être rami de mod ?
Deburau désarmé lui tendit la main.
On s'étreignit et Ion força les deux femelles à s'embrasser.
Dire qu'elles le firent avec la même cordialité que les mâles, serait porter atteinte à la stricte vérité. Toujours est-il qu'elles s'étreignirent, et que cela ne nous regarde pas si sous les roses il restait encore quelques épines.
Deburau joua cettt année.