LA VENOBANCB D'UN ESPAGNOL
Pantomime en 4 tableaux.
Deburau jouait le personnage de Pierrot, valet de l'Espagnol.
Je ne trouve rien de plus sur Tannée 18i5, et me hâte de passer à 1826.
Cette année ne fut guère heureuse pour les spectacles^ en général. J'en recueille la preuve dans une vieille pièce des Variétés, Le Médecin des théâtres, ou les Ordonnances, sorte de revue de MM. Théaulon, Dartois et Francis, dans laquelle le docteur Sauve-quipeut, consulté par les différentes Directions, prescrit des ordonnances dans le genre de celle-ci :
Le Docteur (Au Théâtre Français).
Il TOUS faudrait, mon cher, une bonne ordonnance ; Votre régime est vieux et vous sera fatal. Vous travaillez, d'accord ; mais vous travaillez mal, Croyez en les conseils d'un docteur qui vous aime, Si vous voulez durer, changez votre système.
Le Théâtre Français.
Je suis un financier, quoiqu'on dise autrement, Et Je ferai valoir. . .
Le Docteur.
Vos talents ?...
Le Théâtre Français.
Mon argent I...
Arrivait ensuite, le tour du Vaudeville :
Le Vaudeville.
Flon, flon, flon, la riradondette, floa, flou, je sommes malade comme tout.
Le Docteur.
Je vois, moa petit vieux, que votre quartier ne vous vaut plus rien. 11 faut vous dépayser un peu ; il faut partir pour les bains de Dieppe. Oui, vous me faites de la peine, fariradondaine !.. Laissez là vos flonflons, la riradondon, et je vous souhaite une bonne santé, fariradondé !
Puis, venait Y Opéra-Comique :
Le Docteur.
Je ne vous cache point que vous êtes blessé dangereusement.
V Opéra Comique.
J'en ai peur.
Le Docteur.
n y a chez vous délabrement, affaissement.
V Opéra-Comique.
Affaissement?...
Le Docteur,
Oui ! vous fttes affaissé ; mais avec mes lumières et un local plus sain...
L Opéra - Comique.
Ça se trouve bien, je vais me faire bâtir une nouvelle maison.
Le Docteur.
Carabin, vous mettrez sur la blessure, la partition de Joconde ; vous lui ferez prendre une infusion d*Aline à plusieurs reprises. Vous aurez soin qu'il ne parle pas trop^ et surtout vous, prendrez garde qu'il ne reste entre deux airs.
Carabin.
Oui, Maître. Est-ce qu'il n'y a rien à couper ?
Le Docteur.
Non, pour le moment il est trop faible, nous verrons plus tard... Allez, mon cher Feydeau, demain j'irai vous voir.
L* Opéra- Comique.
Vous me ferez bien plaisir, car je vois peu de monde, et j*ai besoin de distractions.
LES KUNAMBULESt 5S
A la Porte Saint-Martin qui se présentait ea chantant :
Je ne fais pas ud sou...
Ça me mine
Et me chagrine.
Je ne fais pas un vou...
Voilà c*qui me rend presque fou !...
Le docteur répondait :
Il est encore plus malade qu^il n'en a Tair. Voyons si ses facultés morales sout affaiblies et s*il se rappelle encore son ancien genre, dont il n'aurait jamais dû sortir... Qu'est-ce que c'est que le mélodrame ?. ..
La Porte-Saint'Martin.
Le Mélodrame ?... C'est une charge.
Le Docteur
En douze temps, c'est vrai. (Commandant militairement). Garde à vous !... Pour faire une entrée à effet ! Marchez à grands pas, par saccades et en tortillant des hanches !.. Bien !.. Le coup de talon du remords !.. une, deux,., c'est ca.
La Porte Saint-Martin
Ah ! je suis snperbe !
Le Docteur
Garde à vous, pour dissimuler !.. Une, deux. Dissimulez, baissez le bout du nez et levez la tête !. Bien ! Garde à vous, pour poignarder ! Saisissez vivement le poignard de la main droite, levez le bras à la hauteur de l'œil, les jambes en équerre, le jarret tendu, fixez la victime, froncez le sourcil, grincez les dents, une, deux I Enfoncez ! Enfoncez plus que ça.
La Porte-Saint-Martin
Je ne peux pas être plus enfoncé que ça !...
Le Docteur
Garde à vous pour la sortie avec la phrase accoutumée : •• // faut qu'il périsse. Adieu, seigneur ! » Attention !.. Il faut quHl périsse, je ne regarde pas ; une ! Adieu, seigneur I je regarde, deux !... C'est très bien. Des douches et des sangsues.
Carabin Des sangsues ?.. On dit qull en a assez comme cela.
Le Docteur C'est égal, ça ne peut pas nuire.
Le Docteur Sauve-qui-peut donnait encore ^es conseils à
VAmbigUj à la Gaieté : mais des Funambules point n*était question.
Et voyez à quel point il était iuRme, cet infiniment petit, les
journaux de théâtre commençaient à donner Tannonce des spectacles que jouaient les Acrobates et laissaient leur voisin dans roubli.
Ainsi, on imprimait dans divers journaux :
SPECTACLE ACROBATE DE M. SAQUl.
Exercices sur la corde. — Gulliver, — Le lapis merveilleux. — Vhéroine d'Orléans. — Les plaisirs d'automne. — Alhérard. — V éveillé et Vendormi. — La dame noire. — L'incendie de village. — Le fantôme armé. — La flûte enchantée etc. etc..
Mme Saqui avait dû faire de nombreuses visites, franchir bien des seuils, pour parvenir à voir l'annonce de son spectacle reproduite aux côtés de celle de l'Académie Royale de musique, ou de la Comédie Française. Toujours est-il qu'elle y était parvenue.
M. Bertrand n'avait pu, lui, obtenir cette inespérée faveur; peut-être n'y voulait-il pas mettre le prix, ou, pensait-il qu'il n'avait pas besoin de réclame.
Cependant, nous retrouvons une oasis dans ce désert, une bouée dans cet océan, l'engagement de Deburau !
Je le reproduis en son entier :
Engagement.
« Entre les soussignés M. Nicolas Michel Bertrand^ directeur du spectacle des Funambules, demeurant à Paris, faubourg du Temple, n® 18, d'une part ;
« Et M. Jean- Baptiste Deburau^ artiste Funambule, mime, demeurant à Paris, faubourg du Temple n^ 28, d'autre part ;
ff Nous sommes convenus de ce qui suit, savoir :
« Moi, Bertrand^ j'engage, par ces présentes, M. Deburau, pour remplir dans ma troupe l'emploi de Pierrot, et généralement tous les rôles qui lui seront distribués par moi ou le régisseur.
« Le présent engagement est fait aux clausçs^ charges et conditions suivantes.
t Savoir ;
« 1®. — Moi, Jean-Baptiste Deburau^ m'engage à jouer tous les rôles qui me seront distribués par le Directeur ou son Régisseur, danser et figurer dans les ballets, divertissements, marches, pantomimes et toutes autres pièces ; faire les combats ; suivre la
troupe si elle était mandée poar fêtes et réjouissances particulières et publiques, sans rien exiger que les voitures que le déplacement pourrait occasionner.
u 2« — Je promets me rendre aux répétitions partielles et générales ; consentant payer les amendes prescrites par le règlement que je connais, et auquel je promets me soumettre sans difficultés, ni contestations, me rendre tous les dimanches et jours de fête au théâtre à trois heures, et les autres jours de la semaine à quatre, pour y utiliser mes talents, pour autant de représentations ordonnées par le Directeur ou son Régisseur.
« 3^. — Je consens à me conformer aux règlements établis ou à établir pour Tordre du spectacle, et à me contenter du luminaire, du chauffage et des costumes qui me seront fournis par Tadministration .
4^. — Je consens à ne pas m'absenter de Paris, sans un consentement signé du Directeur, et à . me trouver au théâtre chaque jour de représentation, dans le cas même où je ne jouerais pas ; aGn de donner à Tadministration la faculté de remplacer un ouvrage, qu'un événement imprévu empêcherait de jouer.
« 5**. — En cas de maladie, le Directeur se réserve le droit de suspendre- les appointements de l'Artiste, jusqu'au jour de sa rentrée.
« 6®. — En cas d'incendie du théâtre, de clôture par ordre supérieur, ou de tous autres événements majeurs et imprévus, le présent engagement sera nul et résilié de plein droite à moins que le Directeur ne déclare être dans l'intention de continuer le paiement des appointements de l'artiste jusqu'à nouvel ordre.
« 7*. — L'artiste sera tenu de se fournir de linge suivant les costumes, de bas, chaussure, rouge et gants. L'administration se charge des costumes et accessoires. Les danseurs et danseuses de corde devront se fournir généralement de tout^ pour l'exercice de la danse de corde ; et cela d'une manière convenable. Tous les objets fournis par l'administration, et qui seront perdus ou endommagés par négligence ou à dessein, seront rétablis dans les magasins au compte et sur les appointements des délinquants.
« 8*. — En cas d'ivresse, le Directeur ou le Régisseur mettront le délinquant h l'amende, suivant le tarif; en cas de récidive le Directeur se réserve le droit de rompre l'engagement sans aucun recours de la part de l'artiste.
u 9**. — Je renonce â tout usage de mes talents sur des théâtres
publics OU pariicaliers, à moins d'en avoir obtenu la permission écrite du Directeur, à peine de trois cents francs d*amende.
u Moyennant les clauses ci-dessus, fidèlement exécutées, H. Bertrand s*engage à payer à M. Dehurau la sotnme de Trente cinq francs par semaine^ pendant tout le cours du présent engagement.
u Le présent engagement est fait pour trots années^ qui commenceront le lundi, après Pâques, 1828, pour finir le Dimanche des Rameaux 1831.
« Veulent les parties d'un commun accord que le présent engagement ait même force et valeur que s'il était passé par devant notaire, sous peine par le premier contrevenant de payer à l'autre un dédît fixé à la somme de mille francs.
u Fait double et de bonne foi entre les parties, le 12 décembre
(( Fait double entre nous :
Bertrand.
» Approuvé l'écriture ci-dessus :
Deburau.
C'est en 1826^ que cet engagement, pour 1828, est signé.
Bertrand avait donc peur^ déjà, qu'on lui enlevât son Pierrot, qu'il s'y prenait seize mois à l'avance pour Tenchainer à nouveau dans cette guirlande de fleurs, représentée par la somqie de trente cinq francs par semaine !,, Cinq francs par jour !
Adelina Patti a gagné cent francs par minute.
11 est vrai qu'elle chantait.
Donc, bien menteur le proverbe arabe : La parole est d'argent et le silence d'or.
Le tarif des amendes ou règlement intérieur du théâtre, était affiché au foyer, afin que nul n'en ignorât.
Le voici dans toute sa brièveté, dans toute son éloquence, dans toute son impudence :
Amendes
{0. 5 minutes de retard aux répétitions ordinaires 25 c.
2« 10 minutes — id. — id. 50 c.
3». Un quart-d'heure id. — id. 1 fr. 50
4«. Une demi-heure id. — id. 2 fr. >»
5°. Un acte entier manqué — id. 2 fr. 50
6<>. Deux actes manques — Id. 4 fr. 50
7«. Une répétition entière manquée id, 6 fr. »
LES PUNàMBULES 59
Ces amendes seront doublées pour les répétitions dites générales.
8<*. Entrée manquée à la représentation 1 fr. »
9». Un acte id. id. 3 fr. >»
iO<». Deux actes id. id. 6 fr. »
il». Une pièce entière manquée 12 fr. »
12». Troubler une répétition ou une représentation de 15 c. à 2 fr. 130. Se présenter au théâtre en état d'ivresse de 1 à 6 fr.