LE BOEUF ENRAGÉ
Pantomime-arlequinade^ en iÊ tableaux, dans le genre Anglais^
par M. Laurent aine.
Pierrot Deburau.
Cassaudre Placide.
Arlequin Laurent atné.
Boissec Laurent jeune.
Colombine M*** Marianne.
L*Aaiour M»« Sirot.
3 sorcières M»** Laurent, Betzy et Houzian.
l''' TABLEAU
« Lamour et Ua sorcières »
Au lever du rideau, Arlequin, jardinier de Cassandre est endormi d'un côté du tlié&tre, tandis que Boissec le futur de Colombine, est endormi de l'autre. Au milieu de la scène, l'Amour et trois vieilles sorcières forment un groupe. Us jurent de protéger Arlequin, afin qu'il devienne Tépoux de la petite Colombine qu'il aime en secret. Puis, s'approchant de Boissec, tout fier de dormir tenant son contrat de mariage à lé main, les sorcières lui disent :
— Ce contrat ne te servira qu'à allumer ta pipe !...
Il est bien eatendu que je cite le texte exact de la pièce écrite par Laurent. /
Les fées sortent, les dormeurs s'éveillent. Arlequin est rayonnant de bonheur. Boissec fait une piteuse mine ; mais la vue de son contrat le rassure.
Arrivée de Pierrot, encore en bonnet de nuil. U a rêvé aussi, et ce rêve doit le conduire à la fortune.
l» U a vu en sooge unpeodu... cela veut dire 39.
Pourquoi ?... On n'a jamais pu savoir.
2® Un chien... Cela signifie 4 i ! f
3* Des blanchisseuses... symbole du 67 ! !l
Pierrot mettra ces trois numéros à la loterie.
La jolie Colombine parait. Boissec s'efforce de lui faire accepter ses homàaages ; mais Arlequin secondé par l'Amour est un trop rude concurrent pour lui. U le fait chasser par son maître Oassandre. Alors le pauvre amoureux se précipite dans un puits pour y chercher la mort ; mais l'Amdlir a tout observé ; il agite son flambeau, et le pauvre jardinier si misérablement vêtu il n'y a qu'un moment, reparaît couvert de paillettes scintillantes. Lamour a changé le ver de terre obscur en papillon brillant.
Onze ans plus tard^ Victor Hugo écrivait le fameux vers :
Moif pauvre ver de terre j amoureux d'une étoile!
Le funambule avait devancé le plus grand des poètes.
Un duel par intérim.
La famille Cassandre va signer te contrat qui lie la charmante Colombine à l'affreux Boissec, lorsqu'on annonce la demande en mariage 'd'un jeune seigneur, qui a Cent mille francs à manger par minute. Ce gentilhomme n'est autre qu'Arlequin déguisé. Boissec le provoque et propose un duel ; l'amoureux moricaud l'accepte avec empressement. On va se mettre en garde ; mais Boissec est un poltron. 11 paye à boire à Pierrot afin de le faire se battre à sa place. Quand il le juge suffisamment échauffé^ il le lance sur
Arlequiii qui, feignant d'avoir été atteint par sa terrible épée, fait le mort. L'effroi s'empare du cœur des deux peureux ; ils se sauvent ; et Arlequin, saisissant cette occasion, enlève Colombine sans difficulté.
3me TABLBAU.
Grand combat livré à la porcelaine.
Les amants n'ont pas eu le temps de quitter la fabrique de porcelaine du papa Cassandre. On se met à leur recherche. Pierrot découvre, enfin, Arlequin, caché dans un grand panier sur lequel on a jeté une toile. Pierrot s'empare d'uu bâton et frappe à coups redoublés sur ce qu'il croit la tête d'Arlequin. 0 douleur I... le galaut bariolé s'est esquivé ; et son blanc adversaire n'a livré combat qu'à une masse de services en porcelaine.
4me TABLEAU.
Arlequin, voulant cacher sa belle au sein d'une grande fouie, s'en va tout naturellement aux Funambules ; mais Pierrot, qui est un habitué de l'endroit, et de plus très lié avec Deburau, vient de le dénoncer à Cassandre. Les amoureux vont être pinces dans une avapt-scène. Arlequin emploie un moyen violent mais infaillible ; il agite sa batte et soudain Pierrot se trouve en chemise.
Cette transformatioQ fut mise plus tard, par Lai^rent aîné, dans les Pilules du Diable.
Les sergents de ville ne se contentent pas de lui refuser l'entrée du spectacle, ils l'emmènent goûter d'un air de violon.
5Be TABLBAO.
Une enseigne frappante.
L'auberge du Maillet d^or s'était trouvée sur le chemin d'Arlequin et de Colombine. Ils y entrent pour manger une matelotte. Pierrot, après avoir commis quelques larcins aux garçons marchands de vin et pâtissiers, selon sa coutume, veut y pénétrer à son tour ; mais le maillet qui sert d'enseigne se met en mouvement et le frappe à la tête. Cassandre et Boissec qui osent aussi braver l'enseigne sont chassés de la même façon.
6™» TABLBAT.
Le linge volé et le linge volanl.
Le couple poursuivi s'est réfugié chez une blanchisseuse. Pierrot qui le suit de près s'y introduit. Arlequin agite sa batte et tout le linge étendu sur les cordes disparaît.
Ce truc a, de même; été transporté par Laurent, dans les Pilules du Diabh.
On accuse Pierrot de vol et il est corrigé en conséquence. Puis, comme Arlequin a de la probité, il fait revenir tout le linge où il était placé.
72 tES FUNAMBULES
7"« TABLKAU.
Un saut d'Arlequin devant lequel Pierrot reste sot.
Le pauvre amoureux est bien mal rëcompeasé de sa générosité, par celui qu'il vient de réhabiliter aux yeux des blanchisseuses. Le traître Pierrot, aidé de ses complices et de la foule arrêtée, tient Arlequin enfermé dans un cercle d'ennemis ; mais Tamant de Colombine, profitant de l'élasticité de ses jarrets, saute par dessus le groupe et s'enfuit.
Comment le vin devient une drogue.
Les poursuivants ont soif ; ils entrent chez le marchand de vin ; la boutique se change en pharmacie.
Nouveau truc transporté dans les Pilules du Diable,
Le vin devient drogue. Ils ont la colique. On leur conseille des pilules de poudre fulminante. Cassandre avale assez bien sa pilule. Il faut un marteau pour introduire celle de Boissec dans son gosier. Quant à Pierrot ce n'est qu'à l'aide d'une demoiselle de paveur qu'on parvient à la lui enfoncer dans la bouche. Tout-à-coup les pilules agissent : une explosion terrible se fait entendre et une fusée étincelante sort des fonds de culottes des trois malades.
9me TABLEAU.
Le Bamf enragé.
Voici le cortège du bœuf gras qui s'avance. Le bœuf visiblement contrarié à ridée de devenir pot-au-feu, se met en fureur. Il renverse tout sur son passage, les porcelaines de Cassandre et ses devantures de boutique. Pierrot, qui ne s'est pas garé assez vite est perforé d'un coup de corne.
iOme TABLEAU.
Un contrat flambé.
Périra-t-il ce pauvre Pierrot ?.. Non ! il vivra ! Sa maladresse deviendra même l'auxiliaire providentiel d'Arlequin. Gr&ce à lui ce fameux contrat de maHage est brûlé. Or un contrat brûlé est un mariage flambé.
Il»» TABLEAU.
La toilette de Pierrot.
Boissec n'a pas encore la conviction de ses revers, car il vient chez le tailleur pour acheter des habits de noce. Pierrot profite de l'absence du chef de l'établissement pour s'habiller à sa façon. A l'aide d'une puële, d'un poêlon, d'une blouse en guise de culotte, des jambes de pantalon en remplacement du frac, il arrive à ressembler presque à un dandy du boulevard de Gand.
Un dénouement prévu.
Vamour et les trois sorcières, voyant qu'il se fait tard, et ayant besoin de s'occuper d'autre chose que d'Arlequin et de Colombine, se décident à faire -leur bonheur pour en finir. Ils ordonnent donc à Cassandre d'unir Arlequin
LES PUNAICBULES 73
i sa fille et de fianquer Boissec à la porte. Le vertueux Tieillard saisit avec empressement cette occasion de clôturer la liste de ses infortunes. Escorté de Pierrotf il conduit triomphalement Arlequin et Colombine au temple de lliyménée.
Pendant vingt années les Funambules ont vécu sur cette fameuse pantomime le Bœuf enragé /.
Celles qui lui succédèrent, furent toutes coulées dans le même moule, découpées sur le même patron. Seul, le titre changea ; maïs, c'était toujours le Bœuf enragé.
Le même point de départ suffîsait k toutes. La même poursuite s'effectuait à travers les éléments nécessaires aux trucs plus ou moins nouveaux, par lesquels passaient Arlequin, Colombine, Pierrot, Cassandre et Boissec, qui, ailleurs s'appelèrent Pantalon, Léandre, etc., etc.
Maintenant, pourquoi le Bceuf enragé s'était-il appelé le Bœuf enragé ?
C'est, assurément, ce que le spectateur devait se demander, en sortant'de la représentation.
Le Bœuf enragé avait été ainsi titré, parce qu'on ne savait pas comment intituler cette pantomime ; parce que, sur la proposition du Directeur M. Bertrand, on avait déposé différents titres dans un chapeau^ et laissé au Destin le soin de baptiser la pièce ; parce qu'un enfant, raccolé pour la circonstance, avait plongé la main dans les profondeurs du chapeau^ et tiré un des petits carrés de papier, pris à l'aveuglette parmi les autres, et que, sur ce petit carré de papier, était écrit en grosses lettres : Le Bœuf enragé.
Celte appellation était peut-être la moins justifiée de toutes. On respecta néanmoins l'arrêt du Destin, et le Bœuf enragé s'étala pompeusement sur les affiches de la porte.
Laurent aîné passa alors à l'état de grand homme, d'écrivain sublime, d'auteur de premier ordre, de profond penseur I
Quand il traversait le Boulevard du Temple, on se le montrait indiscrètement. On disait: C'est lui!... C'est l'auteur du Bœuf enragé I
Aussi, comme il le savait bien et comme il en usait, le Superbe. 11 se promenait devant le petit théâtre, au moment ou la queue se formait et il éprouvait une jouissance extrême à entendre son nom lancé par la bouche des titis.
Le besoin cabotineux de se faire admirer lui montait à la tète, le grisait.
Il lui semblait avoir de gigantesques pensées.
U concevait peut-être déjà le scénario des immortelles Pilules du Diable.
Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte,
U causait d'un air protecteur avec Taboyeur, c'est-à-dire rhomme chargé de vendre à la criée, des billets avant l'ouverture des bureaux.
EtTaboyeur, fier de cette distinction dont voulait bien Thonorer nilustre, se redressait noblement à son tour.
Cet aboyeur légendaire, le père Royer, le seul, l'unique père Royer est resté fidèle à son poste, jusqu'à la démolition de son cher théâtre. •
Il parait qu'il versa d'abondantes larmes le soir néfaste où il ne put plus dire de sa voix, enrouée par les intempéries :
— Prrrrenez vos billets !... Prrrrenez vos billets !... Messieures et Mesdames... Ce n'est pas encore commencé !... Mossieu Deburau n'est pas encore entré su scène.
Tel, Scipion l'Africain pleura sur les ruines fumantes de Carthage, avec cette différence que le vieux père Royer n'avait pas ordonné lui-même la destruction des murailles, devant lesquelles il s'apitoyait.
Mais, pénétrons pour la première fois, dans l'intérieur de notre petite salle.
La rue des Fossés du Temple avait été bâtie en contre-bas du boulevard du Temple.
Telle encore aujourd'hui la rue Amelot survit.
C'est sur cette pente précipitée, formée parles anciens remparts de la ville de Paris, que s'étaient construits maisons et théâtres. De sorte qu'entrant dans l'une de ces maisons, ou dans l'un de ces IhéàlreS; par la façade du boulevard, il fallait descendre comme dans une cave pour arriver au rez-de-chaussée.
M. H. Hostein, dans ses Historiettes et souvenirs d'un homme de théâtre, dit :
Pour pénétrer dans la salle des Funambules, cave enfumée, exploitée primitivement par une troupe de chiens savants, il fallait descendre six marches, au bas desquelles on trouvait deux rangs de loges, puis une scène étroite.
Une fois entré dans la salle, que voyait-on ?
C*est le tour de M. Edouard Thierry de nous l'apprendre :
Bo ce temps-là, le luBtre éclairait mal ; on n'avait pas imaginé le système des réflecteurs, et la rampe de lumière fumait, comme fumaient assurément les chandelles de la vieille Comédie Italienne.
Les banquettes éventrées laissaient passer le foin dont une main prévoyante, mais économe, avait rembourré les bandes de toile, en place de crin.
Sur le rebord des balustrades, s'épaississaient plusieurs couches de crasse, sur lesquelles un archéologue spécial eût pu refater, relever, constater le nombre de mains calleuses et suintantes qui s'étaient essuyées dessus. <
Et quand on disait aux Directeurs :
— Vous devriez faire réparer votre salle. Ils répondaient invariablement :
— Ça dérouterait notre public. Il ne se retrouverait plus chez lui.
La salle continua donc à rester encrassée, et Tannée 1827 se termina, encaissant de formidables bénéfices, réalisés par les recettes colossales du Bœuf enragé.